Si les crypto-devises, au premier rang desquelles les bitcoins, continuent à inspirer des doutes quant à leur viabilité et à leur pérennité, la technologie sur laquelle elles reposent, la blockchain, suscite un intérêt croissant de la part des banques.
Nombreuses sont en effet les banques de financement et d’investissement (BFI) qui ont lancé des travaux afin d’explorer les usages et applications potentiels de la blockchain au sein de leurs systèmes informatiques.
L’annonce en septembre dernier, par neuf des plus grandes BFI (Goldman Sachs, JPMorgan, Crédit Suisse, Barclays, Commonwealth Bank of Australia, State Street, RBS, BBVA et UBS) d’un partenariat en vue de développer des standards communs relatifs à la blockchain en est la manifestation la plus flagrante. Depuis, treize autres établissements (dont Citi, Bank of America, Morgan Stanley, Commerzbank et Société Générale) ont rejoint cette initiative, qui sera pilotée par R3 CRV, une start-up new-yorkaise.
Ce partenariat est un jalon marquant : il matérialise un engagement fort de la part du secteur de la BFI pour se lancer dans l’évaluation de cette technologie et en explorer les applications potentielles aux marchés de capitaux. Les projections d’investissements ne laissent guère de doute quant à l’importance que lui accorde l’ensemble du secteur des marchés de capitaux : Aite
Cette double annonce s’inscrit dans un mouvement général et a été précédée par plusieurs initiatives au cours de ces derniers mois : la création par UBS d’un laboratoire recherche dédié à la blockchain basé à Canary Wharf (quartier d’affaires de Londres), le partenariat entre Barclays et Safello (une FinTech suédoise issue de son incubateur londonien) afin d’explorer les applications potentielles de la blockchain dans les services financiers ou encore la conduite par Santander de travaux d’expérimentation sur le sujet avec, à la clef, déjà plus de vingt cas d’usage potentiels identifiés.
Enfin, la Bank of England elle-même reconnaît dans un rapport publié en
Mais de quoi parle-t-on au juste ?
Une blockchain est un livre de comptes, ou registre, distribué contenant un historique d’enregistrements de transactions, qui y sont ajoutés de façon séquentielle. Elle repose sur une technologie qui utilise la cryptographie associée à un protocole de communication distribué afin de créer un registre partagé entre les contreparties d’une transaction et répliqué chez chacune d’entre elles.
De façon concrète, chaque ordinateur connecté au réseau, ou nœud, héberge une copie du registre dans lequel est inscrit l’historique des transactions effectuées, aussi parle-t-on de registre distribué ou décentralisé. Certains d’entre eux laissent tourner en permanence un programme afin d’analyser les transactions en continu et mettre à jour l’historique du registre. Ce processus de validation et de confirmation des transactions est désigné sous le terme de « mining ». Dès qu’un bloc de transactions est validé, il est ajouté au registre, formant une chaîne de blocs : la blockchain.
Les données relatives aux transactions sont ainsi intégrées dans la blockchain, générant un enregistrement qui est indélébile, infalsifiable et dont l’authenticité est vérifiée par le consensus de la communauté des ordinateurs connectés. L’historique des transactions est réputé infalsifiable, car il est conservé et mis à jour en temps réel indépendamment par tous les utilisateurs.
La blockchain est une technologie radicalement différente : elle est conçue de telle façon que les contreparties participantes font confiance à la blockchain elle-même, via un mécanisme de consensus. Il n’y a pas de gouvernance centrale, la tenue et la mise à jour du registre décentralisé étant assurées par le réseau de nœuds ou ordinateurs reliés entre eux.
Plusieurs acteurs sont positionnés sur le marché du registre public et distribué reposant sur la technologie de la blockchain parmi lesquels on peut citer Ripple, Ethereum, Symbiont, LedgerX, Coinbase ou itBit.
Pourquoi un tel enthousiasme ?
La blockchain suscite un très vif intérêt de la part des BFI : son principe de registre décentralisé pourrait permettre de simplifier et faciliter de façon considérable le transfert d’actifs, et ce aussi bien pour de simples transferts de propriété d’actifs que des transactions plus complexes.
Elle permet en effet de transférer de la valeur en toute sécurité sans passer par un tiers de confiance. Alors qu’aujourd’hui pour échanger un actif, il faut passer par un tiers garant, la blockchain permet d’en faire l’économie.
Les BFI ont donc rapidement perçu dans la blockchain une technologie à très fort potentiel. Bien évidemment, les coûts associés à la validation des transactions se verraient considérablement réduits par l’utilisation de la blockchain du fait de la suppression des intermédiaires. En outre, sa maîtrise pourrait leur permettre aussi bien de réduire le risque de contrepartie, de réduire les délais de règlement ou encore d’améliorer la transparence des transactions.
Selon le rapport « Bitcoin, the Blockchain and Their Impact on Institutional Capital Markets » publié en juillet dernier, près de la moitié de la centaine des professionnels de la finance de marché interrogés par Greenwich Associates étudie de façon active les implications de la blockchain dans leurs métiers.
Les applications potentielles pour les BFI sont en effet nombreuses : partage des données relatives à la connaissance de la clientèle (Know Your Customer) et à la lutte antiblanchiment (AML), reporting réglementaire, gestion du collatéral, règlement/livraison… Dans la mesure où tout type de document peut être numérisé, codé et inséré dans la blockchain, les applications sont innombrables, comme l’illustrent les exemples ci-dessous.
NASDAQ Private Markets, la filiale de NASDAQ qui assiste les entreprises non cotées dans la phase pré-introduction en Bourse, utilise ainsi un registre décentralisé pour enregistrer les transactions sur des titres non cotés.
Australian Securities Exchange (ASX), l'opérateur de la principale bourse australienne, envisage pour sa part l’utilisation de la blockchain pour remplacer son outil vieillissant de règlement/livraison de titres, Clearing House Electronic Subrregister System (CHESS).
La start-up Otonomos propose, quant à elle, d'enregistrer les parts de sociétés dans un registre décentralisé lui permettant de gérer les mouvements de titres (entrée d'investisseurs, rémunération des collaborateurs en capital, transferts entre actionnaires…).
Si la plupart des applications peuvent sembler encore lointaines, certains domaines des services financiers pourraient être bouleversés par la blockchain plus rapidement que d’autres. Les registres décentralisés sont en effet particulièrement utiles pour les actifs financiers pour lesquels il n’existe pas d’autorité centrale permettant de réguler les échanges.
À court terme, les impacts devraient concerner en priorité les classes d’actifs pour lesquels il n’y a pas de centralisation de la négociation/compensation, ce qui concerne des actifs aussi divers que les dérivés non listés, les prêts syndiqués, les titres non cotés, le collatéral ou encore les Asset-Backed Securities (ABS), dont les Collaterized Loan Obligations (CLO) par exemple.
Si les fortes volumétries et la robustesse des infrastructures technologiques en place peuvent constituer de solides barrières à l’entrée à court terme pour d’autres classes d’actifs, aucune ne semble a priori à l’abri.
À plus long terme, le développement de la technologie des registres partagés pourrait déboucher sur l’émergence de « smart contracts » par lesquelles les contreparties s’accordent sur les termes du contrat via protocoles informatiques. Ces protocoles vérifient et font appliquer les clauses contractuelles. Ainsi les contreparties d’une transaction sur un produit dérivé pourraient ainsi s’accorder sur un « bout de code partagé » représentant l’accord conclu entre elles et l’exécuter sur le registre répliqué et partagé – rendant obsolète leur propre plate-forme de dérivés.
Par où commencer ?
Avant de se lancer à corps perdu dans la blockchain, nombreux sont les sujets qui restent à défricher afin de baliser le terrain.
• Quels sont les gains et les coûts associés à l’adoption de la blockchain ? Une analyse financière devra être réalisée, par grandes classes d’actifs, afin d’évaluer les coûts résultant du décommisionnement des infrastructures technologiques actuelles au profit de solutions reposant sur la blockchain.
• L’accès à la blockchain doit-il être ouvert ou restreint ? Quel type de blockchain privilégier : publique ou privée (dans laquelle les permissions d’accès, de lecture et de vérification du registre sont contrôlées de manière plus stricte) ?
• Quels sont les impacts et risques associés à l’utilisation de la blockchain sur la confidentialité des données, tout particulièrement celles des clients ?
• Quel devrait être le statut des contreparties des transactions ? L’étude juridique sur ce statut devra être conduite : devront-elles être identifiables ? Si oui, comment ? Par un lien avec une entité juridique ?
• Quel devrait être l’architecture et le processus de transfert du titre de propriété des actifs dans la blockchain ?
La révolution blockchain est en marche. Elle va bouleverser tous les acteurs qui jouent un rôle d’intermédiaire de confiance dans les échanges et les transactions. Les établissements bancaires vont être fortement impactés. Si l’adoption de la technologie au sein des BFI doit se faire par étapes et connaître plusieurs paliers, par classes d’actifs, il y a en revanche peu de doutes quant à l’étendue des bouleversements qu’elle annonce à long terme. Les BFI doivent d’ores et déjà s’y préparer et anticiper les changements afin d’en tirer le meilleur profit.