Il est fréquent de lire que le crédit bancaire contemporain perpétue l’activité des banquiers londoniens ayant au XVIIe siècle émis des billets en contrepartie de dépôts de métal précieux ainsi que celle des banquiers de second rang qui mirent en circulation des billets en contrepartie de ceux émis antérieurement par les banquiers de premier rang. Ils prêtaient en émettant davantage de billets qu’ils n’avaient en caisse de dépôts. Cette pratique constitue, avec la circulation de lettres de change entre les marchands banquiers italiens en Europe occidentale au XVIe siècle, un élément essentiel de l’essor bancaire jusqu’au XXe siècle. Toutefois, deux faits ont radicalement changé la nature de cette ancienne émission monétaire des banques : tout d’abord l’essor de la monnaie scripturale par transferts entre comptes bancaires ; et l’impossibilité d’obtenir la conversion de la monnaie en lingots et en espèces sonnantes et trébuchantes. Aussi massivement, et non plus à la marge comme dans le cas des orfèvres banquiers, ce ne sont plus des dépôts qui permettent de prêter ; mais ce sont les crédits bancaires aux entreprises et aux ménages, qui sont à l’origine des dépôts et d’une émission monétaire scripturale par les banques.
Ce processus est analysé dès 1913 par E. A. Mitchell-Innes, un auteur longtemps méconnu que J. M. Keynes avait positivement commenté
L’illusion du cash
Aujourd’hui, un crédit n’est pas ouvert comme on le lit parfois « à partir de rien » du fait des jeux d’écritures informatiques. Il l’est à partir de la reconnaissance de dette d’un client. C’est un actif pour la banque qu’elle peut céder. La monnaie créée ainsi par une banque ouvrant un crédit à une entreprise ou à un ménage est inscrite sur leur compte bancaire. Il est leur avoir. Celui qui a reçu un prêt en dispose ensuite à sa guise et s’en sert pour payer d’autres agents économiques. Pour la plupart, ceux-ci détiennent un compte dans une autre banque que la sienne, qui se voit ainsi crédité. Une infime partie est retirée pour être convertie en cash. Celle-ci sort alors du circuit bancaire pour entrer sous cette forme dans le circuit économique des échanges et de l’épargne. L’illusion de l’importance de ce cash tient au nombre de paiements qui sont réalisés ainsi dans la vie courante.
En 2017, dans la zone euro, 80 % des transactions des consommateurs étaient en cash ; mais en valeur elles ne représenteraient que 54 % des paiements ; ces statistiques marquant des différentes nationales importantes et… étant signalées comme approximatives par la Banque centrale européenne elle-même
Et n’oublions pas que le cash revient en grande partie plus ou moins vite vers les diverses banques grâce aux dépôts faits par les agents économiques qui le reçoivent. L’argent court comme le furet du bois joli. Hormis le cas où l’emprunteur laisserait cet avoir sur son compte sans le dépenser, pour lui faire jouer le rôle d’une assurance à toutes fins utiles (on rencontre des situations exceptionnelles de ce type en microfinance lorsque les services d’assurance sont inexistants ou inadaptés), l’usage de cet avoir pour l’acquisition d’un bien et d’un service productif ou de consommation fait que cette somme se retrouvera pour l’essentiel sur le compte bancaire d’un autre agent économique producteur de biens et services dans un autre établissement financier. Cet agent l’utilisera comme l’a fait le précédent acteur économique, et ainsi de suite. Pour la plus grande partie (à l’exception de la partie convertie en cash et celle absorbée par la fiscalité directe et indirecte mais qui retourne dans le circuit à la suite des dépenses publiques), le flux monétaire créé, compte tenu des pratiques actuelles de paiement à partir de comptes bancaires, demeure dans le circuit monétaro-financier impliquant des relations entre banques. La monnaie émise par un crédit circule ainsi entre les comptes de leurs clients selon le rythme de leurs activités.
