Finance climat

L’action climatique du secteur financier : mesurer les progrès

Créé le

14.12.2018

-

Mis à jour le

26.12.2018

Depuis 2015 et l’Accord de Paris, les acteurs financiers non étatiques sont sensibilisés à la nécessité de rendre cohérents les flux financiers avec l’objectif de limitation du réchauffement climatique et ont commencé à agir en conséquence. Le mouvement est amorcé, même si beaucoup reste à faire .

Le secteur financier dispose d’un fort pouvoir d’orientation des capitaux vers un modèle économique moins émetteur de carbone. La reconnaissante toute récente de cette capacité – donc de cette responsabilité – n’est pas restée vaine. Depuis 2015 seulement, le secteur a beaucoup évolué, tant sur le front des stratégies, du développement de produits et de services, que de l’implication des autorités financières.

Comment mesurer ces progrès ? C’est l’objet d'un rapport publié fin 2018 pour l’observatoire Climate Chance et Finance for Tomorrow, initiative de finance verte de la Place de Paris [1] .

Des signaux forts pour la sphère financière

Trois événements récents ont souligné la place centrale de la finance pour la réussite de la transition bas carbone :

  • l’accord de Paris de 2015 stipule explicitement l’objectif de rendre cohérents les flux financiers avec la cible d’un réchauffement contenu en deçà de 2 °C, voire 1,5 °C ;
  • en 2015 également, le Conseil de stabilité financière (FSB) du G20 a affirmé que les risques liés aux dérèglements climatiques sont des risques financiers à part entière. C’est une invitation faite à tous les acteurs financiers, et pas seulement ceux qui sont positivement engagés contre le changement climatique, à gérer ces risques sous le contrôle des autorités financières ;
  • début 2017, la Task force on Climate-related Financial Disclosure (TCFD), groupe de travail présidé par Michael Bloomberg, a remis ses recommandations pour accroître la transparence sur les risques financiers liés au climat. En septembre 2018, plus de la moitié des quelque 500 organismes qui avaient affirmé leur soutien à la TCFD étaient des acteurs financiers. Ce résultat encourageant, selon les termes mêmes de la TCFD, devra être confirmé. La task force estime que 5 ans seront nécessaires pour que les informations fournies puissent être pleinement utilisées par les acteurs financiers et les régulateurs.

Des stratégies en progrès mais encore minoritaires

Selon le classement établi en 2017 par l’AODP (Asset Owners Disclosure Project), seulement 42 % des grands investisseurs, contre 20 % en 2016, avaient rendu publique une stratégie climat. Ce taux atteint 90 % chez les grands gestionnaires d’actifs qui semblent donc largement en mesure de répondre aux demandes de leurs clients investisseurs. De même, 58 % des plus grandes banques ont défini des stratégies liées au climat à l’échelle du groupe.

Ces chiffres ne doivent pas dissimuler des pratiques très disparates : les outils de pilotage de ces stratégies climat ne sont encore utilisés que par une minorité d’acteurs. En 2017, 15 % des investisseurs pratiquaient l’engagement actionnarial sur le climat, contre 12 % en 2016 ; 53 % des banques dialoguaient avec leurs clients sur les questions climatiques et 71 % avaient instauré des politiques d’exclusion liées au climat.

L’outil de mesure des émissions de carbone financées, l’empreinte carbone, reste très minoritaire (13 % des investisseurs, soit 27 % de plus qu’en 2016) et encore moins assorti d’un objectif de réduction (6 %).

Les financements verts : une part faible mais croissante

Avec moins d’1 % de la valeur des portefeuilles des investisseurs et moins d’1 % des émissions obligataires, les actifs verts sont qualifiés de « gouttes d’eau » par nombre d’observateurs. Ce jugement doit être nuancé : la mesure de ces actifs verts n’est pas généralisée. Selon le groupe Banque Mondiale, les prêts « verts » auraient atteint 15 % des prêts syndiqués en 2014, reflet d’un volume de financement de projet bas carbone non négligeable dans le monde. Les banques ont donc devant elles le chantier de l’identification et du suivi de leurs activités en faveur du climat. Pour faciliter cette démarche, une classification des actifs verts sera très utile. Après la Chine, l’Union européenne est en passe de la réaliser à travers la mesure phare du plan d’action annoncé par la Commission en mars 2018.

Il est incontestable qu’une offre innovante de produits et services financiers verts s’est développée ces dernières années : obligations vertes (160 milliards de dollars émis en 2017, soit une progression de 80 % par rapport à 2016), fonds d’investissement et indices bas carbone… 2018 a également vu le début de structuration du marché des prêts verts, offres commerciales favorables aux emprunteurs qui s’engagent à atteindre des objectifs liés au climat ou, plus généralement, à l’environnement.

S’il ne reste en 2018 plus que quelques voix à compter avant tout sur les ressources publiques pour financer la transition bas carbone, le rôle de l’argent public demeure crucial. À cet égard, les banques publiques de développement, internationales et domestiques, sont en avance sur les autres banques, avec des volumes de financement qui ont représenté, en 2017, un quart de leur activité. L’enjeu pour les banques publiques devient donc d’accroître leur effet de levier sur les financements privés.

Un déclin des financements bruns difficile à programmer

La progression des financements verts ne suffira pas à aligner les flux financiers sur l’objectif des 2 °C, ni à réduire les risques financiers liés au changement climatique. Il s’agit également de réduire voire de cesser les financements « bruns », c’est-à-dire des actifs qui ralentissent la transition bas carbone.

Force est de constater que les acteurs financiers mettent peu en avant la part « brune » de leur activité. Ce sont donc aujourd’hui les travaux plus ou moins objectifs d’ONG qui restent la source d’informations agrégées la plus accessible. Le « fossil fuel finance report card » a le mérite d’analyser les financements des grandes banques mondiales aux énergies fossiles extrêmes [2] , particulièrement dommageables pour le climat et l’environnement et dont la rationalité économique est contestable. Ces financements ont progressé de 11 % en 2017 après une baisse de 8 % en 2016.

Cette progression semble indiquer que la plupart de ces banques n’ont pas encore pris la mesure des risques liés au climat. À leur décharge, il n’existe pas de classification complète et largement admise des actifs bruns, qui faciliterait les prises de décision dans le secteur de la finance.

La gestion des risques climatiques reste minoritaire. En 2017, 6 % des investisseurs, 12 % des gestionnaires d’actifs et 49 % des banques affirmaient prendre des mesures dans ce sens, ce qui recouvre des pratiques disparates. Les risques liés au changement climatique restent mal connus et probablement sous-évalués.

Mais à quel niveau et à quel rythme les acteurs financiers doivent-ils se détourner des autres énergies fossiles et quelle attitude adopter envers les entreprises fortement dépendantes ? C’est la difficile question à laquelle la TCFD a tenté de répondre en préconisant l’usage de scénarios climatiques pour faciliter la définition de stratégie et gérer les risques liés au changement climatique. Ces deux dernières années, de multiples travaux de recherche et d’offres de services ont été développés pour accompagner les acteurs financiers dans cette vision prospective.

L’entrée en lice des superviseurs financiers devrait accélérer et généraliser cette gestion des risques. Les banques centrales britannique, néerlandaise et française ont commencé leurs travaux et la création, en 2017, d’un réseau international des superviseurs financiers sur le climat (NGFS), qui compte à ce jour 24 membres, permettra de diffuser de bonnes pratiques.

Ces progrès sont-ils fragiles ?

