Tendance

L’avènement du « private debt »

Créé le

04.12.2012

-

Mis à jour le

11.12.2012

À l'heure où la dette bancaire se fait plus rare, de nouvelles formes de financement s'imposent, notamment le private debt. Proposés par des asset managers, cet outil est flexible et procure aux investisseurs (private lenders) des rendements alléchants.

Le private debt est désormais aux financements ce que le private equity a été à l'investissement. Chasse gardée des banques, le capital-investissement institutionnel s'est progressivement émancipé de ces dernières. Par exemple, PAI s'est séparé de Paribas, BC Partners de Barings et Barclays PE de Barclays au cours des années 1990, pour des raisons structurelles, économiques et stratégiques. Une évolution similaire est en cours pour les financements d'acquisition (LBO), favorisant l'émergence d'asset managers indépendants qui offrent une alternative au crédit bancaire. Tendance conjoncturelle en 2008-2009 dans un contexte de pénurie de liquidité bancaire, elle semble irréversible et structurelle depuis les événements de 2011 (crise de la liquidité en dollars) et la drastique évolution réglementaire (Bâle III détourne les banques du crédit).

Pour comprendre l'évolution des différentes formes de financement, un retour en arrière s'impose. La crise du crédit, dont le paroxysme a été atteint le 15 septembre 2008 [1] , est la conséquence de plusieurs maux. L'excès de liquidité et de l'argent bon marché des années post « 9/11 » [2] a sa part de responsabilité, tout comme le développement de nouveaux réceptacles « désincarnés » aux noms barbares : CDO [3] SIV [4] , CLO [5] et autres structures « leveragées » achetant du leveraged loan (prêts finançant des LBO). Une alchimie dangereuse dans la quête de transformation du plomb en or… Cette cavalerie de tous les excès a conduit à une augmentation sans précédent des niveaux de levier au détriment des analyses crédit les plus fondamentales et du principe primordial de l'analyse financière : la valeur d'un actif ne dépend pas de sa structure de capital. Ces principes avaient été éclipsés, car le porteur ultime du risque financier était un véhicule désincarné ne présentant plus aucune logique commerciale avec son emprunteur.

La course aux leagues tables [6] et aux arrangement fees [7] avait alors pris le pas sur le rôle primordial joué traditionnellement par les banques, à savoir la transformation de l'épargne.

Les crises successives des dernières années ont malheureusement (ou plutôt heureusement !) mis un terme à cette dynamique de marché, laissant la place à de nouveaux intervenants – des sociétés de gestion faisant preuve de réactivité – dont la mission est d'arranger et d'investir dans des financements LBO.

Des cultures du crédit hétérogènes

L'émergence aujourd'hui de nouveaux acteurs sur le marché européen des financements LBO n'est pas une révolution. Les principaux asset managers anglo-saxons et, notamment, américains ont été les premiers, dans les années 1990, à occuper le terrain, fort du capital institutionnel dont ils disposaient déjà – les allocataires d'actifs américains (compagnies d'assurance, fonds de pension…) sont historiquement investis sur la classe d'actif private debt – et de leur expérience transactionnelle. La culture du crédit [8] est une constante anglo-saxonne, alors que les investisseurs européens ont une carence éducative sur ce sujet. Mais depuis quelques années, l'obligataire corporate commence à trouver les faveurs des allocataires d'actif européens, conséquence de la disparition du « taux sans risque » et du resserrement irrationnel des obligations souveraines non périphériques. Cette étape est salutaire, mais seulement partielle ; il faut la pousser un peu plus loin pour que les investisseurs institutionnels, prêteurs indirects via leur intervention sur le marché obligataire corporate, deviennent de vrais investisseurs en financement, via les leveraged loans, les placements privés d'obligations privées et les financements ad hoc.

Les initiatives strictement européennes sont paradoxalement peu nombreuses, du moins celles qui présentent un caractère abouti. De nombreux projets ont vu le jour ces derniers mois et ils doivent être encouragés et soutenus. Les raisons de ce décalage avec le marché anglo-saxon tiennent principalement au manque d'éducation et à la mauvaise connaissance du sous-jacent. Pourtant, celui-ci offre un couple rendement/risque extrêmement attractif, aussi bien sur une base relative qu'en termes absolus.

Les arrangeurs  d'aujourd'hui, les intervenants du private debt, sont des asset managers qui gèrent pour le compte de compagnies d'assurance ou de particuliers fortunés. L'ensemble de ces acteurs constituent des investisseurs à part entière. Ils ne se positionnent pas comme des fournisseurs d'une commodité de financement, mais bien comme des investisseurs en créance, la plupart du temps dans une logique « hold to maturity » et ne subissent pas les contraintes de liquidité qui pèsent sur le marché de la syndication bancaire.

Plus à l'écoute des entreprises

Le couple financial sponsor (fonds de private equity)/private lender fonctionne alors avec la souplesse requise pour l'accompagnement de l'entreprise dans son activité, sa croissance et sa stratégie. Les évolutions du contrat de financement ne dépendent pas d'un comité de crédit mais d'un comité d'investissement, nuance sémantique importante s'il en est. En effet, l'articulation des rôles et des responsabilités entre préteur et emprunteur ne se décline plus en opposition des uns aux autres (comme la dense actualité des restructurations de financement LBO a pu en fournir l'illustration récemment), mais bien dans une logique partenariale de maximisation de la structure de capital dans un souci de juste flexibilité et de rentabilité économique. Les private lenders sont donc plus à l'écoute de l'entreprise que les banques, car ils bénéficient d'un fonctionnement plus souple (avec, par exemple, des prises de décision rapides) et d'une plus grande agilité de leur propre capital.

L'émergence des financements dits «  unitranche [9] »  est d'ailleurs révélatrice de cette tendance à la réduction du nombre d'interlocuteurs, à la suppression des contraintes contractuelles (telles que le Intercreditor Agreement) et à la maximisation de la flexibilité pour l'emprunteur. Par ailleurs, la structure même de l'unitranche permet enfin de réduire son coût de financement au fur à mesure qu'une opération « deleverage ». En effet, les structures traditionnelles dites seniors + mezzanine sont, dans leur construction, punitives, étant donné l'amortissement prioritaire de la dette senior qui conduit à augmenter le coût de financement alors que la structure se « deleverage » (la dette junior/mezzanine étant naturellement plus coûteuse). L'unitranche s'amortissant pro rata, l'emprunteur bénéficie d'un coût de financement constant, voire bonifié selon un principe d'amélioration de la marge : le coût diminue en fonction de certains critères objectifs (ratio d'endettement, etc.). Enfin, la flexibilité requise par les nouveaux financements (a fortiori par les refinancements rendus nécessaires par le mur de la dette) va imposer des instruments que seuls des assets managers pourront originer et souscrire tels que des Second Lien, PIK voire du preferred equity, instruments [10] dont les banques se sont désormais durablement détournées.

Rien à voir avec le shadow banking

Nous sommes convaincus que cette tendance s'inscrit dans la durée. Ses premières manifestations ont été différemment reçues en plein débat polémique sur le développement du shadow banking et sa nécessaire réglementation. Il s'agit en l'occurrence d'un faux procès en ce qui concerne le private debt. Le shadow banking doit être maîtrisé dans son développement. Il s'agit de réguler et d'encadrer la création artificielle de levier engendrée par une refinanciarisation constante des actifs financiers. Pour sa part, en offrant une injection de « vrai » argent et non pas un effet de création de levier artificiel, le private debt constitue une source alternative ou complémentaire aux financements bancaires.

Le direct lending animé par les acteurs du private debt, qui n'est rien d'autre qu'une solution de financement alternative aux prêteurs traditionnels (notamment bancaires), s'inscrit en complémentarité et non en opposition à ces canaux traditionnels convalescents. À ce titre, il doit être soutenu, développé et encouragé, afin qu'émerge réellement une classe d'actif à part entière, comme l'a été le private equity en son temps, et que l'on dépasse la perception opportuniste de ces initiatives.

Les États-Unis, économie du crédit par excellence, bénéficient d'un système de désintermédiation mature et établi. Ils ont pu d'ailleurs utiliser ce levier dans la relance post-2008 avec un accès au crédit pour les entreprises qui n'a pratiquement pas été impacté par les troubles du secteur bancaire. De son côté, le Royaume-Uni a récemment lancé un appel d'offres pour confier des ressources publiques à des asset managers leur donnant mission de développer le direct lending en complément du secteur bancaire traditionnel. Voilà deux exemples dont la France devrait s'inspirer afin de promouvoir une organisation rationnelle et locale d'un métier au développement structurellement irréversible. L'économie a tout à y gagner.

 

1 Faillite de Lehman Brothers dont le bilan s'élevait à 600 milliards de dollars, soit 35 fois ses fonds propres… 2 Attentats du 11 septembre 2001. 3 Collateralized Debt Obligation. 4 Structured Investment Vehicle. 5 Collateralized Loan Obligation. 6 Classement des banques en fonction du volume de transaction réalisées chaque année. 7 Commissions perçues par les banques pour l’arrangement, c’est-à-dire pour la conception et la structuration d’une opération. 8 Le marché du placement privé corporate aux États-Unis (« US PP ») est une source formidable de financement des entreprises américaines auprès d’institutionnels (assureurs) américains. Un tel standard n’existe pas en Europe, en dépit des initiatives nombreuses sur ce front. 9 En anglais Unirate. L’unitranche est un outil de la palette du private debt. Il bénéficie d’un certain engouement depuis quelques années et vient remplacer des financements seniors (bancaires) ou mezzanine (financements plus risqués). 10 Second Lien, PIK ( Payment In Kind), preferred equity : ces titres de créances (offerts par la « boîte à outil » du private debt) sont plus ou moins seniors ou subordonnés, et donc plus ou moins chers pour l’emprunteur.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº309
Notes :
1 Faillite de Lehman Brothers dont le bilan s'élevait à 600 milliards de dollars, soit 35 fois ses fonds propres…
2 Attentats du 11 septembre 2001.
3 Collateralized Debt Obligation.
4 Structured Investment Vehicle.
5 Collateralized Loan Obligation.
6 Classement des banques en fonction du volume de transaction réalisées chaque année.
7 Commissions perçues par les banques pour l’arrangement, c’est-à-dire pour la conception et la structuration d’une opération.
8 Le marché du placement privé corporate aux États-Unis (« US PP ») est une source formidable de financement des entreprises américaines auprès d’institutionnels (assureurs) américains. Un tel standard n’existe pas en Europe, en dépit des initiatives nombreuses sur ce front.
9 En anglais Unirate. L’unitranche est un outil de la palette du private debt. Il bénéficie d’un certain engouement depuis quelques années et vient remplacer des financements seniors (bancaires) ou mezzanine (financements plus risqués).
10 Second Lien, PIK (Payment In Kind), preferred equity : ces titres de créances (offerts par la « boîte à outil » du private debt) sont plus ou moins seniors ou subordonnés, et donc plus ou moins chers pour l’emprunteur.