An 2020 : quel paysage bancaire en Europe ?

Créé le

03.11.2010

-

Mis à jour le

01.02.2011

BNP Paribas sous contrôle indien, des banques allemandes qui font faillite… Les établissements européens pourraient connaître le pire dans les années qui viennent. Mais le meilleur n’est pas exclu, à certaines conditions.

 

À quoi ressemblera le paysage bancaire en 2020 ? Il est impossible de répondre avec certitude à cette question. Selon les choix politiques opérés, il existe un scénario noir et un scénario rose, qui s’opposent en tous points.

Du scénario « noir »…

Nous sommes en 2020. L’absence de gouvernance économique de l’Europe fait que celle-ci, contrairement aux pays émergents et aux États Unis, s’est enfoncée dans la crise. Les désormais 31 membres de l’Union étant toujours incapables de s’entendre entre eux, les régulations bancaires sont presque aussi fragmentées qu’il y a dix ans. Toute banque qui voudrait opérer sur tous les marchés bancaires des pays de l’Union « subit » près de 100 régulations différentes.

Rien d’étonnant à ce que, dans ces conditions, les industries bancaires nationales aient continué à céder à leurs vieux démons. Les banques allemandes sont toujours aussi émiettées et connaissent encore des faillites en 2012-2013. Les banques anglaises sont, sauf exception, toujours aussi fragiles : après avoir été dénationalisées, elles sont, en effet, retournées à leurs antiques passions pour la spéculation boursière. Mais elles ne sont pas les seules. La plupart des grandes banques européennes, en dépit de Bâle III, ont continué à privilégier les opérations de marché, malgré une nouvelle et forte alerte sur ces marchés en 2013-2014. Les banques du Benelux ne se sont pas remises de la crise. Les banques suisses, quant à elles, ont souffert de la lutte contre les paradis fiscaux, principale avancée des G20 qui se sont succédé après celui de Londres en avril 2009.

Dans ce contexte, les banques françaises figurent parmi celles qui s’en tirent le mieux. Stabilisées autour des sept groupes existant depuis le début des années 2000, elles sont arrivées à « limiter la casse » grâce à l’équilibre entre les métiers bancaires que la banalisation, inscrite dans la Loi bancaire de 1984, leur a permis de trouver. Mais cette solidité n’est que relative. D’une part, elles ont, pour la plupart, « raté le coche » de l’internationalisation. BNP Paribas mis à part, la plupart n’ont pas su accompagner la montée en puissance des pays émergents. La Société Générale, quant à elle, a souffert de la crise durable des pays d’Europe de l’est dans lesquels elle disposait d’une part de marché significative. Et les banques mutualistes, mal préparées culturellement à l’activité internationale, ont continué à acheter trop cher des banques opérant sur des marchés de second rang, à l’image de ce qu’avait fait le Crédit Agricole en Grèce avec Emporiki.

Mais là n’est peut-être pas le plus grave. Car BNP Paribas est très récemment passé sous contrôle indien et la Société Générale sous contrôle chinois. La fragilité capitalistique des banques privées françaises n’a pas résisté à la crise. Malgré le vibrant appel au « patriotisme économique » lancé par le gouvernement, le principe de réalité a prévalu. De plus les autorités bancaires n’ont pas pu s’opposer à cette prise de contrôle suite à la directive 2007/44/CE, qui les corsette considérablement lors d’opérations transfrontières, qu’elles émanent d’un opérateur européen ou non. Quant à la Banque Postale, sa privatisation partielle récente s’est traduite par la montée en puissance dans son capital de Bank of America, de Barclays et du fonds d’investissement Fidelity. Les capitaux étrangers contrôlent ainsi désormais près de 40 % du marché bancaire français. Et ce qui est vrai en France l’est aussi dans la plupart des autres pays européens (à l’exception de l’Allemagne). Le résultat ne s’est pas fait attendre. Dès qu’il y a un problème de rentabilité ou d’arbitrage stratégique majeur à opérer, ces banques font désormais porter prioritairement l’ajustement sur les effectifs et les prises de risques dans le financement des économies européennes…

... au scénario « rose »

Changement de décor. L’Europe, enfin sortie du marécage du Traité de Nice, a profité de la crise pour se doter d’une esquisse de gouvernance économique. Petit à petit, l’harmonisation financière européenne s’est faite, ce dont témoignent deux événements majeurs :

• La création d’un superviseur bancaire européen en 2013. Ce superviseur, nettement renforcé dans ses pouvoirs par rapport aux préconisations du rapport de Larosière, est directement en charge de la vingtaine de groupes de dimension véritablement européenne. Les quelque 8 000 autres banques restent contrôlées nationalement, car il a été jugé qu’il serait inefficient de les faire contrôler par un superviseur unique éloigné du terrain.

• La fusion d’Euronext et de Deutsche Borse en 2013. Cette opération, qui a surpris tout le monde, avait été précédée par la fusion de LCH Clearnet et d’Eurex, opération réalisée, en 2012 avec l’appui de la BCE pour faciliter la compensation des dérivés dans la zone euro.

Deux autres grands changements seront apparus pendant la décennie 2010. Le premier, en début de période, correspond à la création, dans chaque pays, d’une Autorité unique de protection des consommateurs pour les opérations de banque et d’assurance, Autorité qui agit en subsidiarité de l’instance européenne du même nom, pilotée conjointement par les Directions de la consommation et du marché intérieur de la Commission. Le second changement correspond à la révision de la directive 2007/44 sur les prises de contrôle transfrontières. Alors que le premier texte avait ouvertement privilégié la libre circulation des capitaux sur les approches prudentielles, le nouveau texte rédigé en 2012 a inversé la tendance. Le nouveau texte distingue nettement les opérations amicales des opérations hostiles et exige un seuil de contrôle suffisant pour que le pouvoir effectif de contrôle soit indiscutable (raison du refus de la prise de contrôle de la Société Générale par BNP en 1999).

Sur la base d’un marché bancaire européen en cours de constitution, l’industrie bancaire européenne a ainsi enfin pu se recomposer. Ce sont les banques espagnoles et françaises qui ont, le mieux, su tirer leur épingle du jeu dans ce domaine :

  • Santander a racheté Commerzbank en 2012 ;
  • BNP Paribas a racheté la troisième Landesbank allemande en 2014 ;
  • HSBC a racheté Intesa en 2014 ;
  • La Société Générale a racheté Lloys TSB, récemment privatisée, en 2016 ;
  • UBS a échangé des participations avec Casa en 2016.
L’industrie bancaire européenne est ainsi désormais structurée autour d’une dizaine de grands opérateurs internationaux. De son côté, la place financière de Paris a pris sa revanche sur Londres : les grands émetteurs ont enfin accepté de jouer le jeu et les grandes banques françaises ont progressivement rapatrié une partie significative de leurs salles des marchés londoniennes.

L’industrie bancaire européenne ne s’est pas contentée de se restructurer en interne. Elle a aussi profité de la crise bancaire américaine pour consolider ses positions, à Wall Street d’abord, mais aussi sur la banque de détail à l’échelle de l’ensemble du continent américain. Et surtout les banques européennes ont su prendre le virage de l’émergence des pays du Sud. En 2020, les banques européennes occupent ainsi 2 des 10 premières places dans les classements des banques brésiliennes, russes, indiennes, et chinoises.

Ce scénario rose est parfaitement crédible. À tout le moins, peut-on rêver. Et il faut alors se rappeler que, du rêve à la réalité économique, il ne manque généralement qu’une chose : la volonté politique. Prions pour que celle-ci voit le jour.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº730