Gouvernance

L’activisme actionnarial responsable, garant de l’éthique des marchés ?

Créé le

04.10.2016

-

Mis à jour le

17.11.2016

Investir tout en restant fidèle à ses convictions éthiques a d’abord conduit à des stratégies d’exclusion de certaines entreprises non conformes à ces valeurs. Mais elles ne permettent pas un changement profond des pratiques. Au contraire, utiliser ses pouvoirs en tant qu’actionnaire peut être beaucoup plus efficace.

Depuis plusieurs années, l'éthique revient dans le débat des marchés financiers, certains acteurs cherchant à se prévaloir de cette notion pour arbitrer entre des choix d'investissement. Et ce alors même que de nombreux contradicteurs refusent catégoriquement qu'une question éthique puisse être un élément de décision financière, considérant que la rationalité des marchés ne laisse pas de place à une notion morale.

La schizophrénie de l’investisseur

Les gérants d'actifs ont toujours eu du mal avec la notion d'éthique, car elle contredit par essence les propositions d'investissement basées sur la notion du couple rendement-risque et la philosophie de l'école de Chicago qui considère que l'objectif de tout investissement est le rendement financier, les entreprises ayant une obligation de rechercher le retour financier le plus élevé pour leurs actionnaires. Quitte à ce que l'actionnaire décide d'allouer tout ou partie de son résultat financier à des œuvres caritatives par des dons… L'un des succès les plus retentissants de cette école de pensée est le hedge fund TCI (The Children Investment fund) dont le fondateur reverse une grande partie de ses gains personnels (un pool de 20 % des résultats) à la fondation Children for Africa, créée par sa femme et qui en quelques années a reçu plus de 4 milliards de livres sterling pour développer l'éducation en Afrique. Que le hedge fund ait été à la pointe de certaines grandes opérations financières controversées comme le démantèlement d'ABN AMRO, conduisant notamment à des licenciements massifs, ne pose aucun problème, car le marché est en lui-même efficient et la rentabilité de ses actionnaires est la preuve de son efficience…

De nombreux investisseurs institutionnels, fondations ou fortunes privées raisonnent de façon similaire : ils ont séparé dans leur pensée l'acte d'investissement – qui doit être le plus rentable possible, en fonction du risque anticipé – d'une décision morale, celle d'aider des œuvres d'intérêt général ou des causes qui leur tiennent à cœur. Ce qui a amené la fondation Gates au début des années 2000 à séparer la gestion financière de ses actifs de ses activités de soutien à des programmes d'intérêt général, des journalistes ayant identifié que certaines entreprises du portefeuille d'investissement avaient des pratiques controversées dans les pays émergents auprès de populations défavorisées que par ailleurs les programmes de la fondation essayaient de résoudre en soutenant des associations locales. Bel exemple de schizophrénie typique de notre modèle d'investissement des années 1980.

L’avènement des mission related investments

Pourtant, au début des années 1980, Sœur Nicole Reille en France, à l'instar de congrégations religieuses américaines regroupées au sein de l'ICCR, avait créé l'association Éthique et Investissement, considérant que des congrégations religieuses se devaient d'avoir des choix d’investissements financiers en lien avec leur mission. Cette notion a été conceptualisée au début des années 2000 aux États-Unis par la fondation Rockfeller qui travaillait autour de la notion du « mission related investment » que l'on peut traduire par le terme « alignement des investissements avec la mission de la fondation » : elle ne voulait plus avoir à faire en permanence le grand écart entre des investissements réalisés dans des entreprises qui pouvaient avoir des pratiques contraires aux objectifs de la fondation. Difficile par exemple d'être investi dans des entreprises faisant travailler des enfants alors que la fondation soutient des associations essayant de les scolariser.

Cela a amené de nombreux acteurs à reprendre les principes d'exclusion que les Quakers américains avaient mis en place dans les années 1930, à savoir ne pas investir dans le tabac, l'armement, la pornographie… Ces principes ont été la base de l'Investissement socialement responsable (ISR) au début des années 2000, certains fonds d'investissement privilégiant cette approche d'exclusion. Ce mouvement s'est amplifié l'année dernière avec le concept « divest-invest » prôné par des acteurs anglo-saxons qui souhaitaient ne plus être investis dans des secteurs controversés à l'heure de la COP21 et des questions autour du réchauffement climatique. De nombreux investisseurs institutionnels ont ainsi pris, en 2015, la décision de sortir du secteur des énergies fossiles par exemple.

Des stratégies d’exclusion à l’engagement actionnarial

Mais cette approche, intéressante sur un plan moral car elle soulève clairement la question de la prise en compte dans toute décision d'investissement de la réalité de l'entreprise dans laquelle on investit, pose un problème d'efficacité de la démarche : autant l'investisseur qui exclut un secteur ou une entreprise peut se « regarder dans sa glace », car il aura pris une décision en son âme et conscience, autant d'autres investisseurs moins scrupuleux rachèteront la ligne, l'entreprise pouvant alors continuer ses pratiques sans remettre en cause sa stratégie.

L'engagement actionnarial responsable tel qu'il est pratiqué par des fonds de pensions anglo-saxons, par Ethos en Suisse et par PhiTrust en France, part du principe que l'exclusion est certes une étape importante dans la décision d'investissement, mais qu'il est plus efficace sur le long terme d'agir en tant qu'actionnaire auprès des dirigeants et des conseils d'administration pour leur faire prendre conscience des pratiques qu'il faudrait faire évoluer. Moins spectaculaire (sauf quand on mène une démarche publique), elle prend du temps, de l'énergie et ses effets sont rarement visibles immédiatement. Mais cette démarche a le grand mérite de considérer que la plupart des dirigeants gèrent des priorités et que nous pouvons en tant qu'actionnaire remettre un sujet qu'ils n'avaient pas identifié sur le dessus de la pile des dossiers urgents à traiter…

Nous étions par exemple intervenus auprès de Total (comme chez Shell et BP) avec de nombreux investisseurs français et étrangers pour leur demander plus d'informations sur des questions environnementales liées aux sables bitumineux au Canada. Notre démarche visant à demander plus d'informations pour mieux comprendre les enjeux environnementaux associés a créé à l'époque une très forte opposition de la société auprès des investisseurs qui soutenaient la démarche, certains se retirant même après le dépôt de résolution, la société refusant alors de la présenter en Assemblée générale. Cet échec a amené l'année suivante à de nombreux échanges entre les investisseurs et la société : il a certainement permis à ses dirigeants de prendre conscience des enjeux pour leurs actionnaires et a probablement favorisé une évolution de leur position.

Cette approche est celle retenue par les Principes de l'investissement responsable (PRI) créés au sein d’une agence de l’ONU, signés par de très nombreux investisseurs institutionnels du monde entier, et qui, dans leur deuxième principe, incitent ces mêmes investisseurs à s’engager auprès des sociétés de leur portefeuille pour qu’elles changent leurs pratiques ESG (environnement, social,gouvernance). Et comme les plus grands acteurs les ont aujourd'hui signés (en France, par exemple, le FRR, l'ERAFP, mais aussi les compagnies d'assurance, entre autres…), les actions individuelles ou collectives qu'ils mènent ont une portée de plus en plus grande auprès des entreprises cotées.

Des investisseurs encore frileux dans l’utilisation de ces pouvoirs

Le paradoxe est que cette approche n'a pas été reprise par les marchés organisés eux-mêmes : ils n'ont pas retenu, pour accepter la cotation d'une entreprise, qu'elle respecte notamment un certain nombre de critères éthiques ou socialement responsables. Cela laisse encore de la place pour un engagement des actionnaires sur des sujets ESG auprès de nombreuses sociétés n'ayant pas encore compris cette évolution qui nous semble inéluctable. Ce qui est dommage, car les marchés financiers cotés pourraient contribuer à une évolution rapide des entreprises si elles étaient obligées de répondre à de tels critères pour pouvoir être cotées. Au Brésil, depuis 8 ans, il y a un compartiment de la Bourse pour les entreprises respectant des règles de gouvernance identifiées.

De la même façon, il est fondamental que les acteurs du marché et les investisseurs dénoncent et agissent contre des pratiques contraires à la loi ou la réglementation. Le cas Volkswagen est à cet égard intéressant : il aura fallu un an après la révélation du scandale des manipulations de tests d’homologation des moteurs, pour qu'un groupe d'investisseurs se manifeste pour… être indemnisé [1] ! Certains sont intervenus auprès des autres constructeurs pour s'assurer que le scénario du mensonge ne s'était pas répandu, mais difficile de ne pas être investi dans une industrie en forte croissance, même si le non-respect des normes était depuis de nombreuses années une réalité acceptée par tous, y compris par les régulateurs…

Dans le non-coté aussi…

Cette démarche d’activisme actionnarial responsable est plus difficile pour un investisseur minoritaire investi dans une société non cotée, le plus souvent familiale, si l'actionnaire majoritaire n'a pas pris conscience de ces enjeux ESG. Mais la pression des grands investisseurs institutionnels et les décisions de certains pays comme la France d'obliger les fonds de capital investissement à informer leurs actionnaires des risques ESG sous-jacents aux entreprises de leur portefeuille, changent la donne [2] : depuis plusieurs années, suivant une dynamique similaire, de nombreuses entreprises non cotées sont interpellées par leurs actionnaires lors des levées de fonds et obligées de présenter des réponses aux questions posées sur leurs pratiques ESG. Même si certains investisseurs ne le font que « par obligation », le mouvement est très net chez la plupart des acteurs du secteur.

La question se pose alors, pour les investisseurs dans les marchés cotés et non cotés, de la pertinence de la démarche et de son impact réel sur les pratiques de l'entreprise. Autant il est « facile » de s'engager auprès d'une entreprise sur un sujet ESG, autant il est difficile d'identifier concrètement l'impact de cette démarche notamment quand on parle de questions environnementales qui ne peuvent être analysées que sur le long terme. Cette démarche d'impact investing est celle que PhiTrust essaie de mettre en œuvre depuis plusieurs années, à la demande de ses investisseurs, en essayant d'identifier concrètement les effets de ses propositions ou recommandations. Autant dans l'investissement non coté solidaire, la mesure d'impact est aujourd'hui un outil de pilotage stratégique, autant dans l'investissement coté, la mesure d'impact ne peut être encore que qualitative, en s'assurant, par un dialogue constant avec l'entreprise et les investisseurs, que les sujets identifiés ont été traités ou sont en passe de l'être. Il faudra beaucoup de recherche pour avancer sur ces sujets et apporter une réponse de qualité aux investisseurs qui veulent des éléments factuels et concrets. Cela implique plus de moyens et de capitaux à gérer, et ce alors même qu'en France il est très difficile de convaincre des institutionnels d'investir dans la Sicav d'engagement actionnarial de PhiTrust, malgré sa performance régulière, principalement à cause du risque de conflits d'intérêts de nombreux investisseurs ou gérants d'actifs.

Cette question du conflit d’intérêts est en fait centrale dans toute démarche d'engagement actionnariale : la plupart des investisseurs aujourd'hui sont mandatés par des personnes leur confiant leur épargne pour la faire fructifier (OPCVM, fonds de pension, assurance vie…). Classiquement, ce mandat avait des objectifs uniquement financiers, ce qui amenait le gestionnaire à rechercher la performance la plus élevée avec un risque maîtrisé. Toute la démarche d'engagement actionnarial implique que le gestionnaire considère que ce mandat ne peut plus être que financier, soit parce qu'il en a reçu l'instruction, soit parce qu'il pense que les risques ESG sont devenus trop importants pour les ignorer. Il agit alors plutôt par obligation que par conviction… alors qu'il devrait agir par conviction en considérant que les entreprises les plus performantes demain seront celles ayant mis en œuvre les meilleures pratiques ESG.

La démarche est encore longue pour faire évoluer les mentalités mais nous sommes optimistes : la réalité s'est imposée notamment autour des enjeux climatiques, du risque de réputation accentué par les réseaux sociaux et de l'intérêt grandissant des investisseurs institutionnels pour les démarches d'engagement actionnarial qui ont un impact réel et significatif. Une vraie révolution culturelle pour le secteur de l'investissement !

 

1 En septembre 2016, un groupe d'investisseurs internationaux a déposé une plainte officielle en Allemagne, estimant avoir été lésé par les mensonges de la direction du groupe Volkswagen.
2 L'article 224 de la loi dite  « Grenelle 2 » demande un reporting ESG aux sociétés de gestion d'actifs cotés et non cotés.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº802bis
Notes :
1 En septembre 2016, un groupe d'investisseurs internationaux a déposé une plainte officielle en Allemagne, estimant avoir été lésé par les mensonges de la direction du groupe Volkswagen.
2 L'article 224 de la loi dite  « Grenelle 2 » demande un reporting ESG aux sociétés de gestion d'actifs cotés et non cotés.