Prospective

Asset Management de demain : les 10 défis à relever

Créé le

05.01.2017

-

Mis à jour le

13.01.2017

Pour se renforcer, l’industrie de la gestion d’actifs est condamnée à évoluer : elle doit transformer les épargnants en investisseurs éduqués, profiter des dislocations de marché ou encore questionner le dogme de la diversification, pour ne citer que trois des dix défis à relever.

Dans les prochaines années, dix défis devraient influencer et structurer l’industrie de la gestion d’actifs.

Défi n° 1 : la mondialisation

Les fonds de droit français ouverts au public totalisent un encours respectable d’environ 800 milliards d’euros d’actifs. Il faut doubler cette taille, et atteindre 1 600 milliards d’euros, si l’on rajoute les fonds spécifiques (fonds de private equity, fonds d’épargne salariale…). Et le quadrupler, ce qui porte à 3 000 milliards d’euros, si l’on veut tenir compte des mandats et fonds dédiés. Mais regarder uniquement l’univers des fonds français est aujourd’hui trop réducteur pour analyser une industrie européenne voire mondiale. En effet, Morningstar a calculé que le marché mondial des fonds atteint aujourd’hui près de 30 000 milliards d’euros et la France ne représente que 2,5 % de ce marché. Et, alors que les fonds français stagnent, l’industrie mondiale est en croissance forte et attire en moyenne sur les dix dernières années plus de 800 milliards d’euros de nouveaux capitaux par an, soit la taille du marché français tous les ans. La croissance est donc ailleurs et pratiquement toutes les sociétés de gestion françaises ont aujourd’hui des fonds européens UCITS qu’elles distribuent dans le monde entier. Sur les cinq dernières années, sur l’ensemble de la collecte nette en Europe, les fonds « cross-border » luxembourgeois ou irlandais ont représenté 77 % des flux de collecte alors que les fonds français ont attiré sur la même période uniquement 6 % des flux. Inversement, les sociétés de gestion étrangères qui se sont implantées en Europe sont légion. Par exemple, des sociétés comme BlackRock ou PIMCO, inconnues il y a encore 10 ou 20 ans en Europe, gèrent plus de 500 milliards d’euros pour l’Europe uniquement. Dernier chiffre pour convaincre les dirigeants français du secteur de l’asset management ou du Wealth Management que l’exportation de nos expertises est un enjeu majeur : la dernière étude de Swiss Ré indique que le marché de l’assurance vie devrait croître de +11 % en 2018 dans les pays émergents, contre seulement +2,1 % dans nos pays développés vieillissants.

Défi n° 2 : la réorientation de l’épargne

Le taux d’épargne des ménages français atteint 15 % de leur revenu disponible, soit un des plus élevés au monde, et cette épargne est majoritairement thésaurisée dans des placements liquides comme le Livret A voire pire, le dépôt à vue non rémunéré qui, avec +400 milliards d’euros, représente aujourd’hui le placement préféré des ménages selon les dernières statistiques de la Banque de France. Si l’on s’amuse à cumuler tous les livrets, dépôts à vue, comptes à terme… on atteint la somme de 1 500 milliards d’euros. En prenant en compte les fonds en euros de l’assurance vie, ce montant passe à 3 000 milliards d’euros environ.

Si l’on peut comprendre que les investisseurs se soient contentés de laisser dormir leur épargne lorsque les rendements des fonds en euros atteignaient 5 % au début des années 2000 ou 3 % sur le Livret A alors que l’inflation était en dessous de 2 %, aujourd’hui, on ne comprend pas comment on peut laisser des capitaux très longtemps sur des placements certes liquides mais qui ne rapportent pas grand-chose, voire détruisent de la valeur en net des coûts de frottement ! Ce phénomène de prudence des investisseurs n’est pas spécifique à la France et touche tous les pays européens. L’industrie de l’asset management a donc une carte à jouer afin de transformer les épargnants en investisseurs et en leur proposant des solutions simples à comprendre et adaptées à leurs objectifs (la retraite, le complément de revenu, le financement de projet…). La question de l’investisseur n’est pas de savoir s’il faut utiliser tel ou tel produit, tel fonds ou tel ETF, mais de savoir si la solution recommandée va réussir à atteindre son objectif financier.

Défi n° 3 : l’uberisation de la gestion

En novembre dernier, BlackRock a annoncé que les frais de gestion de ses principaux ETF allaient être diminués par deux environ, faisant passer par exemple les frais de gestion de son ETF iShares Core S&P US stock market de 0,07 % à 0,03 % ! Les sociétés de gestion sont prises en tenaille entre cette guerre des prix dans un environnement de taux d’intérêt bas, voire négatifs, et la hausse des coûts fixes, due à une réglementation plus lourde ou des coûts de recherche et d’innovation plus élevés. Seule la course à la taille critique apparaît aujourd’hui comme la solution : dans les classements Morningstar, pour faire partie du Top 30 des gérants européens sur les fonds ouverts, une société doit gérer plus de 73 milliards d’euros aujourd’hui. On comprend mieux, dans ces conditions, le rachat de Pioneer par Amundi, et cette fusion n’est sans doute pas la dernière ! On comprend mieux également l’excitation autour des gestions passives et des ETF qui captent une grande partie des flux ces dernières années. Dans le monde, la gestion passive représente aujourd’hui près de 12 % des encours, contre 10 % il y a seulement un an, et aux États-Unis, sur les stratégies Actions, les fonds indiciels et ETF représentent déjà près de 40 % des encours gérés ! Une « uberisation » est à l’œuvre et met donc la pression sur les acteurs de petite taille et sur les gestions peu actives.

Défi n° 4 : la premiumisation

Plus les ETF se développent, plus les capitaux se déplacent rapidement au gré des mouvements moutonniers et plus les marchés offrent des inefficiences et des opportunités pour les gérants actifs qui ont le temps, l’expertise et l’illiquidité pour en profiter. Les facteurs qui exacerbent ces déplacements de liquidités sont nombreux et en augmentation ; en plus du développement des ETF, on pourrait citer également :

  • les injections de liquidités par les banques centrales ;
  • le moindre rôle des établissements bancaires sur les marchés, notamment en tant que teneurs de marché, à cause de Bâle III ;
  • le court-termisme de certains investisseurs institutionnels soumis à des réglementations procycliques comme Solvabilité 2 ;
  • le rôle des robots et des algorithmes ;
  • l’utilisation d’Internet et l’accès aux marchés financiers à partir d’un smartphone, etc.
Les «  flash krachs » d’août 2015 ou de janvier 2016 sont les derniers exemples in vivo de dislocations de marché à cause de ces déplacements de capitaux. Et effectivement, lorsque l’on analyse les flux de collecte chez Morningstar, on observe de plus en plus ces déplacements violents et rapides de façon régulière : sur la dette émergente, sur les matières premières ou, plus récemment, sur les fonds obligataires. Face à ces dislocations, les gérants spécialisés très actifs, voire alternatifs, qui arrivent à se détacher des indices, vont réussir à tirer leur épingle du jeu. C’est pour cette raison que des gérants comme Talence Gestion ou Nextstage AM – sur les actions – ou Tikehau – sur les obligations – ont décidé de lancer récemment des fonds fermés, à échéance, réservés à quelques investisseurs, sorte de « club deal ». Face aux ETF, des anti-ETF, des LFT ou « Long Term Fund » ont toutes leurs chances. Le consommateur est devenu bipolaire et n’aime plus l’eau tiède : il préfère soit l’eau froide ou soit l’eau chaude. Easyjet d’un côté et Emirates de l’autre, Dacia d’un côté et Porsche de l’autre, iShares d’un côté et BlackRock de l’autre : le secteur de la gestion n’échappera pas à cette bipolarisation.

Défi n° 5 : la désintermédiation

Les derniers résultats des grandes banques mondiales ont confirmé la morosité des activités banque de détail, mais ils ont validé la bonne santé des activités de trading et de BFI. En quelques années, en Europe, le financement des entreprises passe de moins en moins par l’endettement bancaire mais de plus en plus par l’émission de dettes ou d’actions. La désintermédiation financière est et restera un fait majeur pour les banques, notamment pour des raisons réglementaires : en effet, elle n’altère pas les ratios de fonds propres contrairement aux traditionnels prêts sur bilan. Mais la désintermédiation n'empêche pas les banques de jouer un rôle actif auprès des entreprises qui effectuent des levées de fonds directement sur les marchés. Si l'opération de crédit bancaire est mise en sommeil, l'ingénierie financière est de plus en plus active sur des montages parfois complexes. Par exemple, selon l’agence CreditSights, le marché de la dette privée ou de la dette hybride comme celui des CoCo’s Bond ou Contingent Convertible Bonds, très confidentiel il y a encore quelques années, pèse aujourd’hui près de 100 milliards d’euros en Europe. Ces nouveaux instruments financiers obligent les investisseurs institutionnels à développer des expertises en interne et obligent également les gérants de fonds et de véhicules collectifs à s’adapter. Et ces impacts de la désintermédiation sur la gestion institutionnelle, se retrouvent également sur le segment de la gestion privée avec le crowdfunding : des investisseurs individuels cette fois-ci qui financent directement des entreprises via des plates-formes de financement participatif et qui, de facto, poussent les gérants de fonds à s’adapter afin de mettre en avant leur valeur ajoutée : l’accès aux bons dossiers, l’accès à une gestion professionnelle, l’accès à une diversification des risques…

Défi n° 6 : redonner du sens à la gestion

Les investisseurs, qu’ils soient institutionnels ou individuels, n’hésitent pas à désintermédier leurs placements, notamment parce que, depuis la crise des subprime de 2008 et depuis l’affaire Madoff, ils ont appris à se méfier de la finance en général et des intermédiaires financiers en particulier. Et comme « le chat échaudé craint l’eau froide », l’investisseur échaudé craint le produit financier et préfère gérer lui-même son patrimoine. Depuis cette date, trois comportements grégaires se sont alors développés :

  • ne plus jamais intervenir sur les marchés financiers et privilégier les actifs « sans risque » comme l’épargne liquide ou l’immobilier ; c’est le comportement le plus fréquent ;
  • essayer de faire comme son banquier et devenir à son tour trader, d’où le succès des formations de type « devenez trader en 2 jours » ;
  • gérer soi-même son portefeuille et investir directement dans les entreprises ; c’est malheureusement la pratique la plus rare.
Pour cette dernière catégorie, plus que la performance à court terme, le plaisir provient de la sélection directe des projets, de l’histoire du management et de la perspective de participer au développement durable d’une entreprise, souvent locale. La simplicité est également synonyme pour l’investisseur de meilleure compréhension, de frais plus faibles en théorie et d’une adhésion plus forte aux engagements de l’entreprise, trois choses fondamentales qui devraient inspirer les sociétés de gestion lorsqu’elles proposent des produits. Cette recherche de sens par l’investisseur explique sans doute le succès de la gestion ESG qui est actuellement la thématique qui connaît la plus forte croissance dans l’industrie. En effet, selon Eurosif, la gestion ESG a augmenté en moyenne en Europe de +43 % par an depuis 2013 : les investisseurs particuliers détenaient plus de 22 % des encours ESG contre 3,4 % en 2013. Et avec un taux de croissance de +120 % sur cette période, l’investissement thématique permettant à l’investisseur de privilégier un critère extra-financier en particulier (ou  impact investing) représente sans doute la tendance la plus prometteuse pour les prochaines années !

Défi n° 7 : la transformation digitale

Crowdfunding, Big Data, blockchain, microsavings, FinTech, Social Networks, Chatbot… Le sujet de la désintermédiation nous amène également à évoquer celui de la technologie et de la transformation digitale de nos métiers. Bien plus qu’une simple évolution de nos processus, il s’agit en fait d’une complète mutation darwinienne de la gestion d’actifs, de façon transversale et globale, avec l’arrivée de nouveaux acteurs comme Alibaba. Aujourd’hui, le fonds monétaire d’Alipay, le Yu'ebao Fund, pèse près de 100 milliards de dollars pour 260 millions d’investisseurs ! Les nouvelles générations seront de plus en plus connectées et fans de ces nouvelles technologies ; nous ne sommes donc qu’au début d’une révolution digitale pour l’industrie de la gestion.

Défi n° 8 : le défi de la diversification

Dans son dernier rapport semestriel paru en novembre 2016 et consacré à la stabilité des marchés financiers, la BCE tire le signal d'alarme et souligne « les risques d'une correction globale sur les actifs de marché en partie à cause de l'incertitude politique et de l’augmentation des corrélations ». Au cœur de ses inquiétudes, il y a certes les effets des changements politiques et la montée du populisme et du protectionnisme. Mais il y a aussi le fait que la corrélation des classes d’actifs entre-elles est à un niveau historiquement élevé. Alors que ce niveau de corrélation était négatif au début des années 2000 (proche de -0,50 %), témoignant d’une saine décorrélation des grandes classes d’actifs et donc d’une saine protection d’un portefeuille diversifié investi en actions et en obligations, ce niveau n’a pas cessé de monter pour atteindre aujourd’hui un niveau proche de +0,5. En effet, sur les cinq dernières années, sur le marché directeur américain, les performances des catégories Morningstar Actions américaines ont été de +17 % par an, avec un niveau de risque très faible (13 % de volatilité) ; sur la même période, les catégories Obligations américaines ont délivré une performance de l’ordre de +9 % par an avec un niveau de risque très faible (8 % de volatilité), aidées par les politiques exceptionnelles et non conventionnelles des banques centrales.

Pour les cinq prochaines années, le risque serait qu’actions et obligations américaines évoluent dans le même sens, c’est-à-dire qu’une correction sur les actions soit couplée à un repricing et une hausse sur les obligations. Après la peur de la déflation, nous sommes effectivement entrés dans une période où les craintes liées à l’inflation remontent en flèche. Le terme à la mode est la reflation ! Après 30 ans de baisse des taux, et alors que les taux en Europe sont sur des niveaux historiquement bas, comment retrouver de la diversification et quelle peut être la classe d’actifs prudente « sans risque » si les obligations ne jouent plus cette fonction ? Est-ce que les modèles d’allocation utilisés par tous les distributeurs de solutions financières seront encore pertinents à l’avenir ? Il faut savoir que les fonds diversifiés, avec plus de 9 000 fonds en Europe, forment l’une des catégories les plus prisées par les investisseurs et totalisent aujourd’hui plus de 1 000 milliards d’euros. C’est une catégorie qui a toujours collecté, sur les cinq dernières années, à un rythme de près de 10 milliards d’euros par mois en moyenne, quelles que soient les conditions de marché.

Défi n° 9 : le défi de la réglementation

UCITS 6, Bâle IV, Solvency 3, Mifid 2, IORP, PRIIPs… Pas de pause réglementaire pour les gérants qui vont devoir s’atteler à de nombreux chantiers dans les années à venir ! Certains sujets réglementaires adoptés récemment entrent en application, mais d’autres textes sont déjà en cours d’élaboration. Pour ne citer que Mifid 2, il s’agit d’un véritable big bang pour l’industrie de la gestion en Europe, à l’image de ce qu’a pu connaître l’Angleterre avec la mise en application de RDR [1] il y a trois ans. Passé la période de transition, 61 % des conseillers financiers interrogés par la FCA en Angleterre considèrent que l’impact a finalement été positif pour le développement de leur activité et la profitabilité de leur métier.

Défi n° 10 : passer de l’information à la communication

Tous ces défis représentent autant d’opportunités pour les acteurs qui sauront les identifier et proposer des solutions adaptées à leurs clients, ce qui suppose que les sociétés de gestion remettent l’investisseur au cœur de leur dispositif. En effet, cela n’a pas toujours été le cas  et les sociétés de gestion se sont trop souvent contentées d’informer, c’est-à-dire de distribuer des produits complexes et de délivrer des reportings sophistiqués sans vraiment se soucier de la capacité de compréhension des investisseurs. De plus en plus, ces sociétés de gestion vont devoir communiquer, c’est-à-dire d’abord écouter les différents segments de clientèle (individuels, conseillers, institutionnels…), les éduquer si besoin, parler le même langage qu’eux, utiliser leurs moyens de communication (vidéo, Internet…), leur envoyer des informations adaptées, compréhensibles et utiles, redonner du sens à leurs investissements et être les plus réactives possibles afin de s’adapter à un monde de plus en plus disruptif !

 

1 Retail Distribution Review (RDR) est une réglementation mise en place le 6 avril 2014 par le régulateur anglais, la FCA, et relative à la distribution des produits financiers auprès des particuliers. Son objectif est d'élever les normes professionnelles dans l'industrie financière, d'introduire une plus grande clarté entre les différents types de services disponibles et de rendre les coûts associés aux conseils et aux services plus clairs pour l’investisseur individuel. Cette nouvelle loi concerne principalement les services délivrés par les conseillers financiers et les entreprises d'investissement.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº354
Notes :
1 Retail Distribution Review (RDR) est une réglementation mise en place le 6 avril 2014 par le régulateur anglais, la FCA, et relative à la distribution des produits financiers auprès des particuliers. Son objectif est d'élever les normes professionnelles dans l'industrie financière, d'introduire une plus grande clarté entre les différents types de services disponibles et de rendre les coûts associés aux conseils et aux services plus clairs pour l’investisseur individuel. Cette nouvelle loi concerne principalement les services délivrés par les conseillers financiers et les entreprises d'investissement.