Banques chinoises : le rôle clé de l’État

Créé le

09.04.2013

-

Mis à jour le

24.04.2013

La Chine compte parmi les plus grandes banques mondiales en termes de capitalisation boursière. Une puissance qui  s’appuie historiquement sur le marché domestique, mais qui se bâtit de plus en plus à l’international. Sur l’un comme l’autre des volets, l’État chinois a une influence majeure. Pour le pire comme pour le meilleur.

Les banques chinoises figurent parmi les plus grandes banques du monde. Quatre noms chinois se trouvent sur la liste des dix premières capitalisations boursières du secteur bancaire : ICBC (Industrial and Commercial Bank of China), CCB (China Construction Bank), ABC (Agricultural Bank of China) et BoC (Bank of China). Parallèlement, leur solidité financière suscite des interrogations du fait de la qualité de leurs actifs ou, plus précisément, de la présence de prêts potentiellement non performants dans leurs bilans.

Des banques en pleine mutation

Au niveau domestique, dans un contexte déjà marqué par une croissance économique ralentie et par la poursuite de la vaste réforme financière visant à améliorer le système, la concurrence entre les différents acteurs bancaires chinois s’accroît. Cela pèse sur leur rentabilité et le maintien de leurs parts de marché. Par ailleurs, la Chine s’étant engagée à ouvrir progressivement son marché des services bancaires dans le cadre de son adhésion à l’ OMC [1] , les banques chinoises doivent davantage faire face à la concurrence de leurs homologues étrangers.

Au niveau international, les banques chinoises sont certes de grande taille, mais elles restent moins expérimentées que d’autres sur les marchés globaux. Elles ont toutefois entamé une stratégie de développement à l’international il y a environ 5 ans, ouvrant des bureaux de représentation, des filiales ou en prenant des participations dans des établissements étrangers.

C’est dans ce contexte de mutation au niveau à la fois du marché domestique et du développement à l’international, que nous nous interrogeons sur la capacité des banques chinoises à relever ce double défi. Nous verrons que le lien qui lie ces établissements à l’État est l’élément clé pour comprendre leurs forces et leurs faiblesses.

L’héritage de l’économie planifiée

Sur un plan historique, le rôle des banques chinoises a progressivement évolué avec le passage d’une économie planifiée à une économie de marché, amorcé il y a trois décennies. À l’origine, elles étaient un simple instrument annexé à l’État dans le but d’administrer la croissance de l’économie. L’État définissait les objectifs administratifs de croissance et d’emploi, et les banques – toutes publiques – octroyaient les prêts ou, si nécessaire, venaient au secours des entreprises étatiques en difficulté. Après la réforme de ces dernières, ayant entraîné des faillites massives dans les années 1990, les quatre plus grands établissements bancaires chinois se sont trouvés avec des montants colossaux de prêts non performants. Cet héritage de l’économie planifiée se chiffrait ainsi en 2002 à 2 135 milliards de yuans (258 milliards de dollars), soit 25,1 % des encours de crédits et 17,7 % du PIB.

L’État a dû mettre en place plusieurs programmes d’aide. En 1998, le gouvernement central a ainsi émis 270 milliards de yuans d’obligations spéciales afin d’augmenter le capital de ces quatre principales banques. En 1999, le ministère des Finances a créé quatre structures de défaisance, dénommées Asset Management Companies (AMC), chacune dotée de 10 milliards de yuans de fonds propres publics. Grâce à un prêt de la banque centrale de 570 milliards de yuans et des émissions obligataires à hauteur de 820 milliards de yuans réalisées par les quatre banques, ces AMC ont pu cantonner 1 400 milliards de yuans de prêts non performants. En 2003, et pour la première fois, 45 milliards de dollars de réserves de change (et d’or) ont été utilisés pour augmenter le capital de la BoC et de la CCB. Cette même année, un fonds souverain, Central Huijin, a été créé à partir des réserves de changes et a injecté 22,5 milliards de dollars de capital dans ces deux mêmes banques. En 2008, c’est au tour d’ABC d’être recapitalisée par Central Huijin, à hauteur de 19 milliards de dollars.

Ces opérations menées par les pouvoirs publics ont permis de réduire le taux des prêts non performants des principales banques commerciales à moins de 1 % fin 2012. À partir de 2005, les quatre plus grands établissements ont été successivement cotés en Bourse, en Chine continentale (A shares) et à Hong Kong (H shares), les montants de ces introductions en Bourse battant à chaque fois des records.

Un État encore très présent…

L’État a donc joué un rôle clé, tant dans la formation des actifs non performants de banques chinoises que dans l’assainissement de leur bilan. La réforme financière menée jusqu’à aujourd’hui a certes permis de libéraliser le système bancaire. Il n’en reste pas moins que les établissements chinois sont, dans leur quasi-totalité, majoritairement détenus par l’État, de manière directe ou non (voir Tableau). Comme par le passé, cette empreinte de l’économie administrée constitue à la fois une force et une faiblesse pour les banques chinoises.

Aujourd’hui encore, elles sont censées financer un certain nombre de projets considérés comme prioritaires. Elles doivent respecter des quotas de crédits à octroyer. Ces instructions sont données de manière discrétionnaire pour servir les objectifs de croissance, de stabilité des prix et de réalisation du plan quinquennal. De ce point de vue, les établissements chinois ne jouissent donc pas d’une totale liberté dans l’exercice de leur métier de financement de l’économie, dictée par des critères de rentabilité.

…pour le pire et pour le meilleur

Par ailleurs, les taux d’intérêt sont encore largement réglementés par la banque centrale, à la fois sur les crédits et les dépôts, et ce sur toutes les maturités. Même si un certain nombre d’avancées vers davantage de libéralisation peuvent d’ores et déjà être saluées avec l’élargissement progressif de la fourchette d’application du taux de référence, il n’en reste pas moins que les taux auxquels sont rémunérés les dépôts sont encore plafonnés à 1,1 fois le taux de référence (3 % pour celui d’1 an). Quant aux taux offerts dans le cadre de prêts, ils doivent atteindre au minimum 80 % du taux de référence (6 % pour celui d’1 an).

Ces conditions offrent toutefois aux banques chinoises, une marge sur taux d’intérêt confortable. Ainsi, les revenus liés aux taux pratiqués représentaient en 2011 85 % des revenus des banques en moyenne, et 77 % pour les cinq plus grands établissements (les quatre précédemment cités, ainsi que Bank of Communications). Il y a un revers à la médaille de ces « gains faciles » : les banques sont peu enclines à diversifier leurs activités et leur gestion des risques est probablement moins scrupuleuse. Cela peut constituer des contraintes à la capacité d’expansion des banques chinoises, aussi bien au niveau domestique que sur le plan international.

L’internationalisation du renminbi : un catalyseur

Depuis 2010, les grandes banques chinoises profitent de l’accélération de la promotion de l’utilisation du renminbi (RMB) comme monnaie internationale. Ainsi, la BoCHK (Bank of China Hong Kong) est devenue la banque de compensation du centre offshore de RMB à Hong Kong. Le millier de bureaux de représentation et filiales de la BoC en dehors de la Chine continentale assure le relais à travers le monde en termes de services en RMB. Face au développement de ces services, des accords de partenariats ont été signés entre la BoC et des banques étrangères.

Fin 2012, 14 % du commerce extérieur chinois était réglé en RMB, contre 0,44 % début 2010. Compte tenu de la position de la Chine comme première puissance commerciale mondiale, avec un commerce extérieur proche des 4 000 milliards de dollars par an, le potentiel de développement de l’internationalisation du RMB par la simple voie commerciale apparaît comme substantiel.

Plus récemment, en février 2013, la filiale singapourienne d’ICBC a été désignée par la banque centrale de Chine comme la banque de compensation du centre offshore du RMB à Singapour. Nous le voyons : la promotion du RMB à l’international est aussi un outil de promotion des banques chinoises à l’international.

Des banques à l’abri

La dernière publication des résultats des banques chinoises a fait état de nouveaux records : leur bénéfice net a atteint 38,4 milliards de dollars pour ICBC, 31,1 pour CCB, 23,4 pour BoC et 23,3 pour ABC. Elles jouissent pour l’instant d’un ratio de capital Tier 1 de 10,62 %, 11,32 %, 12,89 % et 9,67 %. Mais dans un contexte de ralentissement économique et de boom du crédit sous l’effet du plan de relance post-Lehman Brothers, axé sur l’investissement des collectivités locales, il est certain que le nombre de prêts non performants va avoir tendance à augmenter. D’autres éléments affectent par ailleurs l’évaluation du risque futur de ces établissements : c’est le cas de leur manque de transparence en ce qui concerne leur implication dans le shadow banking et la très rapide croissance des Wealth Management Products (lire Encadré). Quoi qu’il advienne, l’expérience passée et l’existence de 3 000 milliards de dollars de réserves de change rappellent qu’en cas de besoin, l’État jouera un rôle clé.

1 Organisation mondiale du commerce.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº760
Notes :
1 Organisation mondiale du commerce.