La création monétaire issue de l’activité de crédit
Comment comprendre, à partir de ce que l’on vient de décrire, que les banques puissent, sur la seule base de leur activité de crédit, demeurer rentables si les taux d’intérêt restaient très faibles, voire, ainsi que cela est légalement possible dans des pays comme la Suisse ou le Danemark, devenaient négatifs ? Pour l’expliquer, il ne faut pas s’attacher au seul remboursement du prêt en s’imaginant que la monnaie créée est ensuite pour l’essentiel rendue à des épargnants qui l’auraient préalablement confiée à la banque et donc que les banques seraient dépossédées in fine des remboursements de prêt qu’elles reçoivent. Jadis une grande partie des opérations de prêt des banques se faisait ainsi grâce aux fonds qui leur étaient confiés. Donc il y avait ex ante une épargne préalable par un autre agent économique de la sphère non financière. Une partie additionnelle de crédit était rendue possible par le fait que tous les déposants ne retiraient pas leurs fonds, qu’il était possible de jouer sur les échéances et ainsi pour la banque grâce à la « marge de transformation des maturités » de prêter davantage qu’elle avait reçu en dépôt. Aujourd’hui les fonds à prêter non seulement n’existent plus ex ante ; mais ils n’existent pas plus, pour l’essentiel, ex post
La disproportion entre les dépôts et ces réserves est d’ailleurs telle que celles-ci ne pourraient en rien garantir les avoirs des clients des banques. Les réserves obligatoires servent essentiellement la politique monétaire de la Banque centrale et les réserves excédentaires permettent de régler des transactions entre banques commerciales via la Banque centrale. Et avec des taux d’intérêt négatifs, les réserves en Banque centrale sont une source de prélèvement effectué par celle-ci sur les profits des banques. Dans la zone euro, 10 % des profits des banques sont ainsi versés à la Banque centrale.
Une banque commerciale peut céder à une autre institution financière le crédit qu’elle a consenti à un agent économique. Elle reçoit alors immédiatement, contre la cession de la reconnaissance de dette de son client, une partie plus ou moins grande du remboursement de ce prêt, que l’acteur financier qui l’acquiert ne recevra qu’ultérieurement. En cédant les créances qu’elles détiennent, les banques deviennent alors des intermédiaires transmettant le risque de non-remboursement à d’autres agents financiers. Ce qui ne fait pas disparaître le risque global pour le système financier comme on l’a vu en 2008.
Si la banque devait se procurer ex post l’équivalent des fonds qu’elle a prêtés, des fonds qui auraient été préalablement épargnés, il n’y aurait pas création monétaire par les banques puisqu’il s’agirait d’un transfert d’un agent non financier à un agent financier ou d’un agent financier à un autre agent financier. Ce serait un jeu à somme nulle. Et l’on ne comprendrait pas, hors période de quantitative easing, c’est-à-dire d’injection massive par les banques centrales de monnaie, d’où proviendrait l’accroissement considérable des liquidités à l’origine (effet quantitatif) d’une inflation de la valeur notamment des actifs financiers et immobiliers. Selon les données du FMI, de l’OCDE et de la Banque mondiale, la masse monétaire est passée de 50 % du produit intérieur brut mondial en 1960 à 65 % en 1980, pour dépasser 90 % dans les années 1990, 100 % en 2009 et atteindre plus de 125 % aujourd’hui. Pour ce qui est de l’endettement mondial, public et privé, exprimé lui aussi en pourcentage du PIB mondial, il est passé de 200 % en 2008 à 230 % en 2018, alors que la production de richesse mondiale n’a crû que de 35 % environ dans la même période.
