La crise de la Covid-19, sanitaire d'abord, économique après, a suscité un comportement d'épargne de précaution important durant les second et troisième trimestres de 2020. Le comportement financier des ménages s’est transformé comme le montrent les nouveaux chiffres de l’épargne française au premier trimestre 2020. Les Français n’ont jamais autant épargné, en mars 2020, le montant total des dépôts bancaires s’élève à 19,6 milliards d'euros
[1]
. Le Livret A a enregistré sa plus forte collecte depuis 10 ans. Au total, la collecte nette sur les Livrets A et Livrets Développement Durable et Solidaire (LDDS) a atteint 3,82 milliards d’euros sur le trimestre. Ces deux services financiers totalisent désormais un encours de 420,8 milliards d’euros
[2]
. Cela ne saurait s’expliquer par le taux rémunérateur de ces supports, au plus bas depuis leur création respective. D’ailleurs, le même effet s’était fait remarquer en 2008. Au plus fort de la crise financière des subprime, en octobre 2008, la collecte du « placement préféré des Français » avait atteint 2,4 milliards d'euros, l'encours global s’élevant à 156,9 milliards d'euros, contre 136,3 milliards d'euros en octobre 2007
[3]
.
L’épargne de précaution est constituée de services financiers faiblement rémunérateurs mais fortement sécurisés et éligibles à des exonérations fiscales pour les consommateurs, tels que le Livret A, le LDDS ou encore l'assurance vie en fonds Euros. Cependant, seule une fraction de ces fonds sont profitables aux entreprises. Par exemple, les fonds épargnés dans le Livret A ou le LDDS servent principalement la politique sociale en finançant des prêts aux bailleurs de HLM, pour la construction ou la réhabilitation d’immeubles sociaux
[4]
. Et les sommes épargnées dans les assurances vie en fonds Euros sont majoritairement investies dans des obligations d'État
[5]
. Ce ne sont donc pas les meilleurs placements pour relancer l'économie qui préfère les fonds placés dans un compte titres ou un Plan Épargne Action (PEA) car les entreprises (PME / ETI / GE) peuvent directement en bénéficier pour investir.
Une petite proportion de consommateurs financiers a ouvert des comptes titres au plus fort de la crise pour profiter de la décote globale du cours des actions
[6]
. Cependant, la majeure partie du patrimoine financier des Français reste stockée dans de l’épargne de précaution à cause de plusieurs facteurs spécifiques.
Les freins à la souscription de services financiers profitables à la relance économique
Il existe plusieurs freins à la souscription d’actifs sur les marchés financiers qui profiteraient directement aux entreprises.
Premièrement, en France, il existe un certain ancrage culturel et social par rapport au Livret A et à l’assurance vie, créés respectivement en 1787 par Louis XVI
[7]
et 1818 par Louis XVIII
[8]
. Ces placements aux origines anciennes sont aujourd’hui souvent souscrits par défaut en début du cycle de vie par les parents du bénéficiaire, et ce, par convention sociale. En 2018, la France comptait 55 millions de Livrets A actifs
[9]
et les individus n’ayant pas souscrit à ces supports d’épargne de précaution sont vus comme atypiques.
Ensuite la culture française est plutôt opposée aux placements financiers risqués même s’ils sont plus rémunérateurs. Selon le psychologue et spécialiste des différences culturelles Geert Hofstede, les ménages français sont plus averses à l'incertitude (une forme d’aversion au risque), comparés aux Anglais ou aux Américains
[10]
. Les consommateurs financiers français supporteraient moins la situation où le résultat est incertain et donc auraient plus tendance à privilégier l’épargne de précaution.
Par ailleurs, la tolérance au risque
[11]
se retrouve fortement affaiblie par la crise de la Covid-19. L’indice de confiance des ménages de l’INSEE a chuté de 10 points entre février et avril 2020 (voir Graphique 2). En effet, les stimuli médiatiques d’un contexte économique négatif génèrent des émotions négatives chez les consommateurs financiers telles que la peur, la tristesse, l’anxiété ou encore le découragement. Ces émotions négatives vont alors favoriser la souscription de services financiers liés à l’évitement des pertes à l’instar du Livret A ou de l’assurance vie en fonds euros.
Enfin, se pose également le problème de la littératie financière
[12]
. Il existe aujourd’hui un réel besoin d’information pour les consommateurs financiers. La littératie financière concerne à la fois l’éducation, la formation et la capacité financière. En général, les consommateurs ont un niveau de littératie financière faible. En France, selon une étude du CREDOC de 2011
[13]
, les concepts et les calculs financiers les plus élémentaires ne sont pas compris par les ménages. Dans une étude analysant la littératie financière des jeunes
[14]
, il apparaît que la moitié des répondants ne savaient pas comment calculer les intérêts annuels d’un placement financier simple. Dans une étude plus récente du cabinet Audirep (v. Encadré) pour la Banque de France datée de 2018, « près de 60 % des personnes interrogées ne maîtrisent pas l'effet de l'inflation sur leur pouvoir d'achat ou le calcul d'un intérêt sur un placement » et « 51 % ignorent la définition d'un crédit renouvelable »
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.
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Les motivations à la souscription de services financiers profitables à la relance économique
Afin de mobiliser l’épargne des ménages pour la relance économique, il est nécessaire d’inciter les consommateurs financiers à basculer une partie de l’épargne de précaution vers une épargne d’investissement. Ce basculement pourrait se faire vers des supports existants (comptes titre, PEA). La souscription à un nouveau service financier résulte d’une analyse coûts/bénéfices effectuée par le consommateur. Cette analyse intègre à la fois des éléments fonctionnels et émotionnels.
Au niveau fonctionnel, les politiques publiques pourraient envisager un allégement de la fiscalité. En effet, depuis la loi PACTE
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, les revenus issus des plus-values des produits de compte titres ou de PEA sont assujettis à une flat tax de 30 %
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. Le gap entre la fiscalité de l’épargne de précaution (0 %) et l’épargne d’investissement (30 % dans le cas général) est aujourd’hui trop important pour motiver les consommateurs financiers à aller vers ce type de services financiers plus avantageux pour la relance économique. L’Etat gagnerait à alléger la fiscalité pour les épargnants qui transfèreraient leurs fonds d’un livret A à un PEA par exemple. Il pourrait également garantir un pourcentage de l’apport initial pour certaines entreprises solides.
Cependant, au niveau émotionnel, les produits « très » financiers tels que le compte titres ou le PEA sont négativement connotés à la suite de la crise de 2008 et les placements en bourse sont perçus en France, comme très risqués voir aléatoires. Il faudrait alors créer de nouveaux supports d’investissement, vierges de tout préjugé lié aux dérives de la finance de marchés dans l’esprit des consommateurs. Nous pouvons imaginer un « Livret B – Relance » ou encore une « Assurance vie – Croissance » constitués d’actions d’entreprises françaises sélectionnées et labellisées afin de créer à nouveau de la confiance envers ce type de placement boursier.
Par ailleurs, les Français se montrant de plus en plus adeptes de la consommation locale, il serait intéressant de les convaincre d'investir dans la relance économique en les amenant à investir leur épargne de précaution dans un nouveau fonds solidaire : une sorte d’investissement « By French for French ». Les politiques publiques gagneraient sans doute à proposer un nouveau support spécial à destination de la relance économique et contre l’impact néfaste de la Covid-19. Le facteur le plus important dans ce processus n’est pas la création de valeur, mais la création de confiance autour d’un objectif commun qui pourrait réunir des milliards d’euros issus de l’épargne de précaution pour des entreprises françaises stratégiquement pérennes mais affaiblies par le contexte particulier actuel.
Pour finir, il ne faut pas oublier l’importance des TPE qui ont aujourd’hui trouvé, via le crowdfunding, des nouvelles façons de financer leur investissement. Ce type d’investissement direct, du particulier vers l’entreprise, avec un retour financier ou en nature, n’est décidément pas assez considéré au niveau des politiques publiques. Ces dernières devraient mettre en place des mécanismes intégrateurs pour favoriser ce type d’investissement et remplacer les supports traditionnels de l’épargne de précaution, aujourd’hui obsolètes.
