Stratégie

Tectonique des plaques
dans la fintech allemande

Créé le

20.03.2023

-

Mis à jour le

23.03.2023

Créées pour servir les consommateurs, les start-up financières outre-Rhin se recentrent désormais
sur la finance embarquée au service des entreprises,
une manière de devenir rentables plus rapidement et de rassurer les investisseurs. Le mouvement s’accompagne d’une consolidation.

Même les ténors américains s’y intéressent. JP Morgan, notamment, envisage de créer une banque en ligne concurrente de la star allemande N26. « Nous attendons d’abord de voir comment progresse Chase au Royaume-Uni », a commenté le directeur Allemagne de JP Morgan, Stefan Povaly, au média spécialisé Finance FWD, mais il est vrai que sa petite équipe de Berlin prépare le terrain « en testant la réglementation et l’infrastructure ».

La banque américaine n’est pas la seule à s’intéresser au marché allemand très concurrentiel des banques de détail en ligne. Ce dernier est en pleine restructuration, avec l’arrivée de nouveaux acteurs et des consolidations en cours. Le mouvement lancé par ING-Diba, Consorsbank (filiale de BNP Paribas) ou Comdirect (filiale de Commerzbank) est maintenant suivi par l’ensemble des banques allemandes, y compris les caisses d’épargne et banques coopératives. Désormais, 67 % des Allemands gèrent leurs comptes depuis une application sur leur téléphone portable, relève l’association allemande des industries du numérique, BitKom. La tendance va se confirmer, avec une croissance du chiffre d’affaires des « nouvelles banques » de 30,9 % en 2024, selon les prévisions de l’institut de recherche Statista.

Le fonds Vanguard s’est lancé de son côté sur les plates-bandes des néocourtiers allemands Trade Republic et Scalable Capital. Comme JP Morgan dans la banque de détail, le géant américain des ETF compte sur son assise et sa réputation internationales pour convaincre les investisseurs privés. Après la gestion de fortune en ligne lancée malencontreusement quelques jours avant le début de la guerre en Ukraine en février 2022, son offre doit s’étoffer dans les prochains mois, a annoncé son directeur Allemagne, Jesper Wahrendorf, tout en reconnaissant l’ampleur de la tâche.

80 % des Allemands boudent la bourse

Actuellement, 18,3 % des Allemands investissent en actions, selon la fédération allemande des acteurs du secteur (Deutsche Aktieninstitut), et donc plus de 80 % ne le font pas : « Dans le contexte européen, les Allemands sont les meilleurs épargnants, mais les pires investisseurs sur le marché des capitaux. Notre ambition est de construire un pont », explique Jesper Wahrendorf à Finance FWD.

Une première passerelle a été déjà lancée avec l’offre d’opérations en bourse dites « sans frais » qui a fait le succès de Trade Republic, Scalable Capital, FlatexDegiro ou Finanzen.Net Zero. Ces néocourtiers en ligne peuvent proposer des transactions meilleur marché, grâce, d’une part, à la concurrence entre les bourses régionales allemandes et, d’autre part, aux « paiements pour flux d’ordre », que l’autorité allemande de supervision, la BaFin, est seule à autoriser explicitement en Europe. Jusqu’à présent, les accords en cours de négociation à Bruxelles pour la réforme des règlements Mif autorisent les États à continuer leur chemin solitaire...

La percée remarquée des néocourtiers durant le Covid s’est néanmoins ralentie en 2022. En 2023, le volume des transactions qu’ont géré les Allemands devrait atteindre 147,20 millions d’euros (contre 232,30 milliards aux États-Unis...) et croître ensuite de seulement 2,5 % par an d’ici 2027, selon Statista.

Pression sur les marges

Avec un taux de pénétration de l’ordre de 3 %, « le modèle des neobrokers a atteint la limite de sa clientèle potentielle », estime Martin Faust, professeur de la Frankfurt School of Finance & Management. Après l’envol des banques en ligne il y a vingt ans, puis celui des courtiers robots et enfin des néocourtiers sans frais, les fintechs se trouvent « à un moment critique », constate-t-il. Dans l’ensemble des start-up de la finance, « la clientèle est très sensible aux prix et très volatile. Les marges sont donc réduites sous la pression constante de nouveaux concurrents ».

Cette pression fait bouger les frontières entre les activités des différents acteurs. S’aventurant sur le domaine de N26, les néocourtiers Trade Republic et Sclalable Capital tentent d’attirer de nouveaux clients en proposant des taux d’intérêt sur les comptes courants de 2 % et 2,3 % respectivement. « Sans les frais de marketing pour trouver de nouveaux clients, nous aurions déjà atteint le seuil de rentabilité », assure le cofondateur de Sclalable, Erik Podzuweit.

Les nombreuses fintechs qui ont obtenu une licence bancaire ont également été contraintes de revoir leur modèle pour répondre aux exigences de la BaFin, inquiète de leur croissance mal contrôlée. N26 a ainsi été contrainte de se limiter à 50 000 nouveaux clients par mois maximum sur ses 24  marchés. Elle a donc cherché plutôt à élargir sa palette de services, avec de l’épargne en Allemagne, du crédit à la consommation en France ou des placements en cryptomonnaies sur six marchés européens. Scalable investit pour sa part massivement pour pénétrer de nouveaux marchés européens.

La finance embarquée gagne du terrain

Cette tectonique des plaques pousse en partie aux fusions. Les rumeurs de reprise du néocourtier allemand Bux par N26 ont fait long feu. Pour autant, « nous observons les opportunités du marché et ne nous interdisons pas de racheter un partenaire pour compléter notre offre », explique un porte-parole de la banque en ligne. Tandis que Fidor Bank, la fintech allemande de BPCE, ferme ses portes, le spécialiste français du paiement Qonto a acquis 50 000 clients supplémentaires en rachetant la fintech allemande Penta en juillet 2022, une « démarche essentielle pour accéder aux premiers marchés bancaires pour les PME », note Torben Rabe, responsable Allemagne de Qonto. Le groupe danois Ageras a repris pour sa part la fintech berlinoise Kontist, un service bancaire et fiscal dédié aux indépendants.

Le mouvement s’est surtout dirigé du service aux consommateurs, le « B2C », vers le service aux entreprises, le B2B. Le B2C dominait le marché allemand, avec cinq des sept « licornes » allemandes valorisées à plus d’un milliard de dollars dans ce secteur, note une analyse du cabinet McKinsey : N26, Trade Republic et Scalable, ainsi que WeFox dans l’assurance et Raisin dans l’épargne.

Désormais, les investisseurs se dirigent vers les acteurs de la « finance embarquée », sur le modèle de la licorne berlinoise Solaris ou de la fintech française Treezor (rachetée par Société Générale), qui permettent aux banques et entreprises d’élargir rapidement leur palette de service, même sans détenir elles-mêmes une licence bancaire en Allemagne. « Dans un contexte où tout le monde est prudent, ce modèle permet de voir rapidement si un investissement est rentable ou pas », note le cofondateur du fonds Project A Ventures, Florian Heinemann.

Les lignes entre grossistes et détaillants bancaires sont désormais brouillées : ING Diba utilise le robot de Scalable pour les placements, N26 passe par les fintechs BigPanda pour proposer des cryptomonnaies, Wise pour les transferts internationaux ou Raisin pour l’épargne.

Cette finance intégrée évolue elle aussi. Solaris s’éloigne de ses premiers clients, les fintechs, pour viser les partenariats plus solides avec les grandes entreprises. Elle élargit également sa base géographique en rachetant son concurrent britannique Contis, après avoir levé 190 millions supplémentaires. « À l’avenir, les fintechs pourraient révolutionner davantage les services financiers B2B et exploiter d’autres domaines », estime André Jerenz, auteur de l’étude McKinsey sur la fintech. Il voit du potentiel, notamment, dans « la monétisation des données bancaires et de marché ».

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº879
Flux et reflux dans les effectifs
Le grand mouvement de restructuration des fintechs en Allemagne s’accompagne d’une double vague de licenciements et de recrutements, pour adapter les effectifs aux nouveaux enjeux. Solaris, Trade Republic ou Wefox ont licencié jusqu’à 10 % de leurs employés ces derniers mois, donnant l’impression d’un vaste firing round.
Dans le même temps, le recrutement a toutefois progressé de 8,2 % en 2022 et des fintechs comme N26 et C4 ont vu leurs effectifs progresser, analyse le média spécialisé Finanze Szene. Le grand mouvement est donc loin d’être achevé, comme le montre aussi la reprise très nette des investissements, avec pas moins de six nouvelles levées dans le secteur depuis le début de l’année.