Financement de l’économie

Bâle au centre… du jeu économique

Créé le

05.04.2012

-

Mis à jour le

24.05.2012

La crise des dettes souveraines et les effets des réglementations nouvelles pèsent déjà sur le financement de l’économie du fait d’une intervention réduite des banques et des assurances. Ce sera aux marchés de prendre le relais, même concernant les PME, au travers de trois sources de financement à réanimer : les titres de créances négociables, la titrisation et le capital investissement.

La séparation envisagée entre les activités de crédit et de marchés des banques, la « règle Volcker » qui interdit aux banques de dépôts de spéculer pour leur compte propre, les nouvelles règles de jeu internationales édictées par la Banque des Règlements Internationaux (BRI), dont le siège est à Bâle et qui portent en conséquence le joli nom de Bâle III… tout ce corset de réglementations vise à réduire la prise de risque des banques dans les activités de marchés. « Les banques seraient alors tout entières tournées vers le financement de l'économie réelle », dit-on… Selon toute vraisemblance, ce corset réglementaire devrait au contraire conduire à diminuer le rôle du crédit bancaire dans le financement des entreprises, au profit des autres sources de financement liées au marché. Les entreprises d’investissement et de marché seraient alors tout entières tournées vers le financement de l'économie réelle, les banques se limitant à une sorte de service public de gestion des moyens de paiement.

Les missions des banques

Le terme courant de « banque » recouvre deux types d’activités :

  • les établissements de crédits qui effectuent des opérations de banque à titre de profession habituelle ;
  • les entreprises d'investissement dont la profession est de fournir des services d’investissement.
Les opérations de banques comprennent la réception de fonds du public, le crédit et les moyens de paiement. Les services d’investissement incluent les activités de marché (pour le compte de tiers ou pour compte propre), la gestion de portefeuille ainsi que le conseil en investissement, les services de levée de capitaux (fonds propres et fonds d’emprunt) et la fourniture de conseil aux entreprises en matière de structure de capital, de stratégie industrielle et de fusions-acquisitions.

Dans la pensée-interview sur le financement de l’économie réelle, les réformes privilégieraient l’activité des établissements de crédit pour qu’ils accomplissent la mission pour laquelle ils ont été créés : accorder des crédits aux entreprises et aux ménages. Pourtant, les activités de marché des entreprises d’investissement sont aussi utiles aux entreprises qui peuvent se « couvrir » de certains risques, c'est-à-dire se protéger des variations de cours, de taux d'intérêt, de taux de change... défavorables à leur activité. Plus les entreprises françaises se développent à l’étranger, plus elles ont besoin de ces activités de marché pour sécuriser leurs achats et leurs ventes de produits dans le monde. Par ailleurs, les autres services d’investissement, le financement des entreprises par les marchés financiers, la négociation de nombreux produits et instruments financiers de couverture, le conseil et le montage d’opérations de fusions/acquisitions, d’introductions en bourse et d’investissements en capital ne sont-ils pas utiles à l’économie réelle ?

À quoi sert la régulation bancaire ?

Il n’est pas inutile de revenir à l’origine des nombreuses réformes visant les banques. À part la haine de la finance, l'ennemi « sans nom et sans visage », qui fonde nombre de punitions appliquées aux banques, le dispositif prudentiel vise à renforcer la liquidité des établissements de crédit pour les empêcher de faire faillite. Pourquoi ne doivent-elles pas faire faillite ? Une première raison est le financement de l’économie réelle. Entre 1930 et 1932, la moitié des banques américaines et 40 % des banques françaises ont fait faillite. Les économistes nous disent que la cause de la très grave crise économique après la crise boursière de 1929 vient du fait d’avoir laissé les banques faire faillite. Mais une autre raison, plus importante encore, explique les exigences réglementaires : au regard de la faillite, les banques ne sont pas des entreprises comme les autres. Le Code monétaire et financier a du reste introduit une définition de la cessation des paiements différente des autres entreprises pour les établissements de crédit : « Par dérogation aux dispositions de l'article L. 631-1 du Code de commerce, sont en état de cessation des paiements les établissements de crédit qui ne sont pas en mesure d'assurer leurs paiements, immédiatement ou à terme rapproché [1] . » Or les retraits de fonds des clients, le « bank run » comme disent les Anglo-Saxons, peuvent être irrationnels, fondés sur des rumeurs infondées et causer la faillite de la banque. Ce risque n’existe pas pour les autres entreprises.

Quatre indicateurs

Pour renforcer la résistance des banques à la crise, la réglementation prudentielle internationale édictée par la BRI les oblige à détenir suffisamment de capital en fonction des risques qu’elles prennent, à limiter leurs emprunts et à conserver un matelas de liquidité.

Le Comité de Bâle de la BRI avait adopté le 12 septembre 2010 de nouvelles règles concernant les fonds propres des banques (règles dites de Bâle III). L’accord avait été avalisé par les chefs d’État et de gouvernement lors de la réunion du G20 à Séoul, les 11 et 12 novembre 2010. Les mesures ont été renforcées en 2011 pendant la crise des États de la zone euro. Le contrôle se fait au travers de quatre indicateurs ​: des ratios de solvabilité, de liquidité à court terme, de liquidité à long terme et de levier fixés par des normes internationales. Ils font l’objet d’une surveillance stricte par le superviseur dans chaque pays (en France, l’Autorité de contrôle prudentiel – ACP). Le ratio de solvabilité mesure le niveau minimum des fonds propres que doit conserver chacun des métiers bancaires en fonction de leur risque. Les prêts aux PME qui devaient être couverts par 6 % de fonds propres avant 2013, devraient s’appuyer sur près de 8 % de fonds propres à partir de 2013 d’après une étude publiée par Friedrich-Ebert-Stiftung Zentrale Aufgaben [2] . Pour maintenir le montant de crédit aux PME, un établissement de crédit devrait donc augmenter ses fonds propres… d’un tiers. Le ratio de liquidité court terme (Liquidity Coverage Ratio) fixe le niveau minimum des actifs sans risque facilement négociables (et parmi eux, les titres d’États de l’OCDE, avec les résultats que l’on a vus dans la crise de la zone euro en 2011 !) qui doit permettre de résister pendant 30 jours en cas de crise. Le ratio de liquidité long terme (Net Stable Funding Ratio), c’est-à-dire l’adéquation entre la maturité des prêts et celle des ressources, incite les banques à être financées plus « long » et à moins pratiquer la « transformation », ce qui implique qu’elles privilégient les ressources longues par rapport aux ressources courtes pour consentir des crédits à long terme. Les banques redéploieront des capteurs d’épargne longue, comme les plans d’épargne logement et les assurances vie, mais cela peut ne pas suffire. Par-dessus le marché, le ratio de levier, soit le rapport des fonds propres sur le total de bilan sans tenir compte des différents niveaux de risques des actifs détenus ni des engagements hors bilan, limite le total des actifs à 33 fois le capital dur (tier 1 capital).

Des conditions de crédit détériorées pour les PME

D’après les spécialistes, les ratios de liquidité devraient conduire à une guerre de collecte des dépôts et le ratio de levier pousserait à préférer des activités plus risquées, mais de faible volume, aux activités plain vanilla à petite marge, comme le crédit export par exemple. Sous l’influence de ces mesures, les établissements de crédit risquent de restreindre leurs conditions de crédit aux entreprises, soit par le coût, soit par le volume, et plus vraisemblablement par les deux, ce qui provoquera un choc de liquidité pour les entreprises. Dès la fin 2011 [3] , les conditions de crédit se sont détériorées pour les PME européennes. Le sondage de la Banque Centrale Européenne d’octobre 2011 met en évidence une restriction significative des conditions de prêt aux PME dans toute l’Europe et en particulier dans les pays touchés par la crise de la zone euro. Pire, les PME sont très endettées et elles seront les premières à souffrir de la hausse éventuelle du coût des crédits, indiquait la BCE en décembre 2011. [4]

On estime aujourd'hui que le financement des entreprises en Europe repose à 50 % sur les marchés et à 50 % sur les banques. Aux États-Unis, en revanche, la répartition est plus proche d'un financement aux deux tiers par les marchés et un tiers par les banques. Ces chiffres globaux travestissent la réalité : il faut séparer les petites et moyennes entreprises (les PME) des grandes. D’après une étude de l’Italian Banking Association menée à partir de la banque de données Bach de la Banque de France (2009), la part du crédit bancaire dans le passif exigible (et pas seulement le financement) des PME européennes atteint près de 40 %, contre 28 % pour les entreprises moyennes et 19 % pour les grandes entreprises [5] . Il va donc falloir que les banques d’investissement et de marché réinventent des moyens de financement de l’économie réelle qui compensent le ralentissement du crédit bancaire. Mais elles le font depuis des siècles : après tout, n’ont-elles pas inventé les actions il y a près de cinq cents ans pour contourner l’interdiction du prêt à intérêt ?

Trois sources de financement à réanimer

Dans cet article, nous évoquons trois sources de financement typiques pour les PME qu’il faudrait réanimer : les titres de créances négociables, la titrisation et le capital investissement.

Les titres de créances négociables utiles aux PME sont surtout les bons à moyen terme négociables (BMTN) et les billets de trésorerie. Les entreprises américaines font une utilisation importante des BMTN, pas les françaises. Pour l’émetteur, ils présentent pourtant tous les avantages :

  • une durée supérieure à 1 an et jusqu’à 10 ans ;
  • leur taux, qui est soit fixe, soit révisable ;
  • les modalités de placement, déterminées de gré à gré au moment de la souscription.
Le problème est d’orienter l’épargne vers des fonds de BMTN. Les billets de trésorerie ont une durée de 1 jour à 1 an et devraient jouer un rôle clé dans le choc de liquidité qui se dessine pour les PME. Il suffit de constater ce qui s’est passé en 2008-2009 : le crédit fournisseur avait remplacé le crédit bancaire [6] . Le choc de liquidité que ressentent les PME lorsque le crédit bancaire se détériore passe aux fournisseurs et les incidents de paiements se répercutent de proche en proche jusqu’à atteindre des fournisseurs qui ont accès à des financements non bancaires, c’est-à-dire au marché financier. Cette assurance informelle montre bien l’utilité des financements de marché pour l’économie réelle : lorsqu’elles n’y ont pas accès, les entreprises les réinventent ! Il serait plus efficace que le législateur encourage les fonds monétaires à se placer en billets de trésorerie comme aux États-Unis où ils composent le shadow banking mal compris en France.

La titrisation n’a pas bonne presse, et à juste titre : c’est la formule de création de produits complexes comme les CDO et les subprime qui sont l’une des quatre causes de la crise financière de 2008 aux États-Unis, d’après la Commission bipartisane du sénat Américain sur les origines de la crise. Dans un ouvrage [7] paru avant cette crise, nous avions souligné les limites de la titrisation pour les CDO qui ne créent aucune valeur pour l’investisseur (la théorie de la pizza [8] le démontre), mais aussi sa forte valeur ajoutée pour le financement d’entreprise.

Nous avions pris l’exemple de l’entreprise Chargeurs Laine et la titrisation de Dolly.On se souvient de la brebis Dolly, un animal cloné en 1996 à partir d'un ADN prélevé sur un mouton adulte, et le premier être vivant fabriqué par l’homme. En novembre 1998, la banque d’investissement Merrill Lynch inventa une titrisation de créances sur les filateurs de laine pour le groupe français Chargeurs dont le nom de code était Dolly. L’idée était de créer des clones de Chargeurs à partir d’actifs prélevés sur le Groupe. Et comme le clonage de 1996, le processus inventé par Chargeurs et Merrill Lynch était une première mondiale, puisqu’il s’agissait de transformer en instruments financiers des créances sur des industriels. Merrill Lynch et Chargeurs ont pu placer des obligations qui ont reçu une notation intermédiaire parmi les notes investment grade, et trouvé des investisseurs intéressés.La titrisation permit de refinancer (et sortir du bilan de Chargeurs) le flux laine, les achats et le poids du stockage, donc le besoin en fonds de roulement de Chargeurs Laine. D’après la presse de l’époque, Chargeurs avait levé l’équivalent de 910 millions de francs de capital pour un coût annuel de 5 millions de francs [9] . Chargeurs n’aurait jamais pu lever des fonds aussi bon marché avec sa notation Baa3 à la limite de l’investment grade. Depuis son invention en 1998, le modèle « Dolly » a été progressivement appliqué à tous les actifs « dollysables » du Groupe Chargeurs, dans plus de 20 pays, c’est-à-dire dans vingt cadres juridiques, fiscaux et financiers distincts. Les premières opérations réalisées portaient sur le besoin en fonds de roulement et, dans une deuxième étape, l’outil de production a été « dollysé ».

Enfin, le capital investissement. Trouver des fonds propres pour les PME est un vrai problème dans un pays comme la France qui réserve les fonds de pension aux seuls fonctionnaires (et aux députés) ! À la fin 2011, la Commission européenne avait transmis au Parlement européen un projet de règles uniformes régissant la commercialisation de « fonds de capital-risque européen » qui devait permettre de faire grossir les financements en capital.

« Il ressort des analyses de la Commission qu'une société soutenue par des investisseurs de capital-risque à long terme réussit mieux qu'une société qui doit s'appuyer sur des financements bancaires à court terme. On en attribue généralement la cause au fait que les fonds de capital-risque procèdent à un tri rigoureux avant d'investir dans une entreprise. Mais la taille moyenne des fonds de capital-risque européens est limitée et bien trop petite par rapport à la taille optimale nécessaire pour qu'une stratégie d'investissements diversifiés puisse véritablement fournir un apport en capital et avoir ainsi une réelle incidence [10] . »

L’inconvénient de la démarche est d’oublier la sortie : les fonds ont besoin de la Bourse pour valoriser leurs investissements, récupérer de la liquidité et pouvoir continuer à investir. Il va falloir que les banques d’investissement et de marché deviennent très créatives pour favoriser le financement de l’économie par des moyens nouveaux de finance directe.

1 Article L. 613-26 du Code monétaire et financier. 2 Asmus Angelkort et Alexander Stuwe, « Basel III and SME Financing », Friedrich-Ebert-Stiftung Zentrale Aufgaben, 2011. 3 BCE, Financial Stability Review, décembre 2011, p. 40. 4 Banque Centrale Européenne, “Survey on the access to finance of SMEs in the euro area”, December 2011. 5 ABI, « Macroeconomic growth and capital treatment of loans to SMEs: introduction of the ‘SMEs Supporting Factor’ to the capital requirements calculation », juin 2011. 6 Voir Box 5 dans la publication de la BCE, « The Financial Stability Review », décembre 2011, p. 40. 7 Michel Fleuriet, « Banques d’investissement et de marché », Economica, 2007. 8 Voir l'article de Michel Crouhy et Michel Fleuriet, « La théorie de la pizza », Revue Banque n° 710, février 2009. 9 Source: « Le plan Chargeurs », Enjeux Les Échos, 1er septembre 2000. 10 Commission européenne, communiqué de presse du 7 décembre 2011.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº749bis
Notes :
1 Article L. 613-26 du Code monétaire et financier.
2 Asmus Angelkort et Alexander Stuwe, « Basel III and SME Financing », Friedrich-Ebert-Stiftung Zentrale Aufgaben, 2011.
3 BCE, Financial Stability Review, décembre 2011, p. 40.
4 Banque Centrale Européenne, “Survey on the access to finance of SMEs in the euro area”, December 2011.
5 ABI, « Macroeconomic growth and capital treatment of loans to SMEs: introduction of the ‘SMEs Supporting Factor’ to the capital requirements calculation », juin 2011.
6 Voir Box 5 dans la publication de la BCE, « The Financial Stability Review », décembre 2011, p. 40.
7 Michel Fleuriet, « Banques d’investissement et de marché », Economica, 2007.
8 Voir l'article de Michel Crouhy et Michel Fleuriet, « La théorie de la pizza », Revue Banque n° 710, février 2009.
9 Source: « Le plan Chargeurs », Enjeux Les Échos, 1er septembre 2000.
10 Commission européenne, communiqué de presse du 7 décembre 2011.