État des lieux et perspectives

50 ans de banques africaines en zone franc

Créé le

26.07.2010

Le secteur bancaire africain, marqué par une sur-bancarisation en Afrique de l’Ouest, a entamé depuis deux ans une phase de concentration. Bien que dynamique et concurrentiel, l’évolution des actionnariats pourrait le fragiliser en déplaçant, à terme, les centres de décision hors des pays d’accueil.

Cinquante années d’indépendance sont l’occasion de mesurer les forces et les faiblesses des pays africains de la zone franc. Si les améliorations dans les infrastructures routières, aéroportuaires et portuaires sont indiscutables, en revanche la dépendance de la monnaie par rapport l’euro l’est davantage. En outre, la faiblesse dans la fourniture énergétique et dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de la sécurité est dommageable.

Et la banque dans tout ceci ? D’un avis assez général, les banques de la zone franc ont connu une évolution plutôt positive. Quatre phases marquent l’histoire contemporaine de la banque des quinze pays de la zone franc (encadré 1).

L’évolution du secteur bancaire africain

La première phase, de 1960 à 1980, marque une période de double dépendance des banques à l’ancienne puissance coloniale d’une part (BNP, Crédit Lyonnais, Société Générale, Banque Internationale pour l’Afrique de l’Ouest), et à l’État d’autre part. Celui-ci était actionnaire, quelques fois majoritaire, de certaines banques commerciales et propriétaire, conjointement avec des bailleurs de fonds, des banques de développement nouvellement créées. Cette structure a relativement bien fonctionné du fait des cours élevés des matières premières sans la concurrence des pays asiatiques et de l’appui de l’ancienne métropole. Les banques sont toutefois restées figées sur des situations imposées par les maisons mères parisiennes, sans recherche, sans développement, sans esprit créatif, sans adaptation à leur milieu et sur des marchés quasiment captifs qu’elles se partageaient.

La deuxième phase, de 1980 à 1990, a vu la détérioration des termes de l’échange. La – mauvaise, dans la plupart des cas – gestion des banques d’État est confiée à des non-professionnels. Des pressions politiques s’exercent dans l’octroi des crédits. La conséquence en est la fermeture de toutes les banques de développement et la restructuration en profondeur de bon nombre de banques commerciales. Dans certains pays comme le Bénin, la Guinée, Madagascar, le Congo, toutes les banques étatiques seront fermées. Au Cameroun, les sinistres bancaires auront coûté près de 1 milliard d’euros. Dans le même temps les autorités monétaires mettent en place un système renforcé de supervision et de contrôle des banques inspiré des pratiques françaises.

Troisième phase, entre 1990 à 2000, on assiste à l’assainissement et à la diversification dans la composition du capital des banques. Dans cette période, on enregistre peu de disparitions, mais au contraire des créations avec l’arrivée de nouveaux acteurs financiers bénéficiant souvent de la participation de capitaux africains privés : Bank of Africa (BOA group), Ecobank, Banque Atlantique, Banque Régionale de Solidarité (BRS) en Afrique de l’Ouest, Banque gabonaise et française international (BGFI Bank), Commercial Bank of Cameroon (CBC) et Banque Internationale pour l’Épargne et le Crédit (BICEC) en Afrique centrale. Ces créations se font généralement au détriment des banques françaises dont les parts de marché passent de 80 % en 1980 à environ 30 % actuellement.

La quatrième phase, celle des consolidations, a débuté il y a deux ans, ne serait-ce que pour satisfaire aux exigences des banques centrales de porter le capital minimum à 5 milliards CFA dès le 1er janvier 2008, puis à 10 milliards [1] [1] et à l’arrivée de nouveaux partenaires renforçant la concurrence.

L’émergence d’acteurs continentaux

C’est dans ce contexte qu’apparaissent depuis peu des partenaires nouveaux qui transforment rapidement le paysage bancaire africain, notamment en Afrique de l’Ouest. Ils sont de deux provenances.

  • Les banques marocaines. La Banque Marocaine du Commerce Extérieur (BMCE) qui, depuis mars 2010, est actionnaire majoritaire de BOA Group. Attijariwafabank qui, après avoir acheté deux banques au Sénégal, est devenue la première banque de l’UEMOA. Elle a également acheté la Banque Internationale du Mali qui est la 3e banque du pays et pris les participations généralement majoritaires des cinq filiales du Crédit Agricole - Crédit Lyonnais au Congo, au Cameroun, au Gabon, en Cote d’Ivoire, et au Sénégal.
  • Cinq banques nigérianes. Access Bank, qui a acheté Omnifinance en Côte d’Ivoire, a l’intention affichée de s’implanter dans 22 pays africains. Le groupe United Bank for Africa (UBA) a le même objectif et vient ainsi de prendre une participation importante dans le capital de la Banque Internationale du Burkina (BIB), première banque du pays, et de Continental Bank au Bénin. UBA a par ailleurs créé une filiale au Cameroun il y a un an, ainsi qu’en Côte d’Ivoire et au Gabon. Le groupe Diamond Bank, déjà présent au Bénin, a l’intention de développer d’autres filiales dans les prochains mois, notamment au Togo, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, de même que Zenith Bank, Skye Bank et Oceanic Bank, déjà présentes au Cameroun.

Le secteur bancaire reste chétif au niveau mondial

Selon le dernier hors série « Banque finance » de Jeune Afrique [2] [2] , les banques africaines demeurent, en taille, très marginales au regard des mastodontes mondiaux :

– le total du bilan des 200 premières banques africaines dépasse légèrement 1 000 Mds de dollars. Ce total placerait une banque unique au 21e rang des grandes banques mondiales ;

– la plus grande banque africaine est implantée en Afrique du Sud. Il s’agit de Stanbic, du groupe Standard Bank. Toujours selon Jeune Afrique, elle est 34 fois plus petite que la première banque mondiale.

Par ailleurs les systèmes financiers restent cloisonnés, hétérogènes, mais en mutation relativement rapide. Les caractéristiques essentielles demeurent les suivantes :

une faible couverture, car le secteur bancaire classique ne répond qu’à une fraction marginale des besoins, avec 5 à 6 % maximum de taux de bancarisation en Afrique noire malgré quelques progrès ces dernières années et la volonté affichée par les banques centrales d’atteindre assez rapidement les 10 %. Il faut toutefois tenir compte de taux de pénétration des IMF, souvent plus important [3] [3] ;

une forte hétérogénéité et de rapides mutations, ainsi sur les 20 dernières années, on a assisté à un profond assainissement. Peu de banques sont en difficulté et la plupart répondent aux exigences des commissions bancaires. Ces mutations se traduisent par un effort sans précédent de modernisation en particulier dans le domaine informatique – les banques africaines n’ont rien à envier à leurs consœurs des autres continents –, un mouvement de privatisation du secteur et une diversification dans l’actionnariat. Il ne reste que très peu de banques d’État.

Les obstacles au développement sont davantage liés à des causes exogènes (difficultés dans la fourniture énergétique, instabilité politique, insécurité, dysfonctionnements de la justice) qu’à des causes internes aux banques.

Une situation contrastée

Les banques des pays de la zone franc présentent les caractéristiques suivantes :

– une exception majeure en termes de réglementation du fait de l’identité des textes et des moyens de contrôle pour les pays de la zone franc ;

– une concurrence longtemps figée, mais en évolution très rapide du fait des créations de nouvelles banques ;

– une réglementation et un contrôle renforcés dans la décennie 1990, très calqués sur la France, avec pour conséquence que certains ratios comme celui portant sur les accords de classement, permettant le renforcement du dispositif de crédit, ne sont respectés par aucune banque.

Les différences demeurent très marquées entre les deux zones monétaires du continent africain. Au total, on comptait 116 institutions financières dont 96 banques en Afrique de l’Ouest fin 2008, soit 47 % de plus en 5 années, pour seulement 38 établissements en zone CEMAC [4] [4] .

Au niveau de la zone UEMOA, l’émergence, il y a 20 ans, des groupes régionaux BOA et Ecobank, puis récemment de Banque Atlantique et de la BRS amène donc à une situation de sur-bancarisation : 20 sont implantées en Côte d’Ivoire, 17 au Sénégal, 13 au Mali, 12 au Burkina Faso et au Bénin (avec seulement 8,4 millions d’habitants). Il y a autant de banques au Bénin qu’au Cameroun, avec des créations provenant soit d’initiatives locales ou régionales (Banque Atlantique), soit d’influences plus politiques (BRS, BSIC [5] [5] ), ou encore de besoins sectoriels (banques de l’habitat, institutions faîtières de microfinance).

Un secteur plein de promesses, mais fragile

L’évolution des banques africaines des pays de la zone franc comporte des éléments positifs et des aspects inquiétants.

Parmi les aspects positifs, on citera le renforcement des fonds propres et de la supervision, qui constitue une garantie pour les épargnants. Les banques africaines sont généralement saines et profitables. Elles sont considérées par les opérateurs économiques comme constituant un des secteurs d’activité les plus performants.

Cependant, l’influence croissante des banques étrangères risque de déplacer les centres de décision hors des pays d’accueil. En conséquence, la présence et l’adaptation au contexte local pourraient ne plus être la principale préoccupation des décideurs [6] [6] , alors qu’elles sont une dimension essentielle du financement du développement.

Le mouvement de retrait des banques françaises (encadré 2) peut être considéré comme regrettable. Il constitue une preuve patente du moindre intérêt porté par la France pour un continent qui, malgré ses faiblesses, constitue néanmoins un marché d’avenir, situé de surcroît aux portes de l’Europe.

Achevé de rédiger le 28 avril 2010

1 Soit environ 1,5 milliard d’euros (Jeune Afrique, hors série spécial financier n° 22, octobre 2009). 2 Jeune Afrique, hors série n° 22, op. cit. 3 Il serait de 25 % par exemple au Burkina Faso et il y aurait 3 fois plus de clients dans les instituts de microfinance du Sénégal que dans les banques. 4 Selon le rapport du Comité monétaire de la zone franc. 5 BRS – Banque Régionale de Solidarité (Togo) ; BSIC – Banque Sahélo-Saharienne pour l’investissement et le Commerce Extérieur, créée en 1999 par les pays membres de la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD). 6 Le groupe BOA est présent dans 6 pays de l’Afrique de l’Ouest, 5 de l’Afrique de l’Est et Madagascar. Voir à ce sujet l’article « Les belles histoires de la Banque Africaine » de Dhafer Saidane et Alain Le Noir dans le hors-série Jeune Afrique déjà cité.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº281
Notes :
1 Soit environ 1,5 milliard d’euros (Jeune Afrique, hors série spécial financier n° 22, octobre 2009).
2 Jeune Afrique, hors série n° 22, op. cit.
3 Il serait de 25 % par exemple au Burkina Faso et il y aurait 3 fois plus de clients dans les instituts de microfinance du Sénégal que dans les banques.
4 Selon le rapport du Comité monétaire de la zone franc.
5 BRS – Banque Régionale de Solidarité (Togo) ; BSIC – Banque Sahélo-Saharienne pour l’investissement et le Commerce Extérieur, créée en 1999 par les pays membres de la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD).
6 Le groupe BOA est présent dans 6 pays de l’Afrique de l’Ouest, 5 de l’Afrique de l’Est et Madagascar. Voir à ce sujet l’article « Les belles histoires de la Banque Africaine » de Dhafer Saidane et Alain Le Noir dans le hors-série Jeune Afrique déjà cité.