Comptabilité

BCE - Exercice de revue du bilan : les enjeux opérationnels pour les banques

Créé le

13.02.2014

-

Mis à jour le

24.07.2014

Le 23 octobre 2013, la Banque Centrale Européenne a lancé une évaluation complète du bilan des banques, préalablement à l’exercice de son rôle de superviseur au niveau européen. Il s’agit d’un exercice d’une ampleur sans précédent, qui vise à évaluer l’exposition en risque des banques à travers la revue de la qualité et la valorisation de leurs actifs, à apprécier la solidité des banques et à renforcer la confiance dans le secteur bancaire. Ce qui n’est pas sans poser certaines problématiques en matière d’exécution opérationnelle.

L’examen de la qualité des actifs financiers, communément appelé Asset Quality Review (AQR), est l’une des trois composantes essentielles de l’exercice du Comprehensive assessement, lancé par la Banque Centrale Européenne (BCE), qui comprend :

  • une évaluation prudentielle des risques, y compris la liquidité, l’effet de levier et le financement ;
  • l’examen de la qualité des actifs ;
  • des tests de résistance (stress-tests) pour mesurer, sur la durée, la capacité des banques à absorber les chocs en situation de crise.
Dans le cadre de la mise en place du Mécanisme de supervision unique (MSU) au niveau européen en novembre 2014, la BCE a souhaité mener un exercice d’évaluation complet avant d'en assumer la pleine responsabilité.

Trois principaux objectifs

Cet exercice a trois objectifs principaux :

  • la transparence, à travers une amélioration de la qualité et de l’homogénéité des informations disponibles sur la situation des banques ;
  • l’assainissement, grâce à l’identification et à la mise en œuvre, le cas échéant des mesures correctrices nécessaires ;
  • le renforcement de la confiance, en assurant à toutes les parties prenantes que les banques sont fondamentalement solides et crédibles.
L’évaluation a commencé en novembre 2013 et durera 12 mois. Elle est effectuée en collaboration avec les autorités nationales compétentes des États membres participant au MSU, soit l’ACPR en France, et bénéficiera de l’appui de tierces parties. La BCE a publié une note, début février  2014 [1] , qui précise certains points de méthodologie de l’AQR.

Un exercice sans précédent qui vise à couvrir 50 % du bilan des banques

L’objectif de cet exercice est de revoir si les actifs des banques sont correctement valorisés et si les provisions adéquates ont été constituées pour faire face aux risques. L’AQR, qui devrait durer jusqu’à la fin du 1er semestre 2014, avant le lancement des stress-tests de résistance des actifs, se conclura notamment par des ajustements potentiels sur le ratio Core Tier 1 des banques. La date de livraison des résultats définitifs de cet exercice aux banques n’est pas encore complètement arrêtée, mais les impacts seront définitivement connus avant la mise en place du MSU, en novembre 2014.

Les principaux jalons de la réalisation de cet exercice tels qu’ils sont connus à date sont présentés dans l'Encadré 1.

Un périmètre de travaux large et complexe

L’une des complexités de l’AQR lancé par la BCE réside dans le fait que de nombreuses banques soumises à l’exercice sont des banques universelles disposant, dans leurs portefeuilles d’actifs, des crédits de toute nature de risque (crédits aux particuliers, aux entreprises, expositions sur les secteurs de l’aéronautique, de l’aviation, de l’immobilier, des financements de type LBO…) et disposant d’un réseau de filiales ou succursales à travers le monde. Cette diversité de pays à couvrir potentiellement pose la question de l’organisation des interventions sur site, avec ou sans l’aide des régulateurs nationaux, et de l’organisation très pragmatique des travaux qui pourraient être réalisés, dans les entités à l’étranger ou de manière centralisée. Cette complexité est aussi importante, en France, pour les groupes mutualistes, qui sont décentralisés et composés d’établissements régionaux autonomes, pour lesquels les systèmes d’information et les processus ne sont pas homogènes.

Contrairement aux précédents exercices qui ont pu être réalisés dans d’autres pays, l’AQR au sein de la zone euro [2] prévoit la revue des portefeuilles de dérivés et de titres classés comptablement en niveau 3 [3] dans les portefeuilles d’actifs financiers. Les banques devront justifier de la classification comptable retenue et des modèles de valorisation utilisés pour évaluer la juste valeur de ces actifs. La BCE devrait revoir de manière détaillée les processus et procédures de valorisation utilisés par les banques et s’assurer de l’absence de prix de marché de référence pour les opérations concernées.

Une préparation nécessaire pour les banques

L’AQR nécessite de rassembler, dans un délai très court, une quantité d’information granulaire individuelle très significative ne faisant pas nécessairement l’objet d’un processus établi de collecte.

Au vu de l’ampleur de cet exercice, qui sollicite différents processus et départements de la banque (finance, risque et IT) et nécessite de collecter des données issues de différents systèmes d’information, un grand nombre d’établissements se sont lancés, en amont, dans un travail de préparation. Ces travaux ont été généralement initiés par les banques, avec l’appui des inspections générales, de l’audit interne et, pour certaines d’entre elles, de cabinets d’audit et de conseil ; ils ont commencé fin décembre ou début janvier, avec l'objectif de préparer un certain nombre d’éléments, notamment en matière de collecte d’informations, qui doivent être exhaustives, fiables et intègres.

Cet exercice préparatoire, bien que réalisé dans des délais très courts, permet aux banques d’identifier en amont leurs principales zones de faiblesses en matière de collecte ou de préparation des informations.

Les impacts potentiels de cet exercice

Il existe aujourd’hui une prise de conscience totale dans les banques, à tous les niveaux, de l’ampleur de l’exercice qui va être réalisé et des impacts que cela pourrait avoir en matière de fonds propres.

Les résultats de l’évaluation menée dans le cadre de cet exercice pourront avoir des impacts sur le ratio Core Tier 1 des banques dont la valeur de référence se situe à 8 % de fonds propres de catégorie 1 [4] , et donc sur l’activité future des banques.

Les directions générales des banques concernées s’interrogent sur l’ampleur des impacts que cet exercice pourrait avoir sur leurs fonds propres et sur leur capacité à piloter leur activité de crédit en matière d’allocation de RWA [5] entre les différentes activités de la banque.

Une question se pose bien évidemment sur les impacts potentiels au niveau comptable. Les résultats de cet exercice pouvant donner lieu à des évaluations d’actifs différentes de celles qui sont aujourd’hui comptabilisées dans les comptes des banques, les ajustements proposés par le régulateur devront-ils être inscrits dans les comptes des établissements financiers et à quelle date ? Même si les règles de classification des portefeuilles (avec les notions de restructuré, défauts), définies par l’EBA [6] , sont différentes de celles qui sont appliquées aujourd’hui par les banques qui appliquent les normes IFRS, la question se pose de savoir si les résultats de l’exercice devront ou non être constatés dans les comptes par les banques.

Certaines valorisations qui pourraient notamment être faites sur les collatéraux dans le cadre de l’exercice pourraient induire des effets sur le niveau de provisions des encours de crédit sous-jacents. Ce qui semble clair aujourd’hui, c’est que la collecte de données fiables et exhaustives sera un point important dans l’exercice et que les manquements pourraient engendrer des impacts négatifs sur les capitaux propres. Les informations remontées dans le « loan data tape » [7] devront donc être complètes et de qualité ; à ce titre, il serait envisagé que les banques qui ne seraient pas à même de remplir cet objectif ou qui produiraient des informations partielles soient pénalisées [8] .

La nécessité de disposer d’une documentation de qualité et d’une piste d’audit

La première phase de l’AQR ayant démarré par une revue des processus, des politiques et des méthodes comptables [9] , les banques doivent disposer d’une bibliothèque de normes et procédures à jour pour les entités en France, mais également pour leurs filiales et succursales. L’exercice étant non contradictoire, la qualité de la documentation mise à disposition est importante. Les établissements seront notamment jugés sur leur capacité à justifier et étayer les décisions de provisionnement au 31 décembre 2013 et à justifier des évolutions de risques entre les exercices 2012 et 2013.

Enfin, la capacité à démontrer que l’ensemble des informations produites notamment dans le loan data tape est rapproché avec la comptabilité et qu’il existe un processus de documentation de ses rapprochements solide et explicite sera un facteur clé dans la démonstration de la robustesse du dispositif de production et de contrôle des informations des établissements.

Des enjeux en termes de processus, de collecte et de qualité des données

L’une des pierres angulaires de cet exercice réside dans la capacité des établissements à collecter, dans un temps très court, de nombreuses informations issues de différents systèmes d’information et situés à différentes étapes de la chaîne de production des informations de la banque (systèmes de gestion, systèmes risque, systèmes comptables et réglementaires). Au-delà de l’identification des sources d’information qui permettront d’alimenter le fichier à fournir à la BCE, l’enjeu réside dans la disponibilité et la qualité des données.

On peut distinguer deux niveaux de complexité dans la documentation de la qualité des données :

  • l’intégrité, d’une part ;
  • l’exhaustivité et l’exactitude, d’autre part.
L’intégrité des données est la plus simple à documenter et à évaluer. En effet, elle peut se vérifier directement dans les résultats des data tapes produits par l’identification des données qui ne seraient pas au format requis par l’ACPR (format de données défini) et les types de valeur attendus. Un certain nombre de contrôles développés par les établissements pour analyser les résultats des informations collectées dans le data tape permettent d’identifier les données erronées ou non disponibles. À titre d’exemple, des données ayant une valeur à 0, des valeurs négatives, des erreurs de format, des incohérences entre une donnée et une autre au sein du data tape qui sont liées…

L’exhaustivité et l’exactitude des données sont deux caractéristiques plus complexes à documenter et à vérifier. Elles consistent à s’assurer, critère par critère, qu’il y a autant de valeurs dans les data tapes que dans les systèmes sources sur le périmètre d’opérations retenues et que ces valeurs sont les mêmes dans toutes les sources d’information et dans les data tapes.

La qualité des informations qui seront produites dans les data tapes dépendra bien évidemment beaucoup du niveau de maturité des systèmes d’information de chaque établissement et de la documentation des contrôles existants.

Quelles difficultés opérationnelles pour les banques ?

L’exercice a démarré par des phases de collecte d’information, depuis fin octobre 2013, qui ont nécessité une rapidité d’exécution et une sollicitation non négligeable principalement des équipes finance, risque et IT.

Ces demandes d’information se sont intercalées dans des calendriers serrés d’arrêté des comptes au 31 décembre 2013 et peuvent nécessiter un redéploiement de ressources en interne pour intégrer les demandes spécifiques de l’ACPR, sans dégrader la qualité du processus d’arrêté comptable. Et ce n’est que le début d’un exercice qui va durer pendant tout le premier semestre 2014.

Un autre point critique pour les banques réside dans leur capacité à collecter dans des délais très courts l’ensemble de la documentation relative aux dossiers de crédit (contrats de prêts, amendements, état des hypothèques et garanties…) et à constituer une base documentaire exhaustive et fiable relative aux dossiers de crédit qui seront sélectionnés par l’ACPR. Ces informations seront utilisées, d’une part, dans le cadre du DIV [10] pour vérifier que les informations issues des systèmes d’information sont correctes au regard de la documentation sous-jacente (dossiers physiques) et, d’autre part, pour la revue du provisionnement des dossiers de crédit.

Des interrogations subsistent

L’exercice de revue de la qualité des actifs du bilan des banques vise à apporter des réponses aux interrogations des marchés quant à la transparence et la solidité des banques et à renforcer la supervision au niveau européen pour plus d’homogénéité et de comparabilité au niveau des banques européennes. Néanmoins, la réalisation pratique de cette évaluation et les moyens qui sont mis en œuvre pour la réaliser constituent un exercice d’une très grande envergure pour des banques européennes qui exercent des activités complexes, diversifiées et avec une présence internationale forte.

Les délais de réalisation de cet exercice sont très courts et les impacts qui pourraient en découler sur les fonds propres des banques et leurs activités restent aujourd’hui un élément d’interrogation.

Dans l’attente de précisions et des résultats de ce grand test, les banques seront mobilisées tout au long du 1er semestre 2014 pour préparer de nombreuses informations avec la qualité attendue (data tape, data room, etc.) qui seront demandées au cours de l’exercice.



 

1 European Central Bank : Note on the Comprehensive Assessment, févr. 2014. 2 Des exercices de revue de la qualité des actifs ont été réalisés au cours des 3 dernières années en Irlande, Grèce, Espagne, Portugal, Chypre et Slovénie. 3 Les actifs classés en niveau 3, qui correspondent aux actifs considérés par les établissements comme illiquides et qui sont évalués sur la base de modèles de valorisation internes ne s’appuyant pas sur des prix ou des paramètres de marché observables. 4 Constitués des actions ordinaires, conformément à la définition de la directive sur l’adéquation des fonds propres (CRR), comprenant des dispositifs transitoires, tant pour l’examen de la qualité des actifs que pour le scénario de référence du test de résistance. 5 Risk Weighted Assets (RWA) : actifs pondérés par le risque, dénominateur du ratio de solvabilité. 6 Publication le 21 oct. 2013 par l’EBA d’un ITS relatif à la définition de deux nouveaux concepts : Forbearance et Non Performing Exposure (NPE). 7 Le loan data tape correspond au fichier de collecte des informations sur les facilités, les contreparties et les collatéraux sur les portefeuilles de crédit sélectionnés (niveau de granularité ligne à ligne). 8 L’application de haircut serait envisagée pour les banques qui ne seraient pas en mesure de donner l’ensemble des informations requises ou qui fourniraient des informations inexactes ou erronées. 9 Principaux thèmes couverts : processus de classification comptable des crédits et des instruments financiers, des politiques de provisionnement, de la gouvernance autour de la valorisation des garanties ( collateral), des définitions de moratoires ( forbearance), restructurés et prêts non performants, des hiérarchies de valorisation sur les dérivés. 10 Data integrity validation qui correspond aux travaux de vérification de l’intégrité des données.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº770
Notes :
1 European Central Bank : Note on the Comprehensive Assessment, févr. 2014.
2 Des exercices de revue de la qualité des actifs ont été réalisés au cours des 3 dernières années en Irlande, Grèce, Espagne, Portugal, Chypre et Slovénie.
3 Les actifs classés en niveau 3, qui correspondent aux actifs considérés par les établissements comme illiquides et qui sont évalués sur la base de modèles de valorisation internes ne s’appuyant pas sur des prix ou des paramètres de marché observables.
4 Constitués des actions ordinaires, conformément à la définition de la directive sur l’adéquation des fonds propres (CRR), comprenant des dispositifs transitoires, tant pour l’examen de la qualité des actifs que pour le scénario de référence du test de résistance.
5 Risk Weighted Assets (RWA) : actifs pondérés par le risque, dénominateur du ratio de solvabilité.
6 Publication le 21 oct. 2013 par l’EBA d’un ITS relatif à la définition de deux nouveaux concepts : Forbearance et Non Performing Exposure (NPE).
7 Le loan data tape correspond au fichier de collecte des informations sur les facilités, les contreparties et les collatéraux sur les portefeuilles de crédit sélectionnés (niveau de granularité ligne à ligne).
8 L’application de haircut serait envisagée pour les banques qui ne seraient pas en mesure de donner l’ensemble des informations requises ou qui fourniraient des informations inexactes ou erronées.
9 Principaux thèmes couverts : processus de classification comptable des crédits et des instruments financiers, des politiques de provisionnement, de la gouvernance autour de la valorisation des garanties (collateral), des définitions de moratoires (forbearance), restructurés et prêts non performants, des hiérarchies de valorisation sur les dérivés.
10 Data integrity validation qui correspond aux travaux de vérification de l’intégrité des données.