Banque de détail : la révolution digitale

Créé le

17.12.2013

-

Mis à jour le

24.12.2013

La banque digitale ne se limite pas à l’apparition de nouveaux canaux, notamment Internet et les téléphones mobiles. Elle révolutionne l’art et la manière de faire de la banque de détail. Si elle ne remet pas en cause la présence des conseillers bancaires, leur rôle devra considérablement évoluer.

Comment définir l’impact du digital dans le secteur de la banque de détail ?

Anne Julien. Cet impact extrêmement fort ne se résume pas à une crise technique, mais il annonce plutôt une nouvelle ère, une véritable renaissance de l’activité de banque de détail. Il est largement provoqué par les évolutions rapides du comportement des clients, qui se traduisent par des exigences nouvelles. Ceux-ci sont de plus en plus mobiles : 18 % des Français utilisaient déjà leur smartphone dans leurs relations avec la banque en 2012 et ce pourcentage a une progression à deux chiffres en 2013 [1] . Cette mobilité est liée à l’instantanéité : les clients ne demandent plus des réponses rapides… mais immédiates. Plus de 50 % des clients souhaiteraient obtenir une réponse à une question posée sur Twitter dans l’heure qui suit et ce pourcentage grimpe à 72 % lorsqu’il s’agit d’une réclamation [2] . En outre, les clients sont de plus en plus informés, notamment grâce à Internet, et ils estiment que leur interlocuteur doit l’être encore plus qu’eux. Mais sur ce point, le secteur bancaire présente plus qu’un autre une particularité : les clients se considèrent informés, alors que ce n’est pas souvent tout à fait le cas, ce qui laisse une marge de manœuvre pour le conseiller bancaire. Enfin, échaudés par la crise, les clients ont aussi besoin de transparence vis-à-vis du secteur bancaire ; celle-ci est prévue dans les textes [3] , mais les demandes de clients semblent aujourd’hui aller au-delà des impératifs légaux et réglementaires.

Conséquence collatérale, les clients fréquentent moins souvent leur agence bancaire : en 2008, 62 % d’entre eux se rendaient en agence au moins une fois par mois ; aujourd’hui, ce sont seulement 17 % d'entre eux qui le font [4] . C’est une tendance lourde commune à l’ensemble des établissements. Du coup, on constate depuis quelques années déjà un mouvement de réorganisation des réseaux avec la fermeture ou le regroupement des plus petits points de vente. À l’heure actuelle 15 % au moins des agences [5] ne seraient pas rentables. Ce mouvement va probablement perdurer dans les prochaines années. Enfin, dernière observation : même si les clients se déplacent moins souvent dans leur agence et se renseignent sur Internet, auprès de leurs amis ou de leur famille, paradoxalement, ils affirment vouloir conserver un contact humain dans leur banque ou auprès de leur assureur.

Quelles raisons expliquent cet attachement au conseiller de clientèle ?

Jean-Baptiste Gouin. Le conseiller commercial en banque de détail reste le seul capable de fournir au client la bonne solution selon l’usage souhaité, même s’il existe désormais une phase amont dans le parcours d’achat, de plus en plus conséquente, où le client se renseigne sur Internet, consulte les avis de ses pairs, avant de venir en agence.

A. J. Plus précisément, on parle souvent de comportements ROPO (Research Online, Purchase Offline, voir Graphique), qui restent très présents dans la banque et l’assurance, plus sans doute que dans d’autres secteurs.

J.-B. G. À l’inverse, il existe aussi un phénomène de « showroomisation » : le client se renseigne en agence, ou en magasin et finalise sa transaction en ligne ; le magasin n’encaisse plus de chiffre d’affaires.

Dans un cas comme dans l’autre, les clients prennent ainsi le pouvoir. Mais 30 % d’entre eux [6] considèrent que « rien ne remplace le contact humain direct ». Nous constatons que paradoxalement, plus le client est digitalisé, plus il a besoin de voir son conseiller. Il faut casser cet a priori qui veut qu’Internet tue le contact humain ; en fait, c’est l’inverse.

Cette nouvelle banque digitale est-elle au centre des préoccupations des managers ?

A. J. La banque digitale est dans les plans stratégiques de toutes les banques. Mais les comités de direction n’ont pas toujours une vision très claire des conséquences de cette révolution digitale, et ne discernent pas bien en quoi le client a changé, les nouveaux parcours, les nouveaux usages. Il existe un écart entre ce qui est dit dans les comités de direction et la façon dont cela se décline sur le terrain : les actions de la plupart des banques sont encore trop centrées sur la technologie, alors que cet aspect n’est qu’une partie du puzzle et ne dit rien sur la démarche stratégique ou les ambitions en matière de relation client. Cela reste des actions ponctuelles : les banques incitent les clients à utiliser leur smartphone pour effectuer des virements, mais comment cet événement s’imbrique-t-il dans la relation globale vis-à-vis du client ? Chaque banque semble vouloir montrer qu’elle avance, mais on ne voit ni le chemin, ni le but.

J.-B. G. Les banques restent encore dans une logique d’expérimentation pour tester différents modèles. Pour inscrire ces dernières dans une véritable stratégie en matière de banque de détail dans un mode digital, se posent deux questions clés : quelle relation-client la banque doit-elle organiser ? Quelle relation veut-elle avoir en agence ? Les banques ont parfois tendance à s’engouffrer un peu trop vite vers des innovations technologiques. Par exemple, en matière de digitalisation des points de vente, certaines applications sont extraordinaires sur le plan technique, mais on ne saisit pas nécessairement en quoi elles servent la relation-client.

Quelles sont vos préconisations en réponse à ces deux questions ?

J.-B. G. Les banques qui gagneront sont celles qui trouveront le bon modèle entre les services online et une relation client forte. Pour cela elles travailleront sur une organisation cross canal : les différents canaux devront servir la relation-client sans être cloisonnés et le conseiller sera placé au cœur de cette organisation. Il en reste le pilote, mais son rôle change : le chargé de clientèle doit être en mesure de délivrer un conseil à plus forte valeur ajoutée. Face à des clients surinformés, le conseiller doit devenir un professionnel plus aguerri aux nouvelles technologies, et être donc formé pour cela, mais surtout être capable d’orienter ses clients vers la meilleure solution correspondant spécifiquement à leur situation. Ce n’est plus une logique de vente de produits mais de vente de solution adaptée au client. Autrement dit, il s’agit de passer d’un push produit à un pull de solutions.

Quelles sont les compétences que le conseiller doit développer ou modifier ?

J.-B. G. Le conseiller doit développer quatre compétences principales :

  • comprendre les nouveaux parcours d’achat des clients ;
  • instaurer une nouvelle relation en agence et adopter une nouvelle posture ;
  • intégrer l’approche cross-canal des clients et maîtriser les nouveaux canaux en restant réaliste : il n’est pas question d’être constamment sur Twitter ou les réseaux sociaux, mais a minima de mieux maîtriser le téléphone et les messageries mail.
  • développer une logique commerciale articulée sur des solutions plutôt que des produits : cela fait appel à des techniques de vente différentes.
Ainsi, le conseiller doit être à tout moment en capacité d’identifier où le client en est de son parcours, sans oublier que le système d’information doit techniquement permettre cette connaissance : typiquement, c’est l’objectif de la mise en place du projet Nice du Crédit Agricole dont la 2 e phase débute en 2014 [7] . Le déroulement du parcours client a réellement été intégré dans le système informatique ; il doit aussi l’être dans l’organisation.

Comment faire évoluer les conseillers dans ce sens ?

A. J. Il leur faut certes acquérir de nouvelles compétences, mais elles ne suffiront pas. Il faut aussi avoir une logique de transformation, qui relève de l’accompagnement du changement. Cette logique d’accompagnement du changement s’organise dans un mouvement top down : il s’agit tout d’abord de convaincre le comité de direction, puis faire prendre conscience aux managers de leur rôle dans cette transformation. L’évolution de ce rôle du manager passe par davantage de responsabilisation, d’autonomie, d’agilité, mais aussi par une meilleure prise en compte des attentes des collaborateurs et une véritable posture d’accompagnement.

La révolution ne se limite pas à la technologie, même s’il faut un minimum de connaissances en la matière, mais elle porte plutôt sur les évolutions des comportements.

Parallèlement à ce mouvement top down, il faut aussi que dans l’autre sens, les managers aient la possibilité de faire remonter plus systématiquement ce qui se passe sur le terrain, comment les clients réagissent, les obstacles, ce que l’on appelle les « irritants fonctionnels ».

Est-ce compatible avec les objectifs commerciaux sur des portefeuilles très lourds des conseillers ?

A. J. Les banques seront en effet amenées à revoir leur système d’objectifs, pour les centrer sur la relation-client plus que sur le PNB pur. Si un client vient se renseigner en agence et finit sa vente sur Internet, pourquoi le conseiller ne serait-il pas objectivé sur cette transaction ? Mais il faut construire d’autres indicateurs plus globaux, sur le développement du fonds de commerce ou plus qualitatifs, comme par exemple des mesures du taux de satisfaction en agence.

Quels sont les changements induits dans l’organisation des banques ?

A. J. Les évolutions techniques sont prises en compte, le lancement de banques comme Hello Bank le prouve. Après, le changement des réseaux traditionnels et de leurs équipes sera plus long. De nombreux freins subsistent : beaucoup d’acteurs, par exemple, ne souhaitent pas faire bouger le référentiel métier !

J.-B. G. Les banques replacent actuellement le client au cœur de tous leurs raisonnements. Dans un second temps, elles décloisonneront probablement leur organisation pour se donner davantage d’agilité. Le client digital fonctionne mal avec une direction commerciale, une direction marketing, un service client, une direction digitale, etc.

Les organisations, les managers, les SI doivent aujourd’hui être plus agiles, s’adapter à de nouvelles situations ; car avec l’arrivée des Big-Data, la réalité augmentée, les objets connectés, nous ne sommes qu’au début de la transformation des banques. Le changement va devenir une constante.



1 Exton Consulting 2013. 2 Init Satisfaction. Like a bird 2013 (tous secteurs d’activité confondus). 3 L'article 24 de la loi n° 2008-3 du 3 janvier 2008 (loi Chatel) institue un relevé périodique des frais bancaires et le Rapport sur la tarification des services bancaires de Georges Pauget et Emmanuel Constans (juillet 2010) a amené à simplifier la présentation des tarifs de produits ou services les plus usités pour permettre au consommateur de faire des comparaisons. 4 Image et pratique bancaire des Français 27e vague (2013), étude IFOP/FBF, mai 2013. 5 Étude Score Advisor, 2013. 6 Baromètre Orange/Terrafemina pour l’AFP et par CSA, 2013. 7 En octobre 2008, lors du congrès de Nice, les 39 caisses régionales du Crédit Agricole ont décidé de se doter d’une informatique commune, des sites de production aux postes de travail et aux applications pour le client, avec un double objectif : remettre la relation conseiller-client au cœur de l’informatique bancaire et permettre de faire converger les différents canaux de distribution de la banque – téléphones, site Internet, agence, distributeurs automatiques, applications mobiles sur smartphones et tablettes –, de façon à ce qu’un processus lancé sur un canal soit repris au point exact de l’arrêt sur un autre. Lire à ce sujet « Cahier nouvelles technologies », Revue Banque n° 746, mars 2012.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº767
Notes :
1 Exton Consulting 2013.
2 Init Satisfaction. Like a bird 2013 (tous secteurs d’activité confondus).
3 L'article 24 de la loi n° 2008-3 du 3 janvier 2008 (loi Chatel) institue un relevé périodique des frais bancaires et le Rapport sur la tarification des services bancaires de Georges Pauget et Emmanuel Constans (juillet 2010) a amené à simplifier la présentation des tarifs de produits ou services les plus usités pour permettre au consommateur de faire des comparaisons.
4 Image et pratique bancaire des Français 27e vague (2013), étude IFOP/FBF, mai 2013.
5 Étude Score Advisor, 2013.
6 Baromètre Orange/Terrafemina pour l’AFP et par CSA, 2013.
7 En octobre 2008, lors du congrès de Nice, les 39 caisses régionales du Crédit Agricole ont décidé de se doter d’une informatique commune, des sites de production aux postes de travail et aux applications pour le client, avec un double objectif : remettre la relation conseiller-client au cœur de l’informatique bancaire et permettre de faire converger les différents canaux de distribution de la banque – téléphones, site Internet, agence, distributeurs automatiques, applications mobiles sur smartphones et tablettes –, de façon à ce qu’un processus lancé sur un canal soit repris au point exact de l’arrêt sur un autre. Lire à ce sujet « Cahier nouvelles technologies », Revue Banque n° 746, mars 2012.