De la même manière qu’Internet a bouleversé l’économie de nombreux secteurs d’activité, la
Ces levées de fonds ont en très grande partie lieu dans le secteur des technologies de l’information, mais des projets dans la santé, l’énergie, les places de marché (B2B) ou les services financiers émergent également.
Pourquoi un tel engouement ?
L’une des principales sources de la compétitivité des entreprises réside dans leur capacité à centraliser. En créant dans certains secteurs des effets de réseau ou en obtenant des économies d’échelle, les entreprises sont en mesure d’afficher des niveaux de rentabilité durablement supérieurs au coût de leurs ressources. C’est la notion d’« Economic Moat » ou rempart concurrentiel. Par exemple, les réseaux de paiement (Visa, MasterCard…), les places de marché (Amazon), les places boursières (Euronext, ICE…) peuvent centraliser, contrôler un grand nombre de transactions et bénéficier ainsi d’économies d’échelle significatives. L’émergence de la blockchain crée une rupture dans ce modèle : il n’est plus nécessaire de tous centraliser. La confiance, au fondement des transactions au sein d’un réseau, est répartie dans le réseau. Or en assurant une forme de traçabilité, une transparence des transactions, en les sécurisant et en décentralisant leur certification, la blockchain réduit l’intérêt de la centralisation. Sous ce prisme, de nombreuses industries pourraient connaître une évolution profonde de leur modèle.
Pour l’heure, c’est surtout un vif débat qui a émergé ces dernières années entre tenants de la blockchain et leurs opposants. Il y a aussi à l’évidence un énorme besoin de pédagogie sur ce qu’est la blockchain. Mais à voir le montant en croissance des levées de fonds autour de cette technologie et le nombre croissant d’expérimentations dans des domaines d’activité de plus en plus variés, elle semble avoir de bonnes chances de s’inscrire durablement dans le paysage économique et financier.
Les applications
Une étude publiée en mai dernier par les équipes de recherche de Morningstar a exploré les implications de la blockchain (au-delà de son application la plus visible aujourd’hui, le bitcoin). Trois grands domaines d’activité ou d’application émergent : le domaine de transactions financières, la gestion des données et les places de marché. Les transactions financières nécessitent confiance, conservation, transfert d’information et de valeur. La gestion des données requiert également une relation de confiance et un stockage permanent ou potentiellement de longue durée de l’information. Les places de marché requièrent elles aussi confiance, suivi des transactions et transfert d’informations entre des parties qui potentiellement ne se connaissent pas ou peu.
Au sein du secteur des services financiers, le paiement des transactions a été l’un des premiers domaines d’application de la technologie blockchain. Bitcoin est l’exemple le plus connu, mais d’autres applications ont émergé ces dernières années. Le transfert d’argent est souvent une activité qui se traduit par des coûts de transaction élevés, des délais de traitement parfois longs et une transparence parfois limitée. La technologie de la blockchain contribue à réduire l’ensemble de ces frais et susciter l’émergence de nouveaux acteurs, si les acteurs historiques tardent à investir, innover et baisser leurs frais.
Blockchain étant une base de données distribuée, il semble logique que cette technologie joue à l’avenir un rôle dans le domaine de la gestion des données, avec de nombreuses applications possibles. La technologie offre le moyen de sécuriser les données, de gérer leur détention et de les partager. Dans un nombre de secteurs d’activité tels que les transports ou la santé, les entreprises pourraient en toute logique recourir à la blockchain pour améliorer l’accès, la sécurité, la transparence des données, au bénéfice de leurs utilisateurs. De même, dans un monde où la protection des données personnelles et la cybersécurité prennent une place croissante, les consommateurs peuvent chercher à reprendre le contrôle de leurs données et ne plus en déléguer (volontairement ou non) la gestion à des entreprises privées, lesquelles sont en mesure de les monétiser.
L’univers des places de marché pourrait également être profondément transformé par la blockchain. Des initiatives, comme
Ce que l’on peut imaginer à propos de relations marchandes entre particuliers peut s’envisager dans l’univers du « B2B ». Toutes les activités de courtage ou d’intermédiation de transactions, que ce soit dans l’économie réelle ou sur les marchés financiers, pourraient évoluer vers des solutions plus décentralisées, avec à la clef des frais de transaction abaissés, sans compromis sur la sécurité.
