Relation banque-entreprise

Accompagner autrement les créateurs et repreneurs d’entreprises

Créé le

08.09.2015

-

Mis à jour le

27.10.2015

Les caisses régionales du Crédit Agricole Pyrénées Gascogne et Aquitaine ont créé l’École territoriale pour l’innovation et la coopération (ETICoop), en partenariat avec l’association de formation INSUP et le groupe coopératif basque Mondragon. Cette structure propose une démarche bancaire originale dans l’accompagnement des créateurs et repreneurs d’entreprise.

Il est désormais admis que l’entrepreneuriat territorial et le secteur de l’économie sociale et solidaire sont porteurs d’avenir [1] . Certaines projections évoquent même plusieurs centaines de milliers d’emplois futurs en France…

Face à cette vision optimiste, les comportements des acteurs sont plutôt paradoxaux. De façon générale, la fibre entrepreneuriale n’est pas innée et les jeunes (et moins jeunes) ne sont pas spontanément prêts à s’engager dans la création/reprise d’entreprise ou le développement d’activités. Dans le même temps, le contexte économique des banques les amène à se recentrer sur une logique de rééquilibrage des encours de collecte et de prêts, d’où la nécessité pour elles de capter de nouveaux flux afin d’augmenter les ressources monétaires et le potentiel d’épargne-bilan. Si elles n’hésitent pas à diversifier leurs activités, elles n’ont pas encore réellement remis en cause l’ensemble des composantes de leur modèle économique, notamment celle du souci constant de l’équilibre entre dette et fonds propres. Or, le sujet de l’accompagnement et du financement de la création et de la reprise d’entreprise vise en très grande majorité des PME. Ces dernières se caractérisent par la difficulté à augmenter leurs fonds propres, des fonds de roulement fréquemment insuffisants, voire négatifs et des taux de rotation de stocks, clients et fournisseurs défavorables. Les critères de risque retenus par les banques ne sont pas plus encourageants pour les PME : degré de transparence des données financières et qualité du management. Ces éléments expliquent que ces structures sollicitent moins les banques pour leurs financements.

Couvrir le fossé entre la banque et les initiatives entrepreneuriales locales

Néanmoins, les banques disposent encore d’un temps d’avance dans le financement des PME [2] . Des pratiques le confirment comme les pools bancaires consistant à partager le risque entre plusieurs institutions ou l’accompagnement en cofinancement avec l’État, par l’intermédiaire de la Banque Publique d’Investissement. Mais un doute est permis quant à leur réelle volonté de saisir ces opportunités et la prise de risque associée.

Ce contexte confirme la nécessité d’une charnière active pour couvrir le fossé entre la banque et les initiatives entrepreneuriales de son environnement. L’originalité peut alors résider dans le mode de réalisation de cette « métamorphose » de la banque. Il s’agit d’innover en profondeur et de travailler intensément à l’orientation, à la formation et à l’accompagnement des entrepreneurs territoriaux. Les emplois ainsi générés auront la caractéristique d’être territorialisés, non délocalisables et porteurs de développement soutenable si les projets qui les portent sont correctement orientés. Ceci demande au(x) candidat(s) créateur(s)-repreneur(s)-manager(s) de transformer ses (leurs) compétences et attitudes. La décision de se lancer dans l’aventure de l’entrepreneuriat et la transformation personnelle qu’elle exige ne peuvent devenir réalité que par la pratique, l’entrepreneur en puissance étant acteur fort du développement de son propre projet.

Des modalités d’accompagnement innovantes

Ces éléments à la fois économiques et sociologiques nécessitent des modalités d’accompagnement innovantes. Celles-ci peuvent prendre la forme d’accompagnements directs dans le cas de la création, le développement et la transmission des entreprises. Une bonne connaissance du développement des territoires est nécessaire, demandant la mise en place d’actions de R&D et d’innovations à destination du développement des territoires. De façon générale, ce sont les acteurs eux-mêmes qui « font » leur projet, dans les cadres générateurs de réflexions collectives et d’exigences fortes d’accompagnement, donc générateurs de qualité, de soutenabilité et d’originalité des projets. Dans cette optique, les caisses régionales du Crédit Agricole Pyrénées Gascogne et Aquitaine ont créé l’École Territoriale pour l’Innovation et la Coopération (ETICoop) en partenariat avec l’association de formation INSUP et le groupe coopératif basque Mondragon. Cette structure a pour objectif le soutien au développement des économies locales et à la diffusion des valeurs de coopération, par la mise en place de plusieurs dispositifs :

  • cursus d’accompagnement des créateurs d’entreprises ou d’activités nouvelles, « chahutage » de leur projet, organisation d’échanges denses et réguliers entre eux et engagement des partenaires financiers sur le long terme. L'articulation des différentes structures de formation, d'accompagnement et de financement autour d'ETICoop permet de proposer des solutions complètes concernant le financement de l’amorçage des projets innovants ;
  • cursus d’accompagnement des repreneurs d’entreprises pour favoriser la pérennité et le dynamisme du tissu des entreprises locales (reprise intrafamiliale, reprise externe ou reprise par les salariés) ;
  • formation-action des salariés et des administrateurs des deux caisses régionales et des chefs et collaborateurs d’entreprises locaux. Les thématiques retenues sont principalement liées à la responsabilité sociale, au développement durable et au management coopératif ;
  • animation des territoires : conférences et micro-événements permettant l'échange d'expériences et de connaissances, consolidant la cohésion sociale et donnant la possibilité aux habitants de devenir acteurs de leur territoire. Une action de design thinking orientée vers l’émergence d’idées innovantes de développement du territoire est également proposée en partenariat avec les collectivités locales et les organismes et associations de développement ;
  • recherche et développement : deux doctorants, positionnés dans chacune des deux caisses régionales pilotes du projet, travaillent respectivement sur les sujets suivants : « développement rural et développement des initiatives entrepreneuriales de proximité (dont naturellement les circuits courts) » ; « accompagnement des structures innovantes par la banque comme nouvel outil de création de valeur ».
Cette activité permet de modéliser les bonnes pratiques liées au développement du territoire (tourisme, circuits courts, intervention des financeurs vers l’économie sociale et solidaire, cohérence du développement territorial et cohésion sociale, innovation sociale, technologique, innovations dans les usages) afin de contribuer au développement du territoire et de ses acteurs (entreprises industrielles et de services, artisans, agriculteurs, collectivités, associations, banques…).

Trois mots-clés principaux caractérisent cette démarche :

  • valeurs coopératives et solidaires, notamment autour du concept de « co- » (co-création, co-construction, co-conception, co-production, co-exploitation) ;
  • territoire : les porteurs de projet soutenus par ETICoop doivent travailler, approfondir, formaliser et mettre en application le lien positif de leur projet au territoire et aux parties prenantes territoriales ;
  • innovation : les porteurs de projet accompagnés doivent également être créatifs, imaginer et appliquer les aspects innovants de leur projet (de l’innovation technique à l’innovation sociale, en passant par les innovations organisationnelles, coopératives ou liées aux usages).

Les objectifs d’ETICoop

Les objectifs d’ETICoop peuvent être listés comme suit :

  • augmenter le nombre d’entrepreneurs en suscitant les vocations entrepreneuriales sur l’ensemble des territoires ;
  • solidifier les projets en préparant mieux les entrepreneurs à réaliser les arbitrages nécessaires à la pérennisation de leur activité ;
  • engager la banque dans la durée dès les premiers pas du projet ;
  • comprendre les enjeux du développement territorial, modéliser et diffuser les bonnes pratiques, favoriser l’innovation ;
  • densifier la cohésion sociale par l’entrepreneuriat, notamment dans les zones rurales et entre les zones rurales et urbaines : la tendance actuelle de rapprochement entre les producteurs et les consommateurs, par le raccourcissement des circuits de distribution et plus généralement du rapprochement, voire de la concomitance production/consommation illustre bien le potentiel de cohésion sociale susceptible d’émerger sur les territoires mais aussi en termes de relations entre des territoires différents.
Cette expérience illustre bien la volonté de certains acteurs bancaires de se désolidariser en partie des pratiques existantes. En l’occurrence, elle offre des perspectives intéressantes quant à une redéfinition de la proximité de la décision bancaire. On assiste à des tendances contradictoires entre des TPE/PME qui hésitent à recourir au financement bancaire et des banques qui pourraient se contenter d’un simple rôle d’intermédiaire. L’exemple d’ETICoop illustre une banque qui rénove son design organisationnel en créant une structure spécifique d’accompagnement et de financement. Bien sûr, en effectuant ce choix d’organisation, elle n’abandonne pas pour autant ses procédures de scoring et d’analyse du risque pour ses clients. Elle est cependant en train de travailler à des modes de scoring qui intègrent de façon très significative l’engagement de l’entreprise concernée (en création, reprise ou développement) en termes de responsabilité sociale et de développement durable. En outre, elle propose également des instruments de pilotage plus adaptés aux prospects, celui des créateurs/repreneurs d’entreprise.

Accroître la performance

Avec la recherche de nouveaux axes de création de valeur (territorial, social, durable), ETICoop emprunte la voie d’une intermédiation bancaire alternative dont les critères de mesure de la performance dépasseraient la seule dimension financière. Cette expérience pourrait alors être assimilée à ce qu’on appelle une innovation managériale, c’est-à-dire d’une pratique nouvelle de management dans l’objectif d’augmenter la performance notamment dans une logique multidimensionnelle.

 

1 Rapport du CREDOC, « Étude des besoins en main d’œuvre dans le secteur de l’économie sociale et solidaire », nov. 2013.
2 Le Private Equity, avec la généralisation du LBO et la désaffection du capital-risque, est utilisé mais n’est pas efficient dans le cadre des premiers tours de financement : allongement du temps entre la création et les événement de liquidité (cession ou introduction en Bourse) et raréfaction des investisseurs sur les premiers tours de financement. Les dispositifs de capital-investissement permettent de pallier la baisse de collecte de fonds mais nécessitent un environnement réglementaire et fiscal propice. Le crowdfunding reste encore marginal du fait de la faible influence de mentoring de la part des actionnaires, du peu d’enclin au réinvestissement et de sa faible attractivité pour les investisseurs institutionnels.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº789
Notes :
1 Rapport du CREDOC, « Étude des besoins en main d’œuvre dans le secteur de l’économie sociale et solidaire », nov. 2013.
2 Le Private Equity, avec la généralisation du LBO et la désaffection du capital-risque, est utilisé mais n’est pas efficient dans le cadre des premiers tours de financement : allongement du temps entre la création et les événement de liquidité (cession ou introduction en Bourse) et raréfaction des investisseurs sur les premiers tours de financement. Les dispositifs de capital-investissement permettent de pallier la baisse de collecte de fonds mais nécessitent un environnement réglementaire et fiscal propice. Le crowdfunding reste encore marginal du fait de la faible influence de mentoring de la part des actionnaires, du peu d’enclin au réinvestissement et de sa faible attractivité pour les investisseurs institutionnels.