Certains banquiers européens se sont alarmés des parts de marché prises par les banques américaines en Europe. Partagez-vous cette position ?
Les banques d’investissement étrangères, notamment américaines, sont bien sûr présentes en Europe. Mais il faut prendre en compte l’ensemble de la gamme des financements jusqu’au conseil en passant par les opérations de capitaux, actions ou dettes, pour s’apercevoir que les banques européennes conservent de très bonnes positions sur leur marché. Elles n’ont pas à souffrir de la compétition des banques américaines qui très souvent ciblent essentiellement de très gros clients en Europe et descendent peu sur le milieu de gamme (sauf pour quelques opérations de LBO ou high yield). En outre, elles n’utilisent pas beaucoup leur bilan pour financer les sociétés européennes. Ainsi, sur des opérations de financement et de marchés de capitaux dont les placements sous-jacents sont essentiellement paneuropéens, je ne pense pas que les banques américaines soient vraiment une menace.
En revanche sur les opérations de conseil du type fusions/acquisitions, les banques américaines, de par leurs équipes plus développées et une présence sur un marché plus actif aux États-Unis, ont une plus grande capacité à accompagner les sociétés européennes en dehors d’Europe. Mais ces deals de M&A transfrontaliers, qui font la une des journaux, ne sont pas fondamentaux pour la profitabilité du business des banques européennes. Cela reste essentiellement des effets d’annonce ou d’image et ne menace pas la présence des banques européennes sur le plan des activités en financement ou sur les marchés de capitaux.
Les banques européennes et étrangères (notamment américaines) bénéficient-elles des mêmes conditions de concurrence (level playing field), notamment en matière réglementaire ?
Certaines règles américaines, par exemple, l’équivalent américain de la norme IFRS 9 pour le traitement des provisions sur les crédits, peuvent être plus pénalisantes que les règles européennes. Dans d’autres cas, c’est le contraire. L’environnement réglementaire est ce qu’il est, mais je ne vois pas aujourd’hui, en matière de financement ou des activités de marchés de capitaux, des possibilités d’arbitrage réglementaire qui avantageraient sensiblement les banques américaines. Les banquiers disent aujourd’hui que les exigences réglementaires sont de plus en plus lourdes en termes de fonds propres ou de liquidités. C’est tout à fait juste, mais tous les acteurs ont plus ou moins les mêmes contraintes.
Dans l’hypothèse où la Commission européenne aboutirait à une réglementation concernant la séparation des activités, cela constituerait-il un handicap supplémentaire pour les banques européennes par rapport à leurs consœurs américaines ?
Il est clair que si des décisions dures de séparation – et donc de remise en question de la banque universelle – intervenaient, ce serait un élément relativement négatif, notamment pour les banques françaises. Mais nous n’en sommes pas là, surtout en Europe Continentale. En Grande-Bretagne, une certaine évolution peut se passer mais elle est relativement contrôlée et les Britanniques savent se montrer pragmatiques.
La réglementation bancaire américaine crée-t-elle des contraintes spécifiques pour les banques étrangères qui veulent opérer aux États-Unis ? Le marché européen serait-il ainsi plus ouvert aux banques étrangères, notamment américaines, que le marché des États-Unis ne l’est aux banques européennes ?
L'évolution récente de la réglementation américaine imposant des contraintes de fonds propres lourdes aux filiales US de groupes bancaires étrangers contribue à rendre ce marché encore plus difficile. Mais historiquement, il n'y a que très peu d'exemples réussis de développement de banques étrangères, que ce soit organiquement ou par acquisition, sur le marché US qui est un oligopole très fermé. Les marchés européens, essentiellement sur le M&A et les marchés de capitaux, ont été plus ouverts aux banques américaines, car à leur création, ce sont elles qui ont apporté le savoir-faire des États-Unis en Europe.
En dehors du contexte réglementaire, quels sont les critères de compétitivité des banques américaines et des banques européennes ? Les avantages des unes et des autres ?
Dans tous ces sujets, il faut partir du client et non des produits comme c’est souvent le cas dans les études et commentaires, car c’est lui qui est important. La proximité des banques européennes avec leurs clients est l’élément différenciant fondamental. Un client européen, où qu’il soit, va travailler avec ses banques domestiques car elles l’accompagnent dans les bons ou les moins bons moments, en lui fournissant des financements ou des garanties, y compris à l’export… Ainsi les banques européennes seront toujours nécessaires aux corporates européens, face aux établissements étrangers, américains ou asiatiques, qui n’auront pas cette proximité.
Ne va-t-on pas aujourd’hui vers une « finance à l’américaine » plus centrée sur le modèle de financement par les marchés que sur celui de financement par la dette ?
En effet le modèle européen est souvent opposé au modèle américain, en arguant qu’aux États-Unis, les clients sont moins « dépendants » de leurs banques. Il faut certainement développer encore les marchés de capitaux en Europe car ils permettent de mobiliser de l’argent institutionnel, en fonds propres (actions) ou en dette. La Commission européenne a d’ailleurs lancé son projet
L’éventualité d’un Brexit pourrait-elle changer globalement ces équilibres ?
Il est difficile de savoir comment les choses vont se passer. La City bénéficie aujourd’hui de certains avantages : un réservoir de professionnels qu’il sera difficile de déplacer même en cas de Brexit, la prédominance de la langue, et un certain pragmatisme des Anglais, qui fera qu’en cas de Brexit, ils trouveront les moyens pour continuer de suivre – que ce soit en asset management, equity ou banque – leurs activités en dehors de Grande-Bretagne. Le Brexit sera négatif pour la City, mais celle-ci existait avant la Communauté européenne et je ne pense pas que l’on assiste à des transferts massifs d’activité vers d’autres places financières européennes, même de la part des banques américaines aujourd’hui implantées à Londres.
En revanche, la fusion de Deutsche Börse et du London Stock Exchange mériterait d’être plus étudiée. Car la question se pose de savoir si la création de cette grande Bourse paneuropéenne est favorable ou non à la City : elle crée des avantages en termes de coûts et d’efficacité, mais aussi des risques en termes de concentration. Trop concentrer les Bourses sur un seul joueur paneuropéen crée un risque pour les activités des sociétés de taille moyenne qui risquent d’être moins bien suivies par des Bourses plus axées sur les clients les plus importants. Dans ce contexte, Euronext a sans doute une carte à jouer. Un modèle de Bourse européenne fédérale pourrait continuer de suivre les clients de taille moyenne en Europe tout en ayant des bénéfices d’efficacité en termes de système, etc.
Ensuite, une telle fusion peut accentuer le risque systémique sur les activités de clearing. Mais c’est un autre sujet…