L’illusion du refinancement
Il est nécessaire d’inscrire la création monétaire dans un circuit monétaro-financier global et ainsi comprendre que la monnaie créée par les banques ne quitte que très partiellement le secteur bancaire. Cela ne peut pas être vu à travers la seule relation entre un emprunteur et sa banque. Il l’est uniquement si l’on intègre l’ensemble des flux monétaires. Revenons au point de départ de la création monétaire à travers les crédits. Comme, seule une petite partie de ceux consentis par une banque aujourd’hui à ses clients provient des fonds qu’elle a empruntés, le coût global des prêts est surtout celui de la publicité et d’information sur l’activité de l’établissement pour attirer des clients ou les conserver, du montage juridique des contrats, d’évaluation des demandes de crédit, de mise à disposition des fonds et de contrôle de leur remboursement, de locaux, de personnel, de réseau informatique, autant d’éléments qui n’ont rien de totalement immatériel, y compris des coûts informatiques, auxquels s’ajoute la couverture des pertes pour non-remboursement. Or, vu le processus de création monétaire, qui a été assimilé à un seigneuriage privé, ce que rapporte à un établissement financier un crédit ne se limite pas au fil du temps à la masse des seuls intérêts acquittés par les emprunteurs diminuée de l’ensemble de ses charges. Ses coûts doivent être rapportés à l’ensemble formé non seulement par les intérêts mais aussi par le remboursement graduel du capital. Les coûts d’un prêt pour une banque peuvent ou pourraient donc être supérieurs aux seuls intérêts perçus. Elle encaisse tout à la fois les intérêts et le capital remboursé et, à l’inverse, elle subit une perte si l’emprunteur fait défaut.
Mais tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes bancaires possibles s’il n’y avait qu’une seule banque commerciale gérant l’ensemble des dépôts et des opérations de crédit. Car le schéma qui vient d’être dressé se complexifie et ses fondements se trouvent voilés avec l’introduction de la concurrence entre banques ; une concurrence qu’Hayek a analysée dans The Denationalisation of Money (1976-1978). C’est cette concurrence qui laisse croire à certains banquiers que s’ils créent bien la monnaie ex ante par le crédit, ils ont la pressante obligation ensuite de se refinancer. Ils ne seraient donc toujours que des intermédiaires. Ils vivent ainsi généralement leur activité alors que la logique de leur activité en la matière, comme nous allons le voir, a fondamentalement changé au cours du XXe siècle.
Remarquons tout d’abord qu’un refinancement (mais partiel) existe bien car les banques cèdent en les agglomérant une partie des reconnaissances de dette qu’elles détiennent. Ces paquets de créances sont acquis par des structures spécialisées pratiquant une diversification de leur portefeuille. Les emprunteurs ignorent généralement tant cette cession de leurs reconnaissances de dettes que les spéculations auxquelles elles peuvent donner lieu. Ils continuent à rembourser en apparence la même structure qui leur a prêté. Les clientèles de la banque initiatrice du crédit sont le plus souvent homogènes d’un point de vue géographique et sectoriel (par exemple des prêts à la consommation, pour l’achat d’automobiles, pour des prêts étudiants, pour des artisans ou des commerçants, etc.) ; d’où une concentration des risques. Par la loi des grands nombres, l’agglomération de créances dans un seul titre et cette acquisition auprès de diverses banques de titres de provenances sectorielles et géographiques diversifiées, du fait de ces différences de clientèles entre banques, permettent aux acquéreurs de ces titres, de réduire la concentration de l’exposition au risque de non-remboursement
La course à la liquidité
L’illusion de refinancement du crédit tient surtout à ce que dans ses relations avec les autres banques, chaque banque bénéficie de flux positifs quand les comptes de ses clients sont crédités et subit des flux négatifs quand ceux-ci débitent leur compte. Donc, la banque connaît sans cesse des entrées et des sorties de fonds via les opérations de ses clients ; avec le risque d’un déséquilibre entre les deux et qu’une banque se trouve à court de liquidités pour remplir ses obligations vis-à-vis d’autres banques et pour satisfaire la contrainte de réserves obligatoires. Il est nécessaire que les banques se fassent confiance et se prêtent sans cesse les unes aux autres. Quand en situation de crise, la méfiance s’établit, il y a risque d’effondrement du système financier, car les banques ne se prêtent plus, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer sur l’économie dite « réelle ». On voit ici qu’une banque ne peut pas mener une politique de ses crédits expansionniste sans que les autres banques en fassent autant. Car il faut que les entrées et les sorties de chacune d’elles (qui transitent par la banque centrale) se compensent ou en cas de déséquilibre que les unes prêtent aux autres. Cette course incessante à la liquidité qui s’ensuit mais qui ne représente qu’une fraction bien limitée des crédits ouverts crée l’illusion qu’ex post ceux-ci doivent être couverts par une future ressource additionnelle.
Le transfert de richesses vers le secteur financier.
Nous avons vu le dépôt initié par le crédit disparaître des radars de la banque initiatrice du crédit en raison des dépenses du bénéficiaire du prêt. Regardons maintenant l’échéance du processus. L’emprunteur en dépensant a crédité les comptes d’autres agents économiques qui sont ses fournisseurs de biens et services. Eux-mêmes ont dépensé les sommes reçues auprès d’autres fournisseurs. Les banques sont les intermédiaires techniques qui contrôlent et profitent de ces flux. La monnaie initiée par le crédit a ainsi transité de compte en compte. Toutefois, il est impossible de suivre ces flux et de quantifier avec grande précision le phénomène. Le nombre quotidien de transactions scripturales en France est estimé à 50 millions. Une enquête de BFM TV en 2018
Ce dont on peut être certain au vu de ces informations, c’est que la monnaie a été dispersée dans l’ensemble de l’économie (y compris dans et par des processus spéculatifs…). Mais, ce qui importe ici est qu’au bout du processus, le compte du premier emprunteur est crédité car il bénéficie lui-même de ressources. La banque initiatrice du processus l’avait anticipé comme condition de ses futurs remboursements du prêt. Mais elle avait aussi pris le risque de ne pas être remboursée en cas de défaillance de ce client.
Une vision comptable et statique laisse penser que l’essentiel de la monnaie créée par les banques créditée ab initio sur les comptes de leurs clients est détruit lors de ce remboursement des intérêts et du capital par les emprunteurs. Les banques (ou les institutions financières à qui elles ont cédé ces reconnaissances de dette et les revenus afférents) ne reversent pas, après déduction de leurs charges, à quiconque les fonds reçus de leurs débiteurs ni à échéance de ces prêts, ni au fur et à mesure des remboursements. Ce qu’elles devaient faire quand elles n’étaient que des intermédiaires. Les banques ont rendu service « en finançant l’économie »… pour autant que le crédit n’alimente pas la spéculation. Aucune part du gain des banques, diminué de leurs frais qui sont des gains pour ceux dont elles paient les services, ne bénéficie, même partiellement, ni à la Banque centrale (si ce n’est sous forme d’un éventuel intérêt négatif sur les réserves obligatoires et excédentaires), ni à l’État (si ce n’est sous forme d’impôts et taxes que paie toute entreprise). Or l’une et l’autre les ont autorisées à créer cette monnaie. La création monétaire par le crédit, dont les banques commerciales ont obtenu le monopole, a des conséquences réelles en termes de transfert de richesses du secteur non financier vers le secteur financier. On doit donc aller au-delà de la référence à un seigneuriage privé au profit des banques, qui reprend le cliché du Prince frappant monnaie et prélevant une taxe en convertissant les lingots en pièces. L’image des alchimistes qui prétendaient transformer les métaux vils en métaux précieux convient sans doute beaucoup mieux pour expliquer le miracle de la création monétaire par les banques et ses conséquences pour l’ensemble des économies. Comment expliquer autrement (hors quantitative easing) l’accroissement considérable des masses monétaires et la possibilité de prêter à des taux d’intérêt qui seraient devenus quasi nuls voire négatifs ?