Épargne

Après le « Made in France », l'« Invest in France »

Créé le

01.12.2016

-

Mis à jour le

22.12.2016

L’investissement va devenir une cause nationale ! Cela s’impose en France, où l’investissement en actions périclite, mais aussi dans d’autres pays européens. Dans la perspective de l’Union des marchés de capitaux, la Commission cherche à susciter un élan vers l’investissement.

Le salon du « Made in France » vient de se terminer à la Porte de Versailles avec un niveau de fréquentation record, illustrant l’engouement des Français pour les entreprises domestiques. Même les hommes politiques n’hésitent pas à s’emparer de ce thème particulièrement porteur en période électorale pour promouvoir les entreprises locales, que ce soit en France ou outre-Atlantique ! En revanche, alors que le « Made in France » a le vent en poupe, l’« Invest in France » est paradoxalement en perte de vitesse. En témoigne le nombre d’actionnaires particuliers qui est passé de 7 millions en 2007 à près de 4 millions en 2014. Ce nombre a encore fondu en 2 ans pour atteindre à peine 3 millions en 2016 selon l’AMF. Près de 10 ans après la faillite de Lehman Brothers, les particuliers continuent de fuir la Bourse pour privilégier les placements liquides. En effet, la Banque de France nous signale dans son dernier bulletin publié en novembre dernier que les encours des dépôts à vue par les ménages viennent de dépasser allégrement les 400 milliards d'euros, faisant des dépôts l’un des placements financiers préférés des Français, alors que de plus en plus de banques facturent la tenue de compte !

Des investisseurs étrangers

Pourtant, nos entreprises françaises, cotées ou non, ne manquent pas d’atouts et, faute d’intéresser les investisseurs français, elles attirent de plus en plus les capitaux étrangers. Selon l'étude annuelle de la Banque de France, la part des investisseurs étrangers dans le CAC40 est passée de 42 % en 2010 à plus de 45 % aujourd’hui, avec des étrangers qui détenaient même la majorité du capital dans 18 entreprises du CAC40. Parmi les investisseurs étrangers, les Chinois font partie des plus gourmands, ces derniers temps : leurs investissements en Europe ont atteint 23 milliards de dollars en 2015, avec la France comme principale cible (Louvre Hotels, Club Med, Peugeot…), en hausse de 44 % sur 1 an ; selon l’institut China FDI Monitor, ils progressent encore de 20 % au premier trimestre 2016.

Un nouvel élan pour l’investissement en Europe

On le voit bien, au moment où s'engage le débat sur l'Union des marchés de capitaux (UMC), l’élément cœur du projet de la Commission européenne est sans doute moins la santé des entreprises européennes et leur capacité à se développer et à conquérir de nouveaux marchés, ou encore l’amélioration des infrastructures de marché, que le rétablissement de la confiance des épargnants et la visibilité à donner aux individus pour déclencher un nouvel élan à l’investissement en Europe et une réorientation de l’épargne des ménages. Rien qu’en France, par exemple, en additionnant l’épargne liquide (dépôts, livrets…) et le fonds en euros de l’assurance vie, on atteint près de 3 000 milliards d’euros. Il suffirait de réorienter 10 % de cette enveloppe pour déployer 300 milliards d’euros dans les actions cotées, soit 150 % du montant détenu actuellement par les ménages français en actions cotées. Toujours pour mettre quelques chiffres en perspective, rappelons que la capitalisation boursière du CAC40 atteint aujourd’hui 1 200 milliards d’euros, c’est-à-dire à peu près les capitalisations d'Apple et Google réunies !

Mais cette question du besoin de réconcilier les investisseurs individuels avec les marchés financiers n’est pas nouvelle. Tous les ans, les professionnels de la finance se plaignent de l’absence de véhicules d’investissement à long terme et les ménages français prennent un malin plaisir à investir dans des placements sûrs et liquides, faisant fi des crises boursières. En fait, cette fois, c’est différent ! Ce qui fait que cette question devient urgente en Europe aujourd’hui est moins lié à l’utilisation et l’orientation des capitaux vers le financement de l’économie que l’absolue nécessité de retirer une partie des capitaux investis sur des actifs liquides « sans risque », mais surtout sans rendement, voire à rendements négatifs. D’abord, en ce qui concerne l’orientation vers les marchés, personne n’a de boule de cristal et ne peut prédire les rendements futurs et les risques sur les marchés financiers ; personne ne peut donc garantir aux investisseurs que contribuer au financement des entreprises débouchera nécessairement sur des performances élevées à long terme.

En revanche, dans un environnement de taux très bas voire négatifs, tout le monde comprend aisément que l’épargnant doive mettre en place une certaine adéquation de ses actifs avec ses passifs et ne puisse plus se reposer sur l’anomalie des rendements/risques qui a prévalu il y a quelques années, à savoir un rendement anormalement élevé sur les actifs sans risque (livrets réglementés, emprunts d’État…).

L’exemple allemand

À ce titre, l’exemple allemand est parlant : selon la dernière étude de l’institut DIW parue l’année dernière, la valeur moyenne du patrimoine des ménages allemands a reculé de 15 % sur les 10 dernières années. En moyenne, la diminution du patrimoine est de l’ordre de 20 000 euros par ménage pour atteindre 117 000 euros contre 137 000 euros 10 ans plus tôt. La principale cause avancée par les chercheurs n’est pas la baisse du taux d’épargne (qui reste élevée et similaire à la France, proche de 14 %), mais l’atonie du marché immobilier allemand et surtout « la rémunération des placements souvent inférieure à l’inflation ». Les auteurs de l’étude pointent du doigt « les capitaux placés sur des produits fortement liquides et peu risqués, des livrets ou de simples comptes épargne ». Net des rendements (négatifs parfois), net des frais et des coûts de frottement et net de l’inflation, le capital est petit à petit « mangé ». Les économistes signalent, certes, que les prix de l’immobilier allemand repartent à la hausse depuis 2011, limitant ainsi l’appauvrissement futur, mais ils soulignent également que le problème de l’épargne liquide est malheureusement encore plus prégnant.

On le voit bien, en France comme pour les autres pays européens, il s’agit bien d’une cause nationale, au même titre que la lutte contre le cancer ou les accidents de la route ! Tout comme la santé est basée sur une alimentation saine, la santé financière est basée sur des principes d’investissement simples. Après les campagnes prônant les « cinq fruits et légumes par jour », vont bientôt fleurir dans les médias des campagnes louant les bienfaits de la diversité des placements, de type « Arrêtez d’épargner, investissez ! ». Comme pour toute cause nationale, les hommes politiques devront montrer l’exemple. Il serait judicieux de profiter de la période électorale pour les questionner sur les enjeux et priorités de l’UMC et, à titre individuel, sur la construction de leur propre patrimoine. Ont-ils privilégié l’épargne liquide ou ont-ils montré l’exemple en investissant une partie de leur épargne dans nos chers fleurons français ou européens comme Airbus, Essilor ou SAP, favorisant ainsi la croissance ?

Transformation digitale

Mais les hommes politiques sont comme tous les épargnants, c’est-à-dire un peu schizophrènes :

  • d’un côté, ils veulent rétablir la confiance des épargnants et redonner de la visibilité aux agents économiques grâce à une réglementation européenne;
  • de l’autre, ils savent que le sentiment européen n’a jamais été aussi faible en Europe et que l’on assiste à un retour des États Nations (Angleterre, Russie, Turquie…).
Les professionnels de la finance le savent mieux que personne : même si, en théorie, la réglementation a pour objectif l’harmonisation des marchés, dans la réalité, très peu d’acteurs bancaires ou financiers ont jusqu’à maintenant réussi à se développer de manière transfrontalière sur le marché retail et beaucoup se reconcentrent au contraire sur leur marché domestique, car les spécificités (fiscales, commerciales…) des produits financiers restent encore très lourdes.

Cependant, un élément peut changer la donne. Ce n’est pas la désintermédiation, ni les conditions de marché ni même la réglementation ; il s’agit de la transformation digitale de nos économies et de l’importance grandissante des réseaux sociaux. Loin de moi l’idée d’être béat devant les FinTechs : je pense que ces plates-formes ne prendront pas demain – ni après-demain – la part de marché des grands acteurs retail que sont les AXA, Generali, BNP Paribas ou Société Générale. Je pense plutôt aux « cyborg advisors », symbiose entre le conseiller financier ou le banquier privé et la technologie, qui devraient révolutionner la prestation de conseil, donner accès en un temps record à des informations à la fois aux investisseurs mais aussi aux fournisseurs et même aux régulateurs et permettre ainsi une harmonisation des règles de commercialisation.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº803