« Contre la mondialisation du panurgisme court termiste » : c’est par cette affirmation proche du slogan politique que Jean-Pierre Petit, ancien économiste à la Banque de France puis chez BNP Paribas et Exane, clame haut et fort l’indépendance de l’analyse financière qu’il délivre au travers des Cahiers verts de l’économie (qu’il a repris en 2009) et de sa nouvelle activité de suivi des contreparties bancaires. Celle-ci a été lancée début 2010 : « C’est un nouveau métier que nous avons voulu développer parce qu’il est cohérent avec le reste : aujourd’hui, faire de l’analyse macro, de la conjoncture, de la stratégie d’investissement sans regarder l’état du système bancaire nous paraît défaillant ; c’est comme suivre l’économie mondiale sans regarder ce qui se passe dans les pays émergents où se fait l'histoire ».
L’objectif de ce service est de donner un avis indépendant sur le risque d’une banque, dont sa gestion. La méthodologie utilisée se veut homogène et transparente, en proposant une base de comparaison entre les contreparties bancaires analysées. Le choix a été de ne retenir qu’un nombre limité de ratios, mais qui couvrent l’ensemble des risques (risque stratégique, risques de solvabilité, de taux et de liquidité), faciles à interpréter et stables dans le temps.
Des ratios limités mais simples
Ainsi, pour évaluer la solvabilité, ont été retenus, entre autres, le Core Tier One et le ratio de levier (taille du bilan sur capitaux), récemment imposé par les recommandations bâloises mais décrié par les banques françaises : « Il a du sens au plan macroéconomique, soutient Jean-Pierre Petit, même s’il est vrai qu’il représente un coût supplémentaire pour les banques ». Ce ratio aurait par exemple permis de détecter les difficultés de la banque Dexia, dont l’activité semblait saine alors qu’elle s’appuyait sur un levier considérable.
La mesure du risque de liquidité repose également sur deux ratios : le premier est le rapport des crédits sur les dépôts. « Si vous financez vos crédits par des dépôts, il y a peu de risque de rencontrer un problème de refinancement, car les dépôts sont stables », explique Xavier Chapard, polytechnicien passé par l’Inspection de la Société Générale qui a récemment rejoint les Cahiers Verts sur cette activité. Il souligne que même pendant la crise, il n’y a pas eu de retraits massifs de dépôts des banques, sauf quelques exceptions gérées grâce à la garantie de l’État. Le second ratio pris en considération est la part de refinancement court terme, la plus volatile, dans le refinancement total du bilan.
Établir un lien avec les risques macroéconomiques
Les ratios calculés sont ensuite interprétés à l’aune de l’activité de chaque établissement. Un ratio élevé de refinancement de court terme pour une banque de marché qui détient structurellement beaucoup d’actifs et de passifs financiers de dettes court terme est plus compréhensible que pour un établissement qui aligne plutôt des actifs de crédit long terme. Mais au-delà de cette interprétation somme toute assez classique, l’analyse consiste aussi à faire un lien avec les risques macroéconomiques, « ce qui est rarement fait par les banques dans l’appréciation de leurs risques » souligne Jean-Pierre Petit, qui argumente : « Si un groupe bancaire français rachète un établissement en Roumanie, il n’aura sans doute pas de données historiques suffisantes sur ce nouvel environnement et du coup, il aura plus de mal à juger le risque réel de ce marché ».
Aussi les données recueillies sont de deux natures : d’une part, celles portant sur chaque établissement, issues des publications trimestrielles ou semestrielles de bilans et comptes de résultats bancaires, ainsi que de bases telles que Bloomberg pour les données de marché (primes de CDS, etc.) ; d’autre part, celles plus macroéconomiques issues de sources nationales ou internationales, comme la BRI ou le FMI.
Des débouchés auprès des banques de taille moyenne
L’analyse couvre à l’heure actuelle une vingtaine de grandes banques européennes et une trentaine d’entreprises non financières, qui émettent au jour le jour sur le marché monétaire. Le service cible en premier lieu les banques de taille moyenne qui n’ont souvent pas de service dédié d’analyse de leurs contreparties en interne. « Avant la crise, ces établissements analysaient peu leurs contreparties monétaires, notamment les grands groupes bancaires auxquels ils prêtaient leur trésorerie sans beaucoup se poser de questions et sans véritablement les connaître, analyse Xavier Chapard. Pour beaucoup d’entre eux, Unicrédit ou HSBC, ce sont juste des noms avec un rating ». Après la faillite de Lehman Brothers et la remise en cause du risque de crédit court terme sur les contreparties du marché monétaire, les établissements doivent montrer qu’ils suivent leurs risques en interne de façon plus poussée (voir Encadré 4). Autre débouché : les OPCVM monétaires qui prêtent à court terme et qui se contentaient jusqu’à présent d’une analyse de risque sommaire parce que l’horizon de placement, de très court terme (3 ou 4 mois), était considéré comme sans risque de défaut. Enfin, les directions financières de corporate qui placent leur trésorerie à court terme sont autant de débouchés potentiels.
Pas de concurrent direct
Et la concurrence ? « Nous n’avons pas de concurrents, en tout cas pas vraiment comparables, si ce n’est les équipes de recherche des grandes banques. Sauf que notre analyse se distingue de celle des grandes d’investissement par son indépendance et sa focalisation sur le risque de crédit, et non pas sur le cours de l’action ou de titres de dette de la banque. De même, il est difficile de trouver au sein d’un même établissement des points de vue cohérents. En fait, les équipes des banques sont très proches des métiers : les économistes sur matières premières travaillent avec les traders sur matières premières mais pas avec les économistes macro ou les spécialistes des taux ou changes. Il n’y a pas de point de vue global et synthétique dans les banques ».