Statut

La banque : institution ou entreprise ?

Créé le

20.05.2016

-

Mis à jour le

01.06.2016

Si la banque a été considérée initialement comme une institution, au même titre que l’Eglise ou l’Etat, elle a basculé côté entreprise dans les années 1990. Aujourd’hui la remise en cause de ses profits, le questionnement sur son utilité économique et sociale, relancent la question de sa nature, entre institution et entreprise

Lorsque l’on cherche à qualifier les organisations bancaires, un doute s’installe. Parfois, elles sont assimilées à des institutions, d’autres fois, les dirigeants du secteur n’hésitent pas à affirmer : « nous sommes des entreprises comme les autres ! ». Notre ambition n’est pas de donner tort ou raison à qui que ce soit. Mais à y regarder de plus près, les deux désignations font appel à des conceptions bien différentes de la banque et de son métier, avec des rattachements théoriques qui divergent et augurent d’objectifs et de vocations spécifiques.

La banque est généralement définie comme un lieu de production de services, services que l’on résume le plus souvent à la gestion de la monnaie et autres mécanismes de paiement, et à la fonction d’intermédiation entre prêteurs et emprunteurs. Mais on observe des trajectoires différentes au sein de ces attributions historiques. D’un côté, la gestion des moyens de paiement et la politique de crédit continuent à poser la banque comme le principal acteur en charge de la régulation de la politique monétaire. D’un autre côté, le rôle d’intermédiaire financier a évolué en s’équipant notamment d’une facette instrumentale, principalement dédiée à la gestion optimale du bilan. Cette évolution amène à reconsidérer le rôle des banques principalement au regard des marchés financiers. L’histoire récente de la banque montrerait ainsi qu’elle a transité d’un format institutionnel en phase avec la régulation monétaire vers une logique d’entreprise visant la recherche de performance financière.

La banque et ses fondements institutionnels

Selon sa définition universelle, une institution désigne une structure d'origine coutumière ou légale, faite d'un ensemble de règles tourné vers une fin, qui participe à l'organisation de la société ou de l'État. Plus spécifiquement, la théorie des institutions évoque un phénomène social dont l’environnement est institutionnel et dont la logique n’est pas nécessairement instrumentale. Nous retrouvons ici le raisonnement des premiers sociologues institutionnalistes du XIXe siècle qui attribuent aux institutions le soin d’assurer les fonctions vitales d’harmonisation des sociétés avec leurs contextes.

Plus près de nous, Selznick (1996) évoque un système organique affecté aussi bien par les caractères sociaux de ses membres que par les pressions de son environnement. Ce système repose sur deux piliers interdépendants. Le premier concerne la régulation des comportements dans un seul et unique ordre. Mais la légitimité nécessaire à l’autorité du pouvoir fait émerger un autre pilier : le cadre normatif des mœurs, des lois et des règles. Ce deuxième pilier est apparenté à l’existence de valeurs et croyances communes. La légitimité de l’institution tient ainsi aux valeurs sur lesquelles elle a été créée pour atteindre ses objectifs et contribuer à la continuité du système qui l’inclut, comme la société par exemple.

L’institution est donc légitime lorsqu’elle internalise les normes de son environnement institutionnel. C’est dans cette idée que Suchman (1995) classe les institutions bancaires aux côtés de l’Église et de l’État en tant qu’organisations honorables, permanentes et légitimes. C’est aussi selon cette représentation que la banque a longtemps été définie, à savoir une institution motrice de l’économie, au service de sa construction et/ou de sa reconstruction.

En même temps, contrairement au reproche parfois répandu les réduisant à des acteurs figés dans le temps, elles se caractérisent par leur caractère évolutif reflétant l’histoire de leur organisation, de leurs membres, de leurs acquis ou de leur adaptation progressive à l’environnement. Comme tout processus, celui-ci peut s’interrompre ou adopter une autre forme. Dans le cas de la banque, les deux dernières décennies semblent ainsi rompre avec les principes fondateurs, notamment celui de la régulation : externalisation des métiers non strictement financiers et invasion du secteur par de nouveaux opérateurs. Le secteur s’est aussi fortement complexifié avec des frontières dépassant très largement l’activité traditionnelle de mutualisation de la collecte de l’épargne et du financement sous forme de prêts : transferts de risques, nouvelles formes d’intermédiation, financiarisation des pratiques, titrisation…

Cette transformation revient à poser la question du rôle des institutions : sont-elles là pour surmonter les failles et limites du marché ? Dans ce cas, l’analyse de leur efficience est fondamentale. Sans cela, le risque est d’accepter une sorte d’effet retard, entre des institutions « old school » et la dynamique d’innovation technologique et organisationnelle du secteur privé. En convenant que l’institution s’inscrit dans une logique évolutive, l’émergence de nouvelles règles de marché peut s’accompagner d’instabilité dans l’équilibre des pouvoirs, de changements stratégiques et/ou politiques voulus et mis en place par ceux qui gouvernent l’organisation. À l’image de la pensée de Bourdieu, on assiste alors à l’importation dans un champ d’une position acquise dans un autre. Ce mouvement peut alors expliquer la transformation de principes légitimant une nouvelle vision de la société, comme le libéralisme par exemple.

La banque et sa conversion à la logique d’entreprise

L’ordre institutionnel né de la vieille société industrielle est-il compatible avec la rhétorique libérale ? En débordant largement sur les domaines de la finance, la banque a assis son développement sur l’innovation financière comme en témoignent la multiplication et la sophistication des produits structurés, parfois à contre-courant de l’esprit de la réglementation. Elle a au passage mis à mal le principe de la régulation.

Si les institutions sont la concrétisation de la façon de voir le monde, la conversion de la banque peut s’assimiler au remplacement d’une représentation par une autre, à l’avènement d’une nouvelle ère. Les années 1990 représentent ainsi un virage dans la vision de la société, en ce qu’elles préfigurent en termes de pratiques managériales, de modes de gouvernance, de renouvellement technologique, de comportements consuméristes… Aussi, le risque puis le contournement de l’inertie institutionnelle (North, 1990) ont toute légitimité pour expliquer la mutation du secteur bancaire : une opposition entre culture de marché et culture de crédit et de nouvelles dénominations parfois justes comme « firme bancaire », d’autres fois plus anachroniques comme « Money Bazaar » ou « supermarché de la finance ».

En même temps, pourquoi maintenir des institutions si elles se caractérisent par une persistance nonobstant des fonctionnements inefficaces, voire obsolètes ? Est-il bon de persister alors que l’objectif initialement posé lors de la fondation a fortement évolué ? Sortir du tracé institutionnel revient à échapper au déterminisme absolu et à réinterpréter les règles sans forcément les changer. Pour la banque, la conversion ressemble à une sédimentation, une sorte d’ajout de neuf à l’ancien. Des institutions créées dans un contexte comme celui de l’après-guerre sont forcément soumises à l’obligation de reconversion : les barrières à l’entrée ont depuis longtemps disparu et leur capacité de domination sur leurs marchés s’est évanouie dans les nuages du traitement de l’information.

Le passage d’une logique institutionnelle à une logique marchande passe par la révision de l’équilibre des pouvoirs dans l’organisation et le changement de mode de régulation. Le modèle d’origine s’en trouve altéré : sans être en crise, il adopte une configuration originale, parfois considérée comme supérieure car mieux adaptée au contexte. On constate alors que le changement institutionnel est inséparable du contexte politique. À titre d’illustration, l’hétérogénéité nouvelle et l’incertitude croissante du secteur bancaire poussent à étendre et/ou améliorer les règles dites institutionnelles. Apparaît alors l’ambivalence entre la crainte du risque de sclérose du modèle institutionnel et l’illusion d’un nouveau modèle cohérent avec l’environnement. La crise bancaire est peut-être à situer dans cette confusion, celle de la viabilité d’un système retouché sur la forme mais encore sclérosé sur le fond.

La banque, une « entreprise institutionnelle » ?

Qualifier la banque d’hybride est très pratique tant il est difficile de la ranger dans un modèle unique et homogénéisant. L’opposition a souvent été utilisée pour la classifier : banque de détail vs banque d’affaires, mutualiste vs capitaliste… Désormais, on constate des ramifications, des convergences entre ces modèles. Est-ce aussi le cas pour l’opposition « institution bancaire vs entreprise bancaire » ?

Une question, qui avait été soulevée au cœur de la crise financière par Blanchard, journaliste à l’Express, était de savoir « si l’utilité sociale des banques justifiait qu’elles gagnent autant d’argent ». L’opulence des banques a été acceptée, voire est passée inaperçue tant qu’elle accompagnait la croissance des états ; en somme tant que la banque jouait son rôle institutionnel. Les rentes financières, jadis justifiées par des dysfonctionnements concurrentiels, soulèvent maintenant des questions éthiques et d’aléa moral entre privatisation des profits et mutualisation des pertes grâce à l’intervention des pouvoirs publics.

Il semble que « le serpent se mord la queue » : pour être responsable, il faut d’abord être profitable. Mais si on en revient aux principes fondateurs des banques (transformation des dépôts en prêts et gestion des moyens de paiement), l’utilité sociale et économique de la banque vise la réduction de l’asymétrie d’information entre prêteurs et emprunteurs, la création de liquidités servant à prévenir tout risque de faillite bancaire. Que dire alors des moyens de financement des activités risquées, non créatrices de liquidités ? La recherche de profit brouillerait alors l’image de responsabilité.

L’évolution des pratiques, et plus généralement du métier bancaire, est semble-t-il à relier au champ de la gouvernance, la recherche du risque pouvant s’expliquer par les exigences plus fortes des apporteurs de fonds. La création de valeur semble s’être détournée de l’intermédiation financière traditionnelle sûrement trop faiblement rémunératrice, en tout cas moins que l’assurance, la banque privée, l’optimisation fiscale ou la gestion d’actifs. L’extension des activités bancaires et le dépassement de son périmètre historique mettent en danger la vocation centrale des banques et la question de l’utilité des banques refait surface dans la société. La situation est alors originale et ambivalente : d’un côté, une société de consommation qui exige ultrarapidité et dématérialisation et d’un autre, l’apparition de discours sur le retour en grâce de la banque de détail, avec des dépôts qui constituent une ressource stable, la régularité des profits, la prise de risque limitée et contrôlée et la prédictibilité du modèle économique. Le positionnement devient alors délicat entre la vision qui dirait « le monde a besoin de banques et non de banquiers » et l’image rassurante de la « banque de papa », sorte de valeur refuge.

Le rôle de la gouvernance

Aujourd’hui, c’est donc certainement la question de la gouvernance qui positionne la banque, entre institution et entreprise. Au carrefour de diverses parties prenantes, les conséquences environnementales et sociales de ses actes sont en ligne de mire comme en témoignent la croissance des agences de notation sur les performances sociétales et le recensement des pratiques bancaires ne respectant pas les principes Équateur. Les attentes vis-à-vis des acteurs bancaires confirment également ce souhait de retour en arrière : accessibilité bancaire, transparence de la tarification, éducation financière… Ces éléments s’intègrent alors dans un mouvement de balancier. Suite aux révélations de comportements et pratiques contestables, les réformes engagées montrent un retour au premier plan à la fois des régulateurs publics et de la société civile. Aujourd’hui, on pourrait dire de la banque qu’elle est à la fois une institution dont la prise de risque est encadrée et le profil de rentabilité atténué, et une entreprise plus en phase avec son contexte concurrentiel, réglementaire et sociétal.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº797