La numérisation, arme contre le détournement à des fins terroristes

Créé le

15.03.2023

-

Mis à jour le

20.03.2023

La cartographie des envois d’argent de la France vers l’Afrique est corrélée à celle de l’implantation de groupes armés terroristes. La digitalisation des paiements pourrait constituer un moyen d’endiguer le financement de leurs activités.

Mesurer parfaitement l’ampleur des remises migratoires émises par les diasporas depuis la France vers les pays d’Afrique n’est pas aisé. En effet, il n’existe pas de statistiques officielles sur ces populations, en termes de nombre et d’origine ; celles de l’Insee ne prennent en compte que les migrants de première génération et leur descendance directe. De plus, tous les moyens de transfert existants ne sont pas forcément tracés, mesurés ou même simplement régulés. Néanmoins, on peut considérer les caractéristiques suivantes : les transferts concernent toutes les CSP, se font à une fréquence de trois fois par an pour un montant annuel moyen de près de 1 400 € (source : enquête AFD/IPSOS 2020). L’ensemble de ces flux tracés représente globalement plus de 25 milliards d’USD en France, principalement à destination du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne (un peu moins d’1 % du PIB, montant supérieur à l’aide publique au développement).

Les motivations à l’origine de ces transferts sont principalement d’ordre familial, la famille étant le lien le plus fort qui lie les diasporas avec leur pays d’origine. Puis vient le lien humanitaire ou associatif, y compris sur les deuxième ou troisième générations d’émigrants. Enfin, la culture. L’étude AFD/IPSOS 2020 relève que les sommes envoyées sont indispensables aux bénéficiaires ou qu’elles représentent un complément de revenus important.

En devise fiduciaire

Ces motivations d’ordre familial ou culturel ne se rapprochent pas, de près ou de loin, du terrorisme. L’implantation des groupes terroristes armés est néanmoins corrélée aux destinations géographiques des remises migratoires. Ce lien, naturellement extrêmement complexe à estimer en termes financiers, s’appuie principalement par la réalisation en monnaie fiduciaire de la remise, en bout de chaîne.

La plupart des solutions de transfert d’argent existantes, soumises à la réglementation des pays à l’origine des transferts, sont en général capables de bien identifier et tracer les expéditeurs et, dans une certaine mesure, les bénéficiaires, en s’appuyant lorsque c’est possible sur les informations bancaires à la réception, ou sur toute procédure propre visant à identifier les bénéficiaires non bancarisés. Si ces procédures sont solides, et même de plus en plus solides, elles s’arrêtent cependant à la remise de la somme transférée au bénéficiaire. Or, dans la grande majorité des cas, cette remise est faite en devise fiduciaire, le taux de bancarisation de ces zones étant faible (de 5 % à 10 % en Afrique subsaharienne).

C’est au moment de la réalisation en monnaie fiduciaire de la remise des fonds que le risque de détournement à des fins terroristes intervient. Les mécanismes sont multiples et peuvent prendre de nombreuses formes. Prenons le cas du Tchad, où le financement des groupes armés s’appuie sur l’extorsion. C’est le cas sur les bords du Lac Tchad, par exemple, où les pêcheurs sont « redevables » d’un soutien financier, matérialisé sous la forme de dons à des associations cultuelles ou religieuses. Le montant des transferts vers le Tchad en 2021 s’élevait à 577 milliards de francs CFA (source : FIDA) ; avec un taux de bancarisation de 5 %, il est difficile d’en mesurer la destination et des organisations comme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) se sont emparées du sujet.

Les diasporas ne sont pas naïves et militent de plus en plus pour une traçabilité étendue de leurs transferts. Ainsi, avec la progression de la digitalisation des paiements en Afrique, que ce soit par des intermédiaires de paiement ou par l’utilisation de wallets, on constate de nouveaux comportements. C’est le cas du règlement direct de factures de proches, lorsque c’est possible, ou de l’activation de transferts directement à destination des fournisseurs de biens ou de services, qui profiteront à coup sûr aux proches. Par ces moyens, les diasporas s’assurent que les fonds, notamment ceux destinés à la santé, sont utilisés à bon escient.

Poursuivre la digitalisation au-delà de la chaîne classique de transfert de fonds semble un bon moyen de tarir une partie des flux détournés au profit d’organisations terroristes et est, de plus, hautement profitable à l’inclusion financière.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº879