Afrique de l’Ouest : les PME agroalimentaires confrontées à l’absence de financement court terme

Créé le

21.01.2019

-

Mis à jour le

31.01.2019

En Afrique de l’Ouest, les biens et services agricoles et les TPE et PME agroalimentaires en particulier sont insuffisamment et difficilement financées, quel que soit le type de financement. Suite au travail d’un groupe d’experts réunis par la Fondation Avril, un projet de fonds de garantie court-terme pour les PME agroalimentaires va voir le jour en phase pilote au Burkina Faso courant 2019.

En 2017, en Afrique de l’Ouest, le produit intérieur brut (PIB) s’élève à 480 milliards d’euros et le revenu annuel moyen par habitant est de 1 300 euros. Près de 36 % de ce PIB ouest-africain est généré par des activités agroalimentaires : 22 % par l’agriculture et 14 % par l’agro-industrie, la distribution et la restauration. L’agriculture occupe encore plus de la moitié de la population active ouest-africaine.

Du fait de la faible productivité de l’agriculture et de la faiblesse du secteur agroalimentaire, l’Afrique de l’Ouest importe un quart de sa consommation en céréales pour nourrir 370 millions d’individus (FAO et ONU). Dans un avenir proche, cette dépendance risque de s’accentuer, l’Afrique de l’Ouest devant nourrir 510 millions de personnes en 2030 (ONU).

Afin d’atteindre la souveraineté alimentaire, l’Afrique de l’Ouest doit faciliter l’accès de l’agriculture familiale africaine à des biens et services agricoles, nécessaires à une amélioration des itinéraires techniques et des rendements. Ce qui pose la question du financement de ces biens et services agricoles… Les crédits accordés par les banques ouest-africaines à l’agriculture représentent moins de 3 % de l’encours total. Et la microfinance, qui a émergé il y a 20 ans, n’a pas comblé ce vide. De nombreuses raisons expliquent cette faible financiarisation de l’agriculture comme le risque (aléas climatiques ravageurs), le taux d’intérêt élevé – notamment – du microcrédit, ou encore l’absence de confiance entre les banques et le milieu agricole.

Une des solutions est alors de développer le financement de l’agriculture africaine suivant une logique de filière où les structures agro-alimentaires de transformation assument le risque de l’emprunt. Ainsi la contractualisation est censée assurer un revenu plus régulier à l’agriculture familiale africaine, avec un accès amélioré au conseil agricole et aux intrants.

Ce schéma de financement de l’agriculture par la transformation est souvent mis en place par de grands groupes industriels, intégrés dans la mondialisation et faisant appel aux financements internationaux. Le développement de la filière coton dans la zone subsahélienne, par exemple, a facilité l’accès et la diffusion des intrants, ce qui s’est traduit par une hausse de la production agricole dans ces régions où il existe une rotation entre le coton et le maïs.

La question du financement des entreprises agroalimentaires locales

La situation est plus compliquée pour le tissu d’entreprises locales ouest-africaines, principalement constitué de « très petites entreprises » (TPE) et de « petites et moyennes entreprises » (PME) agroalimentaires dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1,5 million d’euros. Ce tissu de PME, où prédominent encore les entreprises de première transformation, doit répondre à une demande urbaine en croissance. En dépit de ces marchés porteurs, les crédits accordés par les banques ouest-africaines aux entreprises locales restent inférieurs à 7 % de l’encours total selon les statistiques de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Les réseaux bancaires ont beaucoup de difficultés à évaluer les risques liés au financement des crédits de campagne : peu de visibilité sur les récoltes, conditions de stockage, mauvaises infrastructures logistiques, manque de fiabilité des états financiers… Les banques africaines leur préfèrent des opérations commerciales jugées moins « risquées ».

De surcroît, les PME agroalimentaires locales sont fortement sous-capitalisées. Des fonds d’investissement commencent à s’intéresser à certaines de ces PME mais leurs apports sont généralement destinés à couvrir les investissements et rarement leurs besoins en fonds de roulement. Et ce alors même que leurs besoins en trésorerie sont très élevés du fait des volumes et de la saisonnalité des approvisionnements en matières premières agricoles, auxquels s’ajoutent les coûts générés par la logistique.

Quand elles accèdent au crédit court-terme, ces entreprises sont contraintes d’emprunter à des taux d’intérêt parfois supérieurs à 15 % et pour des montants inférieurs à leurs besoins réels. Avec de telles difficultés de trésorerie, les PME africaines adoptent une attitude de « survie », rendant difficile la fidélisation d’un réseau de producteurs. Les récoltes sont payées avec retard et parfois avec des décotes, provoquant une défiance des producteurs et favorisant le commerce intermédiaire. Si bien que l’effet d’entraînement est faible : il n’y a pas de fourniture d’intrants et de conseils, pas d’amélioration des rendements et de la qualité, peu ou pas d’optimisation de la logistique, tandis que les problèmes de stockage et de pertes de matières restent récurrents. Ces difficultés d’approvisionnement se traduisent pour ces entreprises par une sous-utilisation de leur capacité de production, une moindre rentabilité et des difficultés à se développer.

Par ailleurs, au cours de l’année, la spéculation, entretenue par les commerçants, provoque une hausse du cours des matières au détriment de la marge brute des transformateurs. Ainsi, plus encore que le manque de financement long terme, la quasi-absence de structure de financement de court terme est rédhibitoire pour les PME recherchant des crédits inférieurs à 1 million d’euros.

En l’absence de fonds propres suffisants et devant les difficultés des banques à s’engager sur un secteur qu’elles maîtrisent mal, la solution est de réduire le risque pour le prêteur par un système de garantie s’appuyant sur une contractualisation tripartite entre les organisations de producteurs, les transformateurs et les banques.

Cette organisation en filière doit être également soutenue, quand cela sera possible, par une politique d’investissement dans des infrastructures logistiques et de stockages qui contribueront fortement à réduire les pertes et les risques pour l’ensemble de la chaîne de valeur.

Le fonds de garantie court-terme, une innovation pour le financement de crédit de campagne

En 2016, la Fondation Avril, qui réalise et finance des actions d’intérêt général en France et en Afrique pour le développement des territoires ruraux, a réuni un groupe d’experts parmi lesquels des banques présentes en Afrique. Ce groupe de travail a abouti à la conclusion qu’un fonds de garantie court-terme par pays ou régional sur la zone de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) pourrait faciliter l’obtention de crédits de campagne par les PME agroalimentaires.

En 2018, la Fondation a noué un partenariat avec l’Agence française de développement (AFD) et la Société Générale afin d’étudier l’opportunité de réaliser un premier projet pilote au Burkina Faso avant d’envisager un dispositif d’envergure supranationale sur l’Afrique de l’Ouest.

Cette étude, cofinancée par ces trois partenaires et réalisée par le cabinet spécialisé GLG Consultants, a confirmé que la difficulté des PME agricoles à trouver du financement de court terme constitue une contrainte majeure à leur développement, et plus globalement à celui du Burkina Faso. En effet, les PME agroalimentaires locales ont un rôle central dans la stratégie d’« import substitution » en limitant les importations qui s’élèvent actuellement à 400 000 tonnes de riz, 90 000 tonnes de blé, 65 000 tonnes d’huile de palme, 40 % des consommations d’œufs, sans compter les différents tourteaux pour l’alimentation animale. De plus, le développement des PME agroalimentaires permet d’intégrer les exploitations familiales dans des filières modernes et sur des marchés porteurs, à travers le développement de leurs coopératives et de l’agriculture contractuelle.

L’intérêt de la mise en place d’un fonds de garantie spécialisé dans les crédits court terme, qui serait une « première » en Afrique de l’Ouest, a été confirmé par les banques locales.

Le besoin en crédits de campagne annuel a été évalué pour le Burkina Faso à 17 milliards de francs CFA (FCFA), soit 25 millions d’euros au total, pour environ 80 entreprises identifiées. Le seuil pour un prêt court terme a été fixé à 35 millions de FCFA, soit 50 000 euros.

Le fonds de garantie serait doté de 3,25 milliards de FCFA (5 millions d’euros). Dans une perspective d’optimisation des fonds publics dédiés à ce fonds de garantie, il pourrait être mis en place un mécanisme de contre garantie avec un fonds de garantie de la sous-région (Fonds africain de solidarité – FSA –, ou le Fonds africain de garantie – AGF West Africa). Dans ce cadre, le coefficient multiplicateur du fonds passerait de 3 à 4,5.

En considérant l’impact d’une contre-garantie, sur les cinq premières années d’activité, le fonds pourrait garantir près de 65,5 milliards de FCFA (100 millions d’euros) de crédit à court terme à une centaine de PME de l’agroalimentaire au Burkina Faso.

À l’issue de l’analyse comparative des différentes institutions financières de garantie au Burkina Faso et dans l’espace UEMOA, il est proposé de retenir la Société financière de garantie interbancaire du Burkina (SOFIGIB) comme gestionnaire du fonds de garantie. Ce choix se justifie par sa proximité avec les banques burkinabè (l’ensemble des banques sont actionnaires de la SOFIGIB et le siège social est à Ouagadougou). La SOFIGIB gère déjà un fonds de garantie dédié à l’agriculture mis en place avec l’appui de la Danish International Development Agency (Danida), l’agence de coopération et de développement du Danemark, et qui répond aux besoins de financement à moyen terme des PME ciblées. Ce fonds de garantie permet à la SOFIGIB de garantir des prêts à hauteur de 50 %.

Le fonds de garantie court terme s’expose, comme tous les fonds de garantie, à des pertes mais il créera en contrepartie de la confiance et développera l’économie agricole et l’industrie agroalimentaire. Il s’agit d’un outil au service du développement et, à ce titre, il doit être financé par les bailleurs publics. Au Burkina Faso, le fonds de garantie court terme pour les PME agroalimentaires verra le jour en 2019.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº829