Il n’y a pas une Afrique, mais plusieurs
L’Afrique du Nord n’est pas l’Afrique de l’Est, ni celle de l’Ouest, l’Afrique centrale ou l’Afrique australe. En 2010, le PIB a ainsi augmenté de façon différenciée sur le continent : de 7,1 % en Afrique de l’Est, 6,9 % en Afrique de l’Ouest, 5,7 % en Afrique centrale, 4,1 % en Afrique du Nord et 3,5 % en Afrique australe, selon la Banque Africaine de Développement. Et même à l’intérieur de ces régions, il existe une diversité culturelle, sociale, d’ouverture au monde, linguistique, des systèmes juridiques différents (même si l’
C’est d’ailleurs cette multiplicité – que ce soit au sein des deux zones du franc CFA (CEMAC et
L’appréhension du développement régional au sein d'un pays permettrait aussi de lutter contre l’exode rural, qui alimente les mégalopoles en fort développement. L’Afrique de l’Ouest compte aujourd’hui 23 villes de plus d’un million d’habitants et la population africaine est pour un tiers urbaine, avec toutes les difficultés que cette situation peut engendrer : déstructuration familiale et sociétale, chômage, insalubrité de l'habitat, accès limité aux installations sanitaires (42 % des urbains seulement), désœuvrement, etc. L'accès à l’eau potable et aux installations sanitaires, à l'instruction, aux moyens de production (agriculture, industrie, services), à une infrastructure de transport efficace doit être mieux réparti sur tout le territoire, en tenant compte des spécificités locales.
À l’image de ces migrations locales, le continent voit aussi se développer en son sein un processus migratoire important : la moitié des migrants africains restent en Afrique, et l’Afrique de l’Ouest serait la première région d’accueil des migrations africaines. Cette tendance n’est pas nouvelle : en 1990, le réseau d’enquêtes sur les migrations et l’urbanisation en Afrique de l’Ouest (REMUAO) a enregistré 22 000 migrations de l’Afrique de l’Ouest vers l’Union européenne, contre 258 000 migrations entre pays ouest-africains.
Afrique, le nouveau relais de croissance ?
Dans les années 1960, la croissance économique de l’Afrique était similaire à celle des pays d’Asie du Sud. Entre 1970 et 2000 cependant, le taux de croissance du PIB par habitant n’a crû en moyenne que de 0,5 % par an et l’Afrique subsaharienne est aujourd’hui le continent
La mesure par le biais de la valeur ajoutée n’est certainement pas l’indicateur le plus pertinent de l’évolution socio-économique d’un continent qui a recours, par exemple, à la copropriété de l’outil de production. Le mode de répartition de la richesse a sa raison que notre vision d’occidental peut ne pas appréhender correctement s’il considère l’Afrique avec ses yeux de « riche », tenté de raisonner sur la base de ce qu’il connaît d’un pays où il y a le choix, luxe auquel beaucoup d’Africains n’ont, à ce jour, pas accès (voir Encadré 2).
Au-delà du seul PIB donc, il est prégnant ici d’étudier les données sociales relatives aux conditions de vie de la population. Et elles montrent une amélioration, en particulier sur la dernière décennie. Le continent a ainsi réduit la mortalité infantile – qui était de 11,64 % en 1980 – de 9,3 % à 7,1 % entre 2000 et 2010. Alors que, dans les années 1980, seule la moitié des enfants étaient scolarisés à l’école primaire, près des trois quarts le sont en 2010, selon la
Même avec l’impact de la crise récente sur les économies africaines en 2009, les taux de croissance élevés et l’augmentation de l’investissement étranger laissent penser que le continent serait en passe de devenir le prochain moteur économique mondial, et le relais de croissance d’économies en mal de débouchés et de matières premières. Mais des risques demeurent sur le continent africain. Les entreprises qui y interviennent les intègrent dans leur évaluation ex ante et les pèsent au regard des bénéfices attendus. Ici, le cadre légal de l’environnement des investissements et de l’activité économique revêt une importance cruciale, de même que le respect même de ces règles de droit et leur continuité dans le temps. Or ceci n’est pas assuré dans bon nombre de pays du continent, ce qui en fait un monde avec lequel les entreprises ne sont pas toujours familières.
Une étude réalisée par les experts de la Banque Mondiale sur 80 entreprises du
Les entreprises africaines présentent par contre deux caractéristiques notables : elles sont en général plus jeunes que celles des autres régions du monde, et souvent plus ouvertes aux capitaux étrangers.
Vers des politiques industrielles, innovantes et « vertes » ?
La
Aujourd’hui, les pays africains ont besoin de politiques industrielles, qui doivent nécessairement avoir le plus faible impact environnemental possible. En effet, le continent est celui qui paiera le plus lourd tribut au changement climatique et, étant très agricole, il est extrêmement dépendant des ressources en eau et des événements naturels. Il a aussi besoin de mesures orientées vers une participation active et gagnante du tissu économique local à l’insertion dans l’économie régionale et mondiale, des incitations dans les domaines de la technologie et de l’innovation. Le Gabon ou le Cameroun, par exemple, imposent depuis peu que les grumes soit transformées sur place avant l'exportation ; pour ce bois, il faut donc créer des usines à même de produire des produits intermédiaires aux normes internationales.
Pour un véritable transfert de compétences
Comme elle n’existe le plus souvent pas ex nihilo, l’expertise doit être importée ; elle créera des emplois sur place et permettra, à moyen terme, un transfert de savoir-faire. Les communautés d'affaires africaines sont plutôt ouvertes aux expériences et s'inspirent de ce que font les autres communautés économiques, en Asie (en Corée du Sud, par exemple), en Europe de l'Est ou en Amérique du Sud. Mais à quand un réel transfert d'expertise, de compétence et de technologie ? L'absence d'entretien des infrastructures – qu'il s'agisse des routes, des chemins de fer ou des bâtiments – réduit sensiblement leur durée de vie et est la face la plus visible du coût considérable de ce non-transfert. Des voix s'élèvent sur le continent pour réclamer des relations économiques avec la Chine (et les autres acteurs) au bénéfice des deux contractants, « gagnant-gagnant » et non plus sous une forme asymétrique où « la Chine prend nos ressources naturelles et nous vend des biens manufacturés », comme le souligne dans l'édition du Financial Times du 11 mars 2013 le gouverneur de la Banque Centrale du Nigeria, Lamido Samusi. Il dénonce le fait que « l'Afrique s'ouvre maintenant de son plein gré à une nouvelle forme d'impérialisme ».
Ceci rejoint le problème de l'offre insuffisante de formation, en particulier dans le primaire et le secondaire : un nombre croissant d'Africains ayant étudié à l'étranger reviennent travailler sur le continent, et participent ainsi activement à son évolution et aux mutations technologiques en particulier. Mais qu'en est-il des générations futures ? Quelques initiatives privées mettent efficacement en adéquation la qualification des étudiants et les besoins des entreprises, mais le système scolaire et de formation demeure globalement un problème prégnant.
Un secteur bancaire et financier en mutation
De longue date, on a pu constater que les entreprises et ménages d’Afrique rencontrent des difficultés pour accéder à un financement externe : niveaux importants des intérêts et commissions, infrastructures financières insuffisantes et inefficaces, manque de profondeur des marchés et de financements longs. Mais les choses sont en train de changer, comme le souligne l’excellent ouvrage collectif Financing Africa. Through the Crisis and Beyond de
Les systèmes bancaires africains sont entrés dans la crise avec un faible levier, des niveaux de capitalisation importants et une liquidité suffisante. Mais le temps de l’argent bon marché et facile est révolu. Ceci est vrai des fonds privés, mais aussi des bailleurs de fonds officiels. À la suite des compressions budgétaires importantes dans la plupart des pays industrialisés, il est probable que les budgets d'aide étrangers soient amputés.
Ceci va donner une place plus importante au financement privé, et aura des conséquences sur l’intermédiation financière domestique et l'intégration régionale. Il manque aujourd'hui des financements de trésorerie accessibles aux PME, mais aussi des prêts de plus longue maturité pour lesquels il conviendrait de développer les ressources de long terme (fonds de pension ou assurance vie). Le private equity et le capital-risque font aussi cruellement défaut. La dernière décennie a vu se développer l’ambition suprarégionale de grands groupes bancaires qui entament aujourd’hui une période de consolidation. Ce développement sur le continent pose la question du risque systémique et de l’articulation de la supervision à l’échelle home et host, et de la capacité des superviseurs à y faire face.
La place de l’Afrique bancaire et financière sur la scène internationale
L’internationalisation des règles et des lois pose aujourd’hui la nécessaire question de la pleine et entière intégration économique, bancaire et financière des acteurs africains sur la scène internationale. L’Afrique a besoin de monter en puissance et de faire entendre sa voix (et ses spécificités) dans la représentation internationale pour prendre sa place en tant qu'acteur « qui compte » et ne plus subir les décisions prises par d’autres mais y participer, ou mieux anticiper (FATCA, normes comptables IFRS, Accords de Bâle, G 20) et aller au-delà du seul domaine concurrentiel. Il faut développer l’affectio societatis de la communauté bancaire africaine, avec ses divergences, mais aussi ses points de convergence. Les fédérations régionales bancaires et financières existent, que ce soit à l’initiative du secteur privé (citons les deux fédérations des associations bancaires de l’UEMOA et de la CEMAC, ou le Club des dirigeants africains) ou des superviseurs (dans le cadre de l’espace francophone), porteurs d’échanges au sein du continent mais également avec l’Europe, les États-Unis ou l’Asie. Ces initiatives montrent que les banques savent gérer un affectio societatis au service de la communauté et la dimension concurrentielle ; mais pourquoi pas plus d’ambition et s’inscrire davantage dans les débats internationaux ? La création en 2012 de l’Union bancaire francophone (UBF) participe de cet intérêt et permet aux communautés bancaires du Nord et du Sud d’échanger sur des sujets qui sont souvent d’intérêt commun. L’UBF réunit les associations bancaires des pays francophones d’Afrique, des pays arabes, d’Europe, ainsi que le Canada. La première conférence a permis d’échanger sur le thème de l’environnement des PME.
Comme l’a indiqué le ministre des Finances d’Afrique du Sud, Pravin Jamnadas Gordhan, en novembre 2012 à
- faciliter l’investissement et la croissance plutôt que d’encourager le consumérisme alimenté par le crédit et les activités spéculatives ;
- distribuer les profits sur une base juste et équitable ;
- limiter les effets négatifs et les dommages collatéraux des crises économiques et financières nées dans d’autres parties du monde ;
- créer un cadre réglementaire ainsi que des institutions de régulation en matière bancaire et financière.