Les échanges entre l’Europe et le Moyen-Orient remontent à la plus haute antiquité et leur histoire est faite d’interférences continuelles. La présence des banques européennes dans les pays du sud de la Méditerranée est également ancienne : tout au long du XXe siècle, les banques européennes ont dû s’adapter à un environnement en perpétuelle mutation et chaque décennie de la deuxième moitié de ce siècle a apporté son lot de changements, imposant aux banques de réinventer à chaque fois un nouveau modèle pour exercer localement leur métier.
Le XXIe siècle est arrivé dans l’optimisme de la perspective d’un développement économique maîtrisé dans une zone au formidable réservoir de croissance. Cette euphorie du début du siècle n’a duré qu’un temps et l’éclosion des Printemps arabes est venue, une fois de plus, rebattre les cartes et imposer la recherche d’un nouveau modèle, dans un environnement économique et politique inédit dont les règles de fonctionnement à venir ne se laissent pas encore facilement deviner.
La présence des banques européennes jusqu’aux années 1960
La présence politique des puissances européennes dans leurs colonies du Moyen et Proche-Orient a naturellement amené les banques à s’y implanter dès le XIXe siècle. Il faut remonter à 1851 pour voir la France créer la Banque d’Algérie. En 1898, des hommes d’affaires britanniques fondent la Banque Nationale d’Égypte, puis, en 1910, l’Italie implante la Banco di Roma en Libye et, en 1920, la Grande-Bretagne enregistre la Eastern Bank à Bahreïn. En 1921, la France établit la première banque dans le territoire dont elle a le mandat : c’est le Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie au Liban, qui deviendra par la suite Fransabank. En Arabie Saoudite, les Hollandais ouvrent dès 1926 une banque sous le nom de Nederlandsche Handel Maatschappij, afin de servir les pèlerins en provenance d’Indonésie se rendant à La Mecque. La banque existe aujourd’hui sous le nom de Saudi Hollandi Bank.
La découverte du pétrole à la fin des années 1930 a suscité un regain d’intérêt pour la région qui s’est traduit par un renforcement de l’activité des banques. La
Les années 1960 : les nationalisations
Le début de la deuxième moitié du XXe siècle a marqué un tournant fondamental dans l’histoire de la région, avec l’accession à l’indépendance de nombreux pays parmi les plus importants.
Dans le prolongement de ces indépendances, une vague de nationalisation des systèmes bancaires locaux s’est largement répandue : en Égypte en 1961, en Irak en 1964, en Algérie en 1965, en Libye en 1970 et au Koweït en 1971.
Cette nouvelle donne a naturellement bouleversé la présence et l’activité des banques étrangères installées sur place dont les liens avec les maisons mères en Europe ont été coupés.
Les années 1970 : l’internationalisation des banques arabes
L’explosion des prix du pétrole au cours de cette décennie a complètement bouleversé le paysage économique et financier de la région, avec deux conséquences majeures pour le secteur bancaire. Subitement, les pays exportateurs de pétrole sont devenus simultanément
L’autarcie des systèmes bancaires nationaux devenait alors insupportable. Les banques arabes ont donc entrepris un vaste développement de leurs réseaux internationaux avec des ouvertures de succursales et de filiales dans tous les principaux centres financiers du monde, à Londres, New York, Paris, Tokyo… Parallèlement, elles ont pris une part active sur le marché international des capitaux. Ainsi, la participation des banques arabes dans les syndications d’eurocrédits est passée de zéro au début de la décennie à 9 milliards de dollars en 1990.
La collaboration avec les banques européennes s’est également imposée et s’est traduite par la création de banques consortiales, permettant ainsi à la fois d’accéder aux marchés financiers internationaux et de bénéficier de transferts de technologies et de l’assistance technique d’experts reconnus. En 1969, des intérêts koweitiens se sont associés avec la Société Générale pour créer la Frab Bank, en 1970, 19 pays arabes ont établi l’
En Égypte, dans un souci d’attirer des investissements étrangers, des banques sont créées en joint-venture : la Commercial International Bank (avec Chase Manhattan et la National Bank of Egypt, en 1975), et la Société Arabe Internationale de Banque (avec Paribas, l’Arab International Bank et la National Bank of Egypt, en 1976).
Les années 1980 : Bahreïn et les OBU
Les événements de cette nouvelle décennie ont fait se déplacer les centres d’intérêts financiers de la zone. Le rôle de plaque tournante commerciale et de Place financière de la région qu’avait brillamment réussi à jouer le Liban a été anéanti par le déclenchement de la guerre civile à partir de 1975. De même, le dynamisme du Koweït en tant que Place financière régionale, aussi impressionnant que souvent méconnu, ne s’est pas remis du krach du
Le vide a rapidement été comblé par Bahreïn qui a su profiter de l’occasion et a réussi à s’imposer en profitant de sa proximité immédiate avec l’Arabie Saoudite, devenue géant économique par la grâce de ses ressources pétrolières, mais où le programme de saoudisation de 1977 avait eu pour contrepartie le gel des ouvertures de nouvelles banques, la transformant ainsi en nain financier. La mode a alors été de créer des Offshore Banking Units (OBU) permettant à toutes les banques internationales venues en force à Manama de servir à distance des clients saoudiens et de participer ainsi à l’explosion économique du royaume saoudien, où tout était à construire.
Les années 1990 : la décennie perdue
Le paysage s’est ensuite assombri. La crise financière internationale de 1987 a provoqué une chute du prix du pétrole : d’un montant moyen au cours de la décennie 1980-1990 de 35 dollars par baril, le prix s’est effondré à une moyenne de 15 dollars pendant la décennie suivante, avec un minimum de 10 dollars en 1999, obligeant tous les pays dont le pétrole était la ressource quasiment exclusive à s’adapter.
En 1991, la guerre du Golfe a institué une période de tensions et d’incertitudes où l’activité économique de la région a été mise en suspens : pour les banques, qu’elles soient nationales ou internationales, l’heure n’était plus aux stratégies de développement.
Enfin, les conséquences de la guerre meurtrière entre l’Irak et l’Iran, qui a duré 8 ans de 1980 à 1988 avec un bilan très lourd de plus de 800 000 morts, laissaient l’Irak, acteur important de la région, exsangue et en proie à un désarroi profond.
Cependant, malgré ou peut-être à cause de tous ces soubresauts, la communauté internationale ne restait pas inactive et prenait conscience de la convergence des intérêts entre les pays des deux rives de la Méditerranée. C’est ainsi que, en 1995, le Partenariat euro-méditerranéen a été créé à Barcelone, avec l’ambition de mettre en place une zone de libre-échange sur tout le pourtour méditerranéen. Il deviendra plus tard l’Union pour la Méditerranée, dont l’histoire reste encore à écrire.
Le XXIe siècle : à nouvel environnement, nouvelles attentes
L’arrivée du nouveau siècle s’est faite sous un vent d’optimisme : les nouvelles technologies repoussaient les limites des possibles, la mondialisation abolissait les frontières et élargissait les territoires de jeu, les nouvelles réglementations financières internationales permettaient à qui le voulait de se croire invincible.
Les marchés matures de la vieille Europe ayant atteint un taux de bancarisation proche du maximum, les banques européennes ont donc été amenées à rechercher de nouvelles réserves de croissance. Alors convaincues de leur communauté d’intérêts avec les pays de la rive sud de la Méditerranée et fortes de leur connivence historique avec eux, c’est tout naturellement vers ces marchés de proximité qu’elles se sont tournées en priorité.
S’en est alors suivie une vaste campagne orchestrée par la plupart des grandes banques européennes pour se porter acquéreurs de banques dans tous les pays du Proche et du Moyen Orient, ainsi d’ailleurs que dans les pays de l’Europe de l’Est, autre marché de proximité nouvellement ouvert.
Mais l’euphorie a été de courte durée et la crise majeure qui s’est déclarée en 2007 a douché bien des enthousiasmes. Confrontées aux problèmes du surendettement, limitées dans leurs ambitions par de nouvelles contraintes bilancielles qui ont fait fondre leurs disponibilités pour des aventures extérieures, obligées à plus de perspicacité dans leurs projets d’acquisitions par des exigences de rentabilité plus fortes, elles se sont vues contraintes de revenir à plus de prudence et, dans de nombreux cas, d’abandonner leurs projets de rachats de banques et même, souvent, de se dessaisir de pans entiers de leurs réseaux internationaux, patiemment bâtis au cours du passé.
Les Printemps arabes
C’est dans le contexte bien particulier de l’éclosion des Printemps arabes qu'a commencé la deuxième décennie de notre nouveau siècle.
La première impression qui s’est imposée a été la surprise : personne n’a pu prétendre avoir anticipé ces événements et encore moins avoir prévu que ce serait la Tunisie qui serait à l’origine d’une vague de fond qui emporterait plusieurs dirigeants de pays plus ou moins voisins. En est resté un sentiment mitigé, mélange entre peur de ce qui reste à venir et espoir d’un avenir meilleur, à doser selon ses convictions.
En tout état de cause, la globalisation et la mondialisation ont permis une mobilisation de la communauté internationale pour essayer de tirer le meilleur parti possible de cette période de transition, de faire prévaloir des valeurs démocratiques et d’apporter des réponses concrètes aux demandes de plus de transparence et de croissance économique exprimées par les peuples des pays de la Transition.
Dès mai 2011, le G8 a initié le Partenariat de Deauville pour réunir des ressources afin d’aider ces pays, avec, en septembre 2011, la mobilisation d’institutions financières
Les résultats concrets de ces efforts restent encore à prouver. Mais dans ce contexte, les banques européennes, qui, comme toute banque, n’aiment rien moins que l’incertitude et sont déjà tétanisées par leurs problèmes internes, adopteront à l’évidence une position d’attentisme, tant que le ciel ne se sera pas dégagé.
Puis la roue continuera à tourner, et le XXIe siècle verra, comme son prédécesseur, chacune de ses décennies apporter son lot de surprises, pour le meilleur ou pour le pire. Les optimistes seront réconfortés par les perspectives de plus de démocratie et de transparence dans ces pays et y verront de nouvelles opportunités d’affaires. Les pessimistes s’inquiéteront des risques de radicalisation islamique, de coupure avec l’Occident et de repli sur soi, de chaque côté des rives de la Méditerranée.
Seul le temps permettra de départager les plus perspicaces.