Blockchain et avantage concurrentiel
La décentralisation à travers la blockchain offre un certain nombre d’avantages aux clients : protection des données personnelles, transparence, sécurité des transactions, faiblesse des coûts.
Selon la méthodologie de Morningstar, l’avantage concurrentiel d’une firme repose sur plusieurs piliers : avantage-coût (économies d’échelle), actifs intangibles (brevets, marques…), coûts de substitution (facilité avec laquelle un client peut remplacer un produit ou service avec une offre concurrente), effets de réseau.
Si elle peut transformer les modèles économiques, la blockchain ne peut pas tout révolutionner. Certaines sources de l’avantage concurrentiel d’une entreprise peuvent en effet l’aider à ne pas être bouleversée par la blockchain. C’est en particulier vrai pour les entreprises dont les produits et services sont difficilement substituables par d’autres solutions, ou pour lesquels les consommateurs attribuent une grande valeur.
L’analyse de Morningstar montre d’ailleurs que certains des remparts concurrentiels les plus solides sont le fait d’entreprises hautement centralisées. Nous suivons environ une centaine d’entreprises dont l’avantage concurrentiel repose en grande partie sur l’effet réseau. C’est le cas de places de marché comme Priceline, Expedia, MercadoLibre, Alibaba, Rakuten, Ctrip ou Amazon.
Il en va de même dans le secteur des services financiers (American Express, PayPal, Visa, Mastercard, Discover) ou dans celui des places boursières (ICE, ASX, Singapore Exchange, Deutsche Börse, London Stock Exchange).
Les effets de réseau les plus difficiles à remettre en cause sont ceux qui produisent rapidement des économies d’échelle. Or constituer un effet de réseau important requiert souvent d’importants investissements, à moins de créer son propre marché (Facebook).
Cela dit, une technologie telle que la blockchain bénéficie elle aussi d’un effet réseau, qui est l’une des sources d’un avantage pour ses utilisateurs. Plus ces derniers sont nombreux et contribuent à la technologie, plus sa valeur croît.
Les limites
L’étude de Morningstar pointe un certain nombre de limites de la technologie blockchain. Ceci permet de comprendre pourquoi il ne faut pas s’attendre à des ruptures majeures à court terme. Si l’on ne peut nier l’engouement pour la blockchain, les parties prenantes doivent s’attendre à devoir faire des compromis, qu’il s’agisse du degré de décentralisation, du niveau de sécurité ou de la géométrie des solutions envisagées.
Tout d’abord, la décentralisation n’est pas toujours la meilleure des solutions. Sans une chaîne de commandement claire, des désaccords peuvent être source de blocages. On l’a ainsi vu avec l’abandon partiel de certains projets autour de la blockchain (R3 par exemple) ou dans l’univers des cryptomonnaies (Bitcoin/Bitcoin Cash ou Ethereum/Ethereum Classic). Un contrôle centralisé n’est pas toujours idoine, mais il a le mérite de permettre la résolution rapide et efficace de litiges.
L’évolutivité est un autre sujet. Tous les noyaux d’un réseau vont traiter toutes les transactions en parallèle, ce qui conduit à des inefficiences. Le site digiconomist.net indique que le seul réseau Bitcoin consommerait l’équivalent de 73 terawatts/heure par an, soit l’équivalent de la consommation énergétique annuelle de
Enfin, les questions de sécurité, même si elles sont au cœur de la technologie, demeure un sujet central. Si le système dans l’ensemble est relativement sûr, la protection des données au niveau individuel peut être à risque. Dans le cadre du bitcoin, la perte de la clef privée – et les fonds qui y sont rattachés – peut être irrémédiable, problème que l’on ne rencontre pas (en principe) lorsque l’on perd sa carte bancaire.
Les coûts liés à la préservation incombent donc à chaque individu. Cette tâche étant parfois complexe, il est probable que des individus préféreront déléguer la tâche de conserver et sécuriser les données personnelles, recréant en quelque sorte le système pour lequel la blockchain se pose en alternative.
Ceci montre que si la blockchain et la décentralisation des données peuvent être une solution commode pour réaliser un certain nombre d’activités, la responsabilité des individus n’en est pas pour autant atténuée.