1
Denuit D. (2020), « Banques : les Français ont près de 20 milliards d’euros d’épargne, du jamais-vu depuis 2007 », Le Parisien, 29 avril : www.leparisien.fr/economie/votre-argent/banques-les-francais-ont-pres-de-20-milliards-d-euros-d-epargne-du-jamais-vu-depuis-2007-29-04-2020-8308113.php.
2
Caisse des Dépôts (2020), « Collecte mensuelle en mars 2020 sur le Livret A et le Livret de développement durable et solidaire (LDDS) » : https://www.caissedesdepots.fr/sites/default/files/medias/cp_collecte_mars_2020.pdf
3
Le Monde (2008), « La crise financière confirme l'intérêt des Français pour le Livret A », 24 décembre : https://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/12/24/grand-succes-du-livret-a-avec-la-crise-financiere_1134664_1101386.html.
4
Ministère de l'économie des finances et de la relance (2020), « À quoi servent les fonds du livret A ? » : https://www.economie.gouv.fr/facileco/livret-a-fonds-destination#:~:text=En%20pratique%2C%20la%20Caisse%20des,l'habitat%20(ESH).
5
Ministère de l'économie des finances et de la relance (2020), « Pourquoi souscrire un contrat d’assurance vie ? » : https://www.economie.gouv.fr/particuliers/soucrire-contrat-assurance-vie?xtor=ES-39-%5BBI_14_20161213_HTML%5D-20161213-%5Bhttp%3A//www.economie.gouv.fr/vous-orienter/particulier/impots/quil-faut-retenir-sur-lassurance-vie%5D-334844%401992-20161213093000.
6
Raynal J. (2020), « Bourse : en pleine crise, le courtage en ligne bat des records historiques », La Tribune, 2 avril : https://www.latribune.fr/bourse/bourse-en-pleine-crise-le-courtage-en-ligne-bat-des-records-historiques-844172.html.
7
Thiveaud J.-M. (1989), « Naissance de l'assurance-vie en France », Revue d'économie financière n° 11 : https://www.persee.fr/doc/ecofi_0987-3368_1989_num_11_3_1665.
8
Vindt G. (2014), « 1818 : la naissance du livret A », Alternatives économiques, hors-série n° 069, 1er septembre : https://www.alternatives-economiques.fr/1818-naissance-livret-a/00067405.
9
Banque de France (2018), Rapport annuel de l’Observatoire de l’épargne réglementée : https://publications.banque-france.fr/sites/default/files/medias/documents/rapport_oer_2018.pdf.
10
Hofsete Insights (2020), « Country Comparison » : https://www.hofstede-insights.com/country-comparison/france,the-uk,the-usa/.
11
La tolérance au risque est une attitude qui dépend de la conjoncture. Il faut la différencier de l’aversion au risque qui est un trait culturel ou personnel supposé stable dans le temps.
12
La littératie financière peut être considérée comme la capacité d'appliquer une connaissance financière appropriée et d'avoir des comportements financiers souhaitables pour atteindre des objectifs spécifiques et améliorer son bien-être financier en général.
13
Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (2011), « La culture financière des Français » : https://www.cnle.gouv.fr/IMG/pdf/CREDOC_la_culture_financiere_des_francais.pdf [consulté le 10 décembre 2019].
14
Étude réalisée au 4e trimestre 2006 par l'institut Csa à la demande de l’Institut pour l’éducation financière du public (La Finance pour tous), en partenariat avec l’Autorité des marchés financiers : https://www.lafinancepourtous.com/presse/ouverture-du-site-www-lafinancepourtous-et-presentation-d-une-etude-sur-les-jeunes-et-l-argent/ [consulté le 10 décembre 2019].
15
Audirep (2019), Enquête sur l’éducation financière du public en France : https://www.banque-france.fr/sites/default/files/media/2019/03/21/enquete_audirep_banque_de_france.pdf.
16
Ministère de l'économie des finances et de la relance (2020), La loi PACTE : https://www.economie.gouv.fr/loi-pacte-croissance-transformation-entreprises.
17
Dans le PEA, les retraits effectués après 5 ans sont exonérés d’impôt, mais assujettis au taux de 17,2 % (prélèvements sociaux).