Macro-économie

Abe remet le Japon sur la bonne voie

Créé le

02.12.2013

-

Mis à jour le

24.12.2013

Abenomics, la politique économique menée par le Premier ministre japonais, peut, selon l’auteur, restaurer durablement la croissance au Japon. En relançant la création monétaire et en dynamisant le secteur des entreprises par des transferts favorables d’impôt, les premiers résultats positifs se font déjà sentir et si le déficit public persiste, de nouvelles mesures structurelles devraient permettre de confirmer ces avancées.

Un an après son élection fin 2012, le Premier ministre japonais Shinzo Abe est en passe de réussir là où tous ses prédécesseurs avaient échoué, à savoir sortir l'économie japonaise de l’ornière. Tous les indicateurs économiques soulignent la santé retrouvée du pays :

  • le produit intérieur brut (PIB) japonais a augmenté de près de 4 % en rythme annuel au premier semestre de cette année ;
  • les ménages se sont remis à consommer ;
  • les ventes de détail enregistrent leurs meilleures performances depuis des années ;
  • après deux décennies d’une déflation persistante, les prix ont cessé de reculer et s’affichent en légère progression ;
  • le moral des chefs d’entreprises n’est pas en reste, avec l’indice de confiance Tankan pour le troisième trimestre regagnant les sommets atteints avant la crise financière de 2007.
Comment Abe a-t-il pu aussi subitement enrayer le déclin auquel le Japon semblait destiné ?

Un processus de création monétaire sans précédent

Sa première priorité a été d’imposer un nouveau gouverneur à la tête de la Banque du Japon, Haruhiko Kuroda, en lui assignant pour mission primordiale d’engager la vénérable institution dans un processus de création monétaire sans précédent. Il est à souligner que la Banque du Japon achetait déjà de la dette publique en faisant usage de la planche à billets. Toutefois, l’ampleur de ses opérations pouvait être qualifiée de relativement modeste. Entre août 2008, soit juste avant la faillite de Lehman Brothers, et fin 2012, son bilan n’a augmenté que de 44 %, en dépit du fait que les entreprises japonaises ont gravement souffert de la crise et ont, de surcroît, été impactées par l’accident de Fukushima, qui a entraîné l’arrêt de toutes les centrales nucléaires du pays. Dans le même temps, le bilan de la BCE a plus que doublé (+108,3 %) tandis que celui de la Réserve Fédérale américaine a largement triplé (+227,8 %).

En vérité, la Banque du Japon n’avait jamais cherché à devenir le bailleur de fonds du gouvernement. Ce rôle était tenu indirectement par les ménages disposant d’un excédent d'épargne, dans la mesure où la dette publique était achetée par les institutions financières utilisant les dépôts bancaires de ces derniers.

Malgré une dette publique record, approchant 240 % du PIB, rien ne semblait déranger les investisseurs japonais. L’excès de financement provoqué par l’expansion monétaire se reflétait simplement par une baisse continue des taux de rendement obligataires, tombés à moins de 0,5 %, et par une accumulation de cash par les agents économiques, conformément au phénomène de la trappe à liquidité. À titre d’exemple, les entreprises détiennent 220 trillions de yens de cash dans leurs bilans, soit 42 % du PIB japonais.

Une envolée de l’indice Nikkei

La stratégie suivie par Kuroda a consisté à noyer les acteurs économiques sous les liquidités. D’emblée, la Banque du Japon s’est fixé comme objectif de doubler la taille de son bilan pour la porter à 270 trillions de yens en 2 ans. Pour donner un ordre d’idée des sommes mises en jeu, l’accroissement des liquidités représente presque 25 % du PIB japonais. Autrement dit, la Banque du Japon allait cette fois avoir un effet sur les marchés.

La conséquence immédiate a été de détourner l’épargne des ménages du marché des obligations d'État. Une partie s’est ainsi reportée sur le marché des actions, entraînant une envolée de l’indice Nikkei de plus de 50 % sur les 5 premiers mois de l’année. Une telle augmentation de la capitalisation boursière, représentant environ 30 % du PIB, a de quoi engendrer un effet de richesse significatif. En tout cas, elle tranche par rapport à la situation précédente où l'achat d’obligations au compte-gouttes par la Banque du Japon n’a entraîné aucune réaction sur le marché des actions.

Une autre partie de l’épargne est allée à l’étranger. Avec la perspective d’une abondance de liquidités, les fameuses opérations de carry trade ont repris, conduisant à une forte dépréciation du yen. De janvier à mai, la monnaie japonaise a ainsi perdu 18 % de sa valeur par rapport au dollar et environ 15 % de sa valeur par rapport à l’euro. En un an, la dépréciation du yen par rapport à la monnaie européenne atteint  25 %, ce qui constitue une aubaine pour les exportateurs japonais.

Enfin, le reste de l’épargne s’est mué en consommation, ce qui explique le retour soudain de la croissance dans l’archipel japonais. Selon pour les dernières prévisions du FMI, le Japon est sur la bonne voie pour enregistrer une croissance de 2 % cette année, ce qui est d’autant plus remarquable que la population de l’archipel évolue en diminuant et que, de façon plus significative encore, la population en âge de travailler se contracte d'environ 1 % par an.

Le problème des déficits publics persiste

Le mécanisme de la croissance semble désormais enclenché. Avec la reprise de la consommation et la hausse des commandes externes aidées par la faiblesse du yen, les entreprises devraient investir et augmenter les salaires qui n’ont pas bougé depuis des années, ce qui encouragera assurément les ménages à consommer. Les signes encourageants ne manquent pas. Ainsi, les marques automobiles de luxe (comme Ferrari) prévoient des livraisons en hausse de plus de 30 % cette année. Partout l’optimiste est de rigueur, ce dont profite la cote de popularité du Premier ministre.

Fort de ce résultat, Abe a-t-il rempli sa mission ? Loin s'en faut. Car si la politique monétaire suivie a permis de débusquer une épargne stérile pour la rendre productive, il y a des limites à ce qu’une telle politique peut accomplir. En premier lieu, elle ne règle pas le problème des déficits publics qui continuent d'augmenter de façon inexorable. Les agences de notation l’ont rappelé au gouvernement en l’exhortant à augmenter les impôts. Le problème des finances publiques tient principalement au vieillissement rapide de la population. Les dépenses de sécurité sociale représentent 31,4 % du budget pour l’exercice en cours et sont en hausse de 10,4 % sur l’exercice précédent. Au cours des 20 dernières années, la part de ces dépenses dans le PIB a doublé, pour passer de 11 % à 22 %. Dans le même temps, les recettes fiscales ont peu progressé. Il s’ensuit que le gouvernement couvre à peine la moitié de ses dépenses. Le solde représentant 9 % du PIB est financé par la dette. Cette situation est intenable.

Le gouvernement n’a pas d’autre choix. Il doit trouver des recettes fiscales sans plomber la consommation des ménages. La hantise dans la classe politique, et notamment au sein du parti libéral démocrate au pouvoir, est que la hausse des impôts vienne briser la reprise, comme cela a déjà été le cas dans le passé.

Un transfert du poids de l’impôt

Avec une détermination inhabituelle pour un Premier ministre japonais, Abe vient de faire accepter à sa majorité une hausse de la taxe sur la consommation de 5 à 8 % à partir du mois d’avril 2014. Cette hausse devrait rapporter 7,5 trillions de yens et réduire le déficit d’environ 1,5 % de PIB. C’est loin d’être suffisant et la taxe sur la consommation devra être relevée à 10 % en octobre 2015.

Dans la foulée, Abe vient également de convaincre sa majorité de réduire le taux de l'impôt sur les sociétés, actuellement de 38,01 %, à 35,64 %. À vrai dire, le Premier ministre aurait souhaité le réduire davantage, mais certains de ses alliés politiques s’y sont farouchement opposés, arguant du fait que les entreprises japonaises détiennent déjà énormément de liquidités et ne méritent pas une telle faveur. En outre, cette baisse semble aller à l’encontre de la hausse des impôts que le gouvernement impose aux ménages.

L’idée est pourtant bonne : elle consiste à transférer le poids de l’impôt du producteur au consommateur. À l’heure actuelle, le taux d'imposition des sociétés (38,01 %) est l'un des plus élevés parmi les pays développés. Aux États-Unis, il est de 35 % et dans la plupart des pays asiatiques avec qui le Japon est en concurrence, ce taux est beaucoup plus faible (il est par exemple de 17 % à Singapour). Cela met des entreprises japonaises en position défavorable et explique en partie pourquoi ces dernières sont réticentes à augmenter les salaires et s’accrochent à leurs liquidités au lieu de les investir ou de les redistribuer. En réduisant leur taux d’imposition, Abe fait le pari que les entreprises se départiront de leur prudence pour investir plus agressivement et récompenser leurs troupes par des augmentations de salaires. Afin de s’en assurer, des abattements fiscaux sont prévus pour les entreprises qui augmenteront leur masse salariale de plus de 5 %. Le gouvernement offre également des abattements provisoires afin d’inciter les entreprises à s’équiper en matériel de haute technologie.

Une approche sélective

Toutes les entreprises ne réagiront pas de manière uniforme à ces incitations. Seules les plus performantes et celles bénéficiant de bonnes perspectives de croissance profiteront de la situation pour embaucher et investir. Cette approche sélective est ce qui a longtemps fait défaut au Japon. Dans le passé, c’étaient plutôt les perdants qui pouvaient compter sur l’aide du gouvernement. Désormais, la fiscalité est mise au service des gagnants.

À terme, les entreprises devraient accroître leurs profits et contribuer ainsi à des recettes fiscales plus importantes, malgré un taux d’imposition plus faible. En outre, une grande partie des entreprises échappe actuellement à l’impôt sur les bénéfices du fait qu’elles n’en font pas. Ce problème vient des politiques antérieures qui n’ont rien fait pour favoriser l’émergence de futurs champions industriels mais se sont au contraire efforcées de maintenir en activité les canards boiteux. Ni l’économie ni les finances publiques n’y ont gagné.

Abe l’a de toute évidence compris. C’est en dynamisant le secteur des entreprises que les emplois seront créés, ce qui permettra de faire augmenter le taux de participation de la population en âge de travailler qui n’est que de 60 %. Les dépenses de sécurité sociale seront ainsi contenues, tandis que les recettes fiscales augmenteront grâce à l’accroissement du nombre de contribuables et à la meilleure rentabilité des entreprises.

D’autres mesures structurelles doivent suivre afin d’assouplir le fonctionnement du marché du travail. Après tout, si le capital humain est ce qui compte, il est important que celui-ci puisse être affecté et utilisé de la façon la plus efficace possible. Ceci implique des règles d’embauche plus flexibles et la possibilité de licencier en cas d’inadéquation.

À n’en pas douter, le Premier ministre devrait se heurter à une forte résistance dans un pays où l’emploi à vie reste la norme, surtout au sein des grandes entreprises. Mais fort de ses résultats et du soutien du public, tout lui est possible. Abe pourrait ainsi sceller sa place dans l'histoire du Japon.

 

Achevé de rédiger le 2 décembre 2013.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº767