Déboulonnage

Blockchain, moi non plus…

Créé le

02.09.2016

-

Mis à jour le

09.09.2016

L’auteur propose une approche un peu iconoclaste des promesses suscitées par la blockchain. Selon lui, elles sont en partie illusoires, car fondées sur une compréhension erronée de ses caractéristiques. Il explique les enjeux et les incertitudes qui l'entourent.

Le mouvement Bitcoin déchaîne les passions. L’un de ses moindres paradoxes n’est-il pas que la blockchain, qui désigne l’un des mécanismes essentiels, soit devenue en 2015 l’objet d’un enthousiasme mondial aux accents volontiers prophétiques, souvent relayé par ceux-là mêmes qui dénonçaient le plus vivement Bitcoin ? Dans ce tourbillon passionnel et contradictoire, tentons de prendre un peu de recul pour mesurer, par-delà les excès d’enthousiasme et d’indignité, les enjeux et incertitudes derrière des promesses parfois aussi flamboyantes qu'illusoires.

Mr Bitcoin et Dr Blockchain

Le Bitcoin [1] , inventé par un collectif anonyme [2] , a démarré en 2009 dans l’indifférence générale. Porté par une communauté de plus en plus nombreuse, attirée par un mécanisme puissamment original de création de valeur sans précédent (de l’ordre de 5 milliards d’euros en 5 ans), cette monnaie virtuelle réussie a débouché, en dépit des suspicions, sur un succès mondial inouï.

La blockchain est le registre de toutes les transactions réalisées avec cette devise virtuelle. Sa conception porte quelques innovations très originales :

  • ce registre est réparti entre un grand nombre, au demeurant illimité, d’opérateurs qui peuvent accéder à l’intégralité des transactions ;
  • la géométrie de sa construction [3] permet des recherches rapides, en dépit du nombre illimité de transactions qui s’y accumulent ;
  • ce registre est infalsifiable ;
  • un mécanisme singulier auto-élimine les transactions biaisées (doubles dépenses) ;
  • l’utilisation du pseudonymat empêche également que les teneurs de livres puissent biaiser les transactions qu’ils traitent ;
  • le registre se synchronise automatiquement au fil du temps sur tous les nœuds du réseau qu’il réunit en apportant une solution pragmatique à un problème théorique majeur de cohérence des données dans les architectures distribuées.
Bitcoin et blockchain sont donc, à l’origine, deux concepts du même projet, comme les deux faces de la même monnaie virtuelle. Le succès de Bitcoin ayant déclenché un tir de barrage, en particulier de la part des institutions financières, la puissance des innovations qu'il réunit est restée inaperçue. Était-ce une forme de réflexe de défense face à un projet qui professait la volonté de s’affranchir des banques centrales ? En tout cas, la virulence des dénonciations de cette monnaie « anonyme » trahissait d’emblée l’incompréhension des mécanismes qui la fondent. L’affaire Silk Road [4] a été le parangon de cette méprise. Il est intéressant de rappeler que l’un des policiers qui a mené l’enquête a été condamné pour avoir détourné à son profit une partie du butin amassé par le fondateur de ce site : fasciné par cette monnaie, il a pensé pouvoir se servir au passage, avec l’illusion que personne ne le verrait. Cette anecdote, presque comique, en dit long sur l’incompréhension du mécanisme de « pseudonymat » qui, sans afficher le nom en clair, offre a posteriori une lisibilité intégrale de toutes les transactions.

Il a fallu attendre 2015 pour que le discours dominant anti-bitcoin, sur un mode de déni indigné et de tir de barrage, cède la place à l’idée que « Bitcoin est l’arbre qui cache la forêt de la blockchain » [5] .

Quelques vérités à rétablir : les limites et problèmes de la « technologie » blockchain

Canton Consulting avait publié dès 2010 un premier article d’analyse sur Bitcoin (et Ripple) [6] . Depuis, nous en suivons activement l'évolution, notamment en participant aux groupes de travail du World Wide Web Consortium (W3C) où il est question de normes pour que la blockhain et les mécanismes de registres distribués deviennent des contenus du web, mondialement standardisés [7] . Ce parcours nous donne quelques clefs pour rappeler plusieurs évidences utiles.

Tout d’abord, la « technologie » blockchain n’en est pas une. Ce qui sort de la boite (out of the box), quand on installe le logiciel librement disponible sur Internet, c’est la blockchain du Bitcoin ou un équivalent c’est à dire un registre réparti de transactions (de paiement) avec des bitcoins ou, éventuellement, une devise particulière nouvelle. Cet état de l'art pose deux problèmes. Le premier est que cette blockchain ne servira pas à gérer d'autres données que les transactions. Il sera possible de signer des fichiers quelconques mais pas de les stocker dans la blockchain, sauf à concevoir des mécanismes nouveaux dont la mise au point pose divers problèmes encore irrésolus. Le deuxième souci résulte de la nécessité d’une communauté active et nombreuse d’utilisateurs qui investissent des moyens pour faire tourner le registre. La blockchain Bitcoin reste disponible, mais encore perçue comme sulfureuse. L’alternative consiste à reproduire le mécanisme sur un nouveau véhicule. Mais alors, si la devise est nouvelle, qui voudra l’utiliser ? Le succès du bitcoin s’avère beaucoup moins le résultat d’une « technologie » qui existait depuis déjà longtemps, que d’un mouvement fait d’un engouement mondial.

Qui peut aujourd’hui prétendre réitérer un tel clinamen ? Le seul challenger qui ait émergé, à une échelle considérablement plus modeste, est le litecoin, qui voulait rattraper voire dépasser Bitcoin grâce à un algorithme de minage plus léger et qui aura acquis une sorte de statut d’alternative possible en cas de catastrophe sur Bitcoin. Quant à Ethereum, dont l’avènement a été mis en scène avec un art digne des blockbusters américains, la faille imprévue qui a ruiné le lancement de « The DAO » [8] avec l’attaque du 17 juin 2016 [9] et les réactions des concepteurs, ont démontré l'extrême difficulté du sujet.

Quant aux banques tentées de créer « leur » blockchain, elles devront se demander sur quel capital de confiance elles pourront fonder des projets aptes à créer le nécessaire mouvement d’adhésion. Les essais de consortia autour de permissioned chains, qui ne seront ouverts qu'à des acteurs « autorisés » par les gestionnaires, voire de private chains, limitées à leurs initiateurs, ne peuvent apporter plus d’attractivité que celle des membres qu’elles réunissent, au risque d’évoquer l’idée auprès des utilisateurs potentiels que la force d’une chaîne n’est que celle de son maillon le plus faible. La principale alternative concrète à la folle ambition de réitérer ex nihilo le succès de Satochi Nakamoto, consiste à créer des side chains utilisant la blockchain Bitcoin comme une sorte de référentiel [10] et là encore Bitcoin s’impose.

Autre évidence à rappeler, les transactions sur des registres distribués sont très coûteuses car elles nécessitent, pour offrir sérieusement les garanties attendues, de disposer d’une large base d’utilisateurs, lesquels doivent y rester actifs pour que les informations se propagent et se synchronisent. C'est un fait que le développement passé du bitcoin a jusqu’ici été largement porté par des anticipations de nature spéculative. On peut estimer, avec l’hypothèse que les participants ont agi rationnellement sur la base des transactions réalisées ces dernières années, que chaque transaction Bitcoin revient à près de 5 euros ! Un coût qui traduit et aggrave celui de l’investissement nécessaire pour la création de réseaux aptes à supporter la montée en charge attendue, à la mesure des ambitions. Et les délais de propagation dans le registre sont contradictoires avec le besoin de paiements instantanés.

Il est vrai que ce registre constitue une base de données sans autorité centrale. Mais ce terme est lui aussi porteur de confusion. L’autorité en question, c’est un administrateur de données, au sens des bases de données. Construire et savoir synchroniser une base de données répartie soulève des difficultés théoriques majeures. Le système Bitcoin y trouve une solution purement pratique et qui fonctionne sans défaut. C’est ça qui permet à la monnaie bitcoin, au sens où le bitcoin est accepté par des agents économiques en règlement de transactions [11] , de fonctionner par un registre distribué plutôt que centralisé et sans besoin d’un gestionnaire central.

Vraies et fausses promesses

Ce progrès de nature technique fait évidement écho à la circonstance que la monnaie ainsi émise ne porte le timbre (mint) d’aucune banque centrale. D’où une forme de confusion entre réalité d’un progrès technologique et considérations ou vaticinations politiques sur la péremption annoncée des « autorités centrales ».

En dehors du sujet monétaire, motif par ailleurs d’interrogations légitimes en cette période de grands risques bancaires, cette sorte de coïncidence sémantique nourrit d’abondantes promesses de disruption. La plus répandue concerne les smart contrats. Ethereum a su rendre populaire ce concept déjà entièrement décrit en 1997 par son inventeur, Nick Szabo. L’ambition initiale était de pouvoir créer un registre infalsifiable de titres de propriété qui eût rendu impossibles les spoliations dans l’Allemagne nazie. Aujourd’hui, les projets à la mode promettent plutôt de pouvoir se passer de notaires pour certifier des transactions ou de forger des contrats d’assurances ou testamentaires auto exécutables, sans modification possible. Mais imaginer de tels mécanismes, c’est oublier que les circonstances changent et qu'il faut alors disposer d'une capacité de régulation des conflits, naïvement absente de ces projets.

Les usages novateurs pris en exemple, comme le registre dématérialisé des dernières volontés en Lettonie, ou des cadastres en Afrique, sont des exemples de centralisation réussie à moindre coût (même si le stockage des données est réparti). Ils sont moins décentralisés que le modèle notarial classique, qui offre confidentialité et conseil : des apports de grande valeur dans un domaine aussi délicat et dont la blockchain ne saurait escamoter le besoin.

Les conditions de la réussite

Les promesses abondamment répandues sur le thème de la « technologie blockchain » conduisent aujourd'hui vers des recherches ardues, qui empruntent au moins à deux champs principaux : l’un technologique, l’autre sur les conditions d’usage.

Concernant la technologie, les outils de la cryptologie, dont Bitcoin illustre la puissance, annoncent de nouvelles approches de la gestion et de la protection des données, apportant résilience et prévention de la fraude. Elles requièrent d’apprivoiser des méthodes mathématiques en constante évolution et d’imaginer des solutions aptes à une gestion efficiente des données dans des architectures distribuées.

Concernant les conditions d’usage, les principaux défis concernent la gestion de l’identité, de l’anonymat et du pseudonymat, à la fois sécurisée et respectueuse de la confidentialité des données personnelles. Leur adoption suppose une stratégie adéquate, tournée vers les utilisateurs, pour faciliter l’adaptation aux implications en termes de non-répudiation, confiance, gestion des conflits, etc. Et à l’intersection de ces deux champs, la technologie elle-même se construit dans le champ des logiciels libres, cadre dans lequel les fondations ont été posées. Adopter les règles que ce cadre impose, constitue en soi un défi délicat pour les industries traditionnelles.

Assurément, Bitcoin et blockchain sont disruptifs, au moins par les mutations culturelles qu’ils requièrent.

 

1 Bitcoin désigne le concept, bitcoin l’unité de compte de cette devise virtuelle
2 Première publication : « Bitcoin Open Source Implementation of P2P Currency », mis en ligne par Satoshi Nakamoto on February 11, 2009 at 22:27, visible sur http://p2pfoundation.ning.com/forum/topics/bitcoin-open-source.
3 Les données relatives aux transactions sont stockées dans des blocs successifs, organisés en « arbre de Merkle », une structure inventée en 1979 qui facilite et accélère la vérification de l'intégrité de la « chaîne » des données.
4 De 2011 à 2014, ce site a vendu un large éventail de produits et services illicites, notamment de multiples drogues, en utilisant des techniques protégeant l'anonymat des vendeurs et acheteurs et facturant les transactions en bitcoins.
5 Voir « Les secrets de la blockchain, chronique d’une révolution annoncée », NDP-Nouvelles Dynamiques du Paiement n° 151.
6 voir NDP-Nouvelles Dynamiques du Paiement n° 55, oct. 2010.
7 Voir notamment www.w3.org/community/blockchain/ et www.w3.org/community/interledger/.
8 Cette organisation autonome « digitale » visait à constituer un fonds d'investissement en monnaie cryptographique. Après avoir réussi la plus importante levée de fonds jamais réalisée, en mai 2016, l'organisation a vu en quelques jours le tiers des sommes réunies détournées par des hackers.
9 Voir le communiqué du Cercle du Coin sur l’attaque de la DAO (https://le-coin-coin.fr/4606-communique-cercle-coin-lattaque-de-dao/) et l’article Strange contract, publié par Jacques Favier sur le blog La voie du Bitcoin (http://blog.lavoiedubitcoin.info/post/Strange).
10 Dans ces systèmes, chaque transaction est rattachée à la chaîne du bitcoin par incorporation d'un millionième de bitcoin qui sert à « signer » et empêche de modifier ou altérer ensuite cette transaction
11 A cet égard, ne pas manquer de lire l’arrêt de la Cour de Justice de l’Union européenne C-264/14 Skatteverket / David Hedqvist

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº350
Notes :
11 A cet égard, ne pas manquer de lire l’arrêt de la Cour de Justice de l’Union européenne C-264/14 Skatteverket / David Hedqvist
1 Bitcoin désigne le concept, bitcoin l’unité de compte de cette devise virtuelle
2 Première publication : « Bitcoin Open Source Implementation of P2P Currency », mis en ligne par Satoshi Nakamoto on February 11, 2009 at 22:27, visible sur http://p2pfoundation.ning.com/forum/topics/bitcoin-open-source.
3 Les données relatives aux transactions sont stockées dans des blocs successifs, organisés en « arbre de Merkle », une structure inventée en 1979 qui facilite et accélère la vérification de l'intégrité de la « chaîne » des données.
4 De 2011 à 2014, ce site a vendu un large éventail de produits et services illicites, notamment de multiples drogues, en utilisant des techniques protégeant l'anonymat des vendeurs et acheteurs et facturant les transactions en bitcoins.
5 Voir « Les secrets de la blockchain, chronique d’une révolution annoncée », NDP-Nouvelles Dynamiques du Paiement n° 151.
6 voir NDP-Nouvelles Dynamiques du Paiement n° 55, oct. 2010.
7 Voir notamment www.w3.org/community/blockchain/ et www.w3.org/community/interledger/.
8 Cette organisation autonome « digitale » visait à constituer un fonds d'investissement en monnaie cryptographique. Après avoir réussi la plus importante levée de fonds jamais réalisée, en mai 2016, l'organisation a vu en quelques jours le tiers des sommes réunies détournées par des hackers.
9 Voir le communiqué du Cercle du Coin sur l’attaque de la DAO (https://le-coin-coin.fr/4606-communique-cercle-coin-lattaque-de-dao/) et l’article Strange contract, publié par Jacques Favier sur le blog La voie du Bitcoin (http://blog.lavoiedubitcoin.info/post/Strange).
10 Dans ces systèmes, chaque transaction est rattachée à la chaîne du bitcoin par incorporation d'un millionième de bitcoin qui sert à « signer » et empêche de modifier ou altérer ensuite cette transaction