Les acteurs financiers de taille internationale disposent d’un pouvoir d’exportation des meilleures pratiques, développées dans des environnements réglementaires favorables. Les acteurs financiers européens, en particulier français, sont globalement en avance sur ceux des autres continents. L’Union européenne souhaite conserver cette avance à travers le plan d’action ambitieux pour la finance durable proposé par la Commission [3] . Elle le fera si les premières mesures qu’il comporte, en particulier la première version de la taxonomie d’actifs concourant à la réduction des émissions de carbone, sont adoptées dans les délais prévus, avant les prochaines élections au Parlement européen de la mi-2019, et si les équilibres politiques au sein de l’Union ne conduisent pas à l’édulcorer.

Si les acteurs financiers des États-Unis sont en moyenne en retrait par rapport aux Européens, le pays compte quelques leaders parmi les grands fonds de pension et une kyrielle de petits investisseurs très engagés. La présidence de Donald Trump n’a pas empêché des régulateurs financiers de certains États, notamment en Californie, de prendre des mesures audacieuses. Plus inquiétante nous paraît la nouvelle position des dirigeants brésiliens, qui s’interrogent sur un possible retrait de l’Accord de Paris et ont d’ores et déjà annoncé qu’ils n’accueilleront pas la CoP25 fin 2019, comme initialement prévu. Les bons résultats du Brésil en matière de climat ont été obtenus en partie grâce à l’interdiction des financements bancaires à la déforestation. Sera-t-elle remise en cause ? À cet égard, les politiques « forêts » des grands acteurs financiers internationaux devront être analysées à l’avenir.

De façon générale, notre analyse montre que la conjonction de stratégies d’acteurs financiers, d’offres de marchés et d’actions des autorités financières et économiques combinées crée les meilleures conditions pour permettre la réorientation des capitaux. L’absence d’une de ces dynamiques pourrait ralentir le mouvement sans forcément le stopper. Ce qui a été entrepris est nécessaire mais non suffisant pour avoir un impact significatif sur l’économie. C’est cet impact que la finance devra prouver dans les prochaines années.

 

1 Maria Scolan et Pierre Ducret, « L’implication des acteurs financiers – Bilan de l’action climatique du secteur financier », cahier 3 du Rapport annuel de l’observatoire mondial de l’action climatique non étatique, Climate Chance et Finance for Tomorrow, nov. 2018 : https://www.climate-chance.org/wp-content/uploads/2018/11/2018_rapport_cahier_3.pdf.
2 Charbon, forage arctique et en eaux profondes, sables bitumineux, gaz de schiste et exportation de GNL.
3 Les principaux points du plan d’action de la Commission sont : l’établissement d’une classification des actifs durables, la création de labels européens pour les produits financiers verts,, la clarification des devoirs des investisseurs et gestionnaires d’actifs en matière de prise en compte de la durabilité et de transparence, et l’amélioration de la transparence des entreprises sur leurs politiques environnementales, sociales et leur gouvernance (ESG) l’exploration de la faisabilité d’introduire la soutenabilité dans les exigences prudentielles pour les banques et les assurances.
 

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº827
Notes :
1 Maria Scolan et Pierre Ducret, « L’implication des acteurs financiers – Bilan de l’action climatique du secteur financier », cahier 3 du Rapport annuel de l’observatoire mondial de l’action climatique non étatique, Climate Chance et Finance for Tomorrow, nov. 2018 : https://www.climate-chance.org/wp-content/uploads/2018/11/2018_rapport_cahier_3.pdf.
2 Charbon, forage arctique et en eaux profondes, sables bitumineux, gaz de schiste et exportation de GNL.
3 Les principaux points du plan d’action de la Commission sont : l’établissement d’une classification des actifs durables, la création de labels européens pour les produits financiers verts,, la clarification des devoirs des investisseurs et gestionnaires d’actifs en matière de prise en compte de la durabilité et de transparence, et l’amélioration de la transparence des entreprises sur leurs politiques environnementales, sociales et leur gouvernance (ESG) l’exploration de la faisabilité d’introduire la soutenabilité dans les exigences prudentielles pour les banques et les assurances.