Finance décentralisée

Avec les MNBC, les Européens ne doivent pas se tromper de combat

Créé le

16.02.2021

Pour protéger leur monopole de création monétaire face au rapide essor des cryptoactifs, les banques centrales réfléchissent à se doter de monnaies digitales. Mais à défaut de pouvoir en décentraliser le fonctionnement, elles ne parviendront pas à les insérer dans l’écosystème des cryptoactifs déjà en place. Pour l’Europe, l’enjeu semble ailleurs : c’est l’hégémonie du dollar dans l’univers de la finance décentralisée qui devrait être combattue.

L’intérêt croissant des banques centrales pour l’émission de monnaies numériques (MNBC) doit être replacé dans le contexte de l’explosion des cryptoactifs. D’un point de vue stratégique, les projets de MNBC répondent ainsi à une volonté défensive visant à consacrer le caractère prépondérant de la banque centrale, alors que son monopole est attaqué dans l’économie numérique par les cryptoactifs.

Cryptoactifs : un écosystème en expansion rapide

Leur particularité est de reposer sur des blockchains : des protocoles informatiques, ou plutôt des bases de données décentralisées, publiques et infalsifiables. La valeur ajoutée des cryptoactifs consiste à stocker et transférer de la valeur sans dépendre de tiers centralisateurs, tels que les banques. Leur émission est gérée de manière décentralisée et programmée informatiquement dans le temps, contrairement à l’émission de monnaies traditionnelles qui dépendent de la volonté des dirigeants des zones monétaires.

Le succès de ces nouveaux outils est indéniable, quoique parfois mal compris. Certains prennent le rôle de réserve de valeur : c’est le cas de Bitcoin, déjà adoubé par de nombreuses entreprises, à l’image du constructeur Tesla, de l’éditeur de logiciels Microstrategy ou encore de plus d’un tiers des gestionnaires d’actifs (family offices, fonds de pension, hedge funds…) [1] . D’autres, comme la blockchain Ethereum, proposent une infrastructure sur laquelle construire de nombreux actifs (les tokens) et applications décentralisées, le tout sans dépendre d’intermédiaires centralisateurs, en particulier d’intermédiaires financiers.

Les cryptoactifs et l’écosystème qui les entoure connaissent depuis quelques années une croissance fulgurante, fonctionnant par à-coups technologiques et financiers. La capitalisation totale des cryptomonnaies, qui n’était que de 130 milliards de dollars il y a deux ans, a été multipliée par dix et frôle désormais les 1500 milliards de dollars. Ils atteignent aujourd’hui un niveau de maturité qui permet de faire tomber les barrières mentales : les plus grandes plateformes d’échange ont désormais la taille de banques commerciales. Coinbase, la plus grande plateforme américaine, a ainsi déposé une demande auprès de la SEC pour son introduction en bourse, avec une valorisation estimée par le cabinet de recherche Messari à 28 milliards de dollars.

L’expérience utilisateur, encore chaotique et rebutante il y a quelques années, a largement progressé. Surtout, les applications financières, limitées au stockage et à l’échange de valeur il y a 10 ans, sont aujourd’hui tout aussi variées que dans le monde traditionnel. On voit par exemple émerger depuis 2020 des plateformes d’emprunt (Aave), des hedge-funds automatisés (Yearn), ou encore des mutuelles crypto (Nexus Mutual) dans la finance décentralisée (DeFi).

Blockchain publique ou privée : un enjeu critique

Face au succès grandissant des cryptoactifs, les banques centrales se positionnent. Elles souhaitent utiliser une blockchain, mais sans toutefois basculer dans la « crypto ».

En réalité, une blockchain est philosophiquement incompatible avec un acteur tel qu’une banque centrale : ce protocole se caractérise par une forte décentralisation. Il ne peut donc être contrôlé par un acteur unique. C’est le cas des blockchains publiques en particulier : chacun peut librement accéder au registre, et participer au réseau. Le bitcoin fonctionne selon ce principe. Une banque centrale, si elle créait une blockchain publique pour gérer sa monnaie, perdrait de facto son pouvoir de création et de gestion monétaire.

Les projets de MNBC privilégient ainsi naturellement les blockchains dites « privées ». C’est le cas de la Banque de France qui, dans ses rapports « Monnaie digitale de banque centrale : une, deux ou aucune ? » et « La monnaie digitale de banque centrale » ainsi que dans ses expérimentations menées depuis 2020, envisage l’utilisation d’une blockchain privée pour une MNBC « de gros » et non « de détail ».

Pour quelles raisons ? Une blockchain privée a l'avantage d’être accessible uniquement à des acteurs prédéterminés, tout en maintenant un niveau de sécurisation supérieur à une base de données centralisée. Un tel modèle apporte transparence et harmonisation des données au sein d’un groupe bien défini (les banques), tout en étant inaccessible pour ceux en-dehors de ce groupe (les citoyens, les entreprises…). L’intérêt stratégique de ce système, qui consiste donc à lier transparence et confidentialité, est donc certain pour une MNBC de gros, destinée à des institutions financières. Mais il est beaucoup moins évident pour une MNBC de détail, destinée à des millions d’utilisateurs...

Autrement dit, une MNBC reposant sur une blockchain privée ne serait pas accessible directement par les citoyens, mais plutôt, comme c’est le cas aujourd’hui, via des banques commerciales qui, elles, pourront la distribuer. A l’inverse d’une MNBC de gros, l’émission d’une MNBC de détail se réalisera donc in fine certainement via des bases de données centralisées : celles de la banque centrale ou celles des banques commerciales.

L’impossible intégration dans la finance décentralisée

Finalement, une MNBC, telle qu’elle est envisagée aujourd’hui en Europe et en France, concurrencera probablement plus l’écosystème traditionnel (utilisant de l’euro) que l’écosystème des cryptoactifs. Cela n’est pas nécessairement un problème : l’objectif principal derrière la création d’une MNBC est d’apporter plus de compétitivité aux banques centrales, en particulier à l’ère de la digitalisation.

Mais cela montre surtout que l’Europe se trompe de combat. A vouloir rendre la banque centrale compétitive, elle en oublie une autre réalité : une MNBC ne suffira pas à rendre l’euro lui-même compétitif dans le nouvel environnement technologique des cryptoactifs.

Ce nouvel environnement se caractérise par une “programmabilité” des actifs, des transactions et des applications financières par n’importe quel acteur et donc pas uniquement les banques actuelles. On peut en effet insérer dans les blockchains des programmes, appelés smart contracts : ces programmes permettent par exemple d’automatiser des transactions en cryptomonnaie. Cette possibilité technique fait tomber les barrières à l’entrée de secteurs traditionnels, particulièrement la finance et l’assurance : de jeunes acteurs comme Etherisc ont ainsi créé des assurances automatisées couvrant le retard d’avions. Cela aurait été techniquement impossible sans blockchain, à moins d’être une banque ou un acteur assurantiel proche d’une banque.

On peut aussi, via ces smart contracts, créer par-dessus une blockchain existante de nouveaux jetons (tokens), représentant des actifs numériques divers : points de fidélité, actions d’entreprises, jetons représentant un vote… C’est cette programmabilité qui est moteur d’innovation et fait émerger de nouveaux acteurs à fort potentiel, dans des secteurs aujourd’hui peu habitués à une concurrence agile.

Or une MNBC de détail centralisée chez un ou des acteurs bancaires, y compris la banque centrale, ne sera pas programmable par des acteurs externes. Elle ne bénéficiera donc pas des standards technologiques déjà établis sur les blockchains publiques, ni de leur écosystème, et n’aura pas le potentiel d’en créer un à elle seule. Difficile donc de rendre cette MNBC interopérable avec les applications décentralisées construites autour des cryptoactifs et donc utilisables sur des interfaces reposant sur une blockchain.

Un enjeu de souveraineté monétaire

Ce point est d’autant plus critique que les infrastructures blockchain comptent déjà des stablecoins, c’est-à-dire des cryptoactifs dont le cours est indexé sur des monnaies traditionnelles. Certains ont déjà acquis un statut de référence dans le secteur : les quatre plus grands stablecoins (Tether, USDC, Dai et Binance USD) représentent à eux quatre 96% de la capitalisation totale des stablecoins (voir Graphique). Ils sont tous les quatre indexés sur le dollar, ce qui renforce incontestablement l’influence monétaire des Etats-Unis.

Les stablecoins ont un rôle particulièrement important dans l’écosystème blockchain puisqu’ils permettent de créer des applications financières sur blockchain sans dépendre systématiquement du cours potentiellement volatil d’une cryptomonnaie. En permettant de « faire le pont » entre les deux mondes, ils ont aussi un potentiel certain pour le secteur financier.

Les investisseurs en cryptomonnaie, mais aussi les start-up qui créent des applications décentralisées, ont déjà pris l’habitude d’utiliser ces stablecoins émis sur des blockchains publiques, plutôt que d’utiliser l’euro dans une infrastructure traditionnelle et non programmable par tous.

Contre l’hégémonie du dollar dans cet écosystème, les projets actuels de MNBC français ou européens n’apportent aucune réponse. Or, c’est bien là que tout l’enjeu se situe : la vraie question ne devrait pas être la compétitivité des banques centrales dans un monde qui se digitalise, mais la compétitivité de l’euro face aux cryptoactifs – et donc face au dollar.

L’impératif d’un stablecoin euro

La solution serait de concurrencer ces outils sur leur terrain, en créant un stablecoin indexé sur l’euro. Ce dernier pourrait par exemple être adossé à la blockchain Ethereum sur laquelle est d’ores et déjà construit l’essentiel des services de finance décentralisée. L’urgence, pour la compétitivité de l’euro, ne semble donc pas tant de créer une MNBC, mais de créer un stablecoin euro, qu’il soit une MNBC ou une monnaie commerciale.

Mais pour des raisons intimement liées à la préservation de leur souveraineté, les banques centrales s’orientent vers la création d’un modèle qui leur est propre – de la même manière que le Minitel –, alors qu’elles pourraient amplement profiter du mouvement enclenché par la finance décentralisée et tirer leur propre épingle du jeu. Une telle politique – celle qui consiste à créer un modèle moins efficace, mais sur lequel elles gardent la main – risque de leur faire perdre toute capacité d’action. Recréer un monde en vase clos pour lutter contre les cryptomonnaies est un effort vain, qui empêchera les acteurs de la zone euro d’être compétitifs sur le terrain de jeu de la finance de demain : les blockchains et les cryptoactifs.

 

 

1 Voir l’enquête réalisée par Fidelity Digital Assets, 9 juin 2020 : https://www.fidelitydigitalassets.com/bin-public/060_www_fidelity_com/documents/FDAS/institutional-investor-study.pdf.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº854
Notes :
1 Voir l’enquête réalisée par Fidelity Digital Assets, 9 juin 2020 : https://www.fidelitydigitalassets.com/bin-public/060_www_fidelity_com/documents/FDAS/institutional-investor-study.pdf.