Si les systèmes d’interface client des banques et bon nombre de leurs applications d’entreprise (par exemple, leurs applications de RH), sont de plus en plus souvent cloud natifs, tel n’est pas le cas de leurs systèmes sous-jacents. En effet, dans le back-office, les systèmes technologiques stratégiques en charge du traitement des opérations de débit et de crédit comme de la gestion des paiements, reposent encore très souvent sur des ordinateurs centraux au lieu d’être hébergés dans les batteries de serveurs qui alimentent la majeure partie de l’économie digitale. Le remboursement d’un prêt ou la réception d’un salaire à temps dépendent encore en partie d’un enchevêtrement hétérogène de connexions réseau que seul un nombre toujours plus restreint de programmeurs informatiques (par exemple spécialistes des langages COBOL et assembleurs) savent modifier et maintenir.
Vaincre une certaine réticence au changement
Jusqu’ici, les banques se montraient réticentes à abandonner ces technologies héritées (des logiciels parfois installés depuis des décennies). Et ce, pour deux raisons : ils fonctionnaient et leur étaient familiers. Mais la résilience et l’habitude à freiner la vague de migration des systèmes stratégiques vers le cloud. Nous avons vu à quel point les fintechs digital natives peuvent se montrer bien plus rapides que les banques conventionnelles lorsqu’il s’agit de lancer et d’adapter de nouveaux produits grand public. Cette agilité s’explique en grande partie par l’adoption de la technologie cloud.
Sans le cloud public, les marques proposant des services de paiement différé, les processeurs de paiement et les challengers du secteur bancaire n’auraient pas pu connaître cette croissance fulgurante. Mais les premiers mois de la pandémie de Covid-19 ont aussi amené bon nombre de banques conventionnelles à mettre les bouchées doubles pour imaginer des solutions basées sur le cloud. De nombreuses équipes dirigeantes ont ainsi rapidement pris l’habitude de lancer de nouveaux produits et processus en quelques semaines, là où elles auraient auparavant mis plusieurs mois, voire plusieurs années à le faire.
Après des années d’inertie, pendant lesquelles la priorité technologique consistait à déployer des microservices et des API afin de gagner en agilité sans rien modifier aux systèmes stratégiques, nous assistons depuis quelques mois à un changement radical. On ne compte plus les banques qui veulent aujourd’hui s’attaquer à cet enchevêtrement de systèmes et à initier la migration de leurs opérations stratégiques vers le cloud public. Cette grande migration connaîtra son lot de revers et d’embûches, mais il n’en demeure pas moins qu’à terme, elle redéfinira les business models des banques et la façon dont elles servent leurs clients.
Le cloud public des banques atteint sa maturité
Si la migration des systèmes stratégiques vers le cloud atteint son point de basculement aujourd’hui, c’est principalement parce que les logiciels cloud natifs nécessaires aux activités bancaires stratégiques atteignent un niveau de maturité qui justifie les efforts à déployer. Bien qu’ils ne puissent encore répliquer les fonctionnalités des systèmes exécutés sur les ordinateurs centraux pour l’ensemble des produits, les avantages du passage au cloud compensent aujourd’hui la difficulté que représente la migration de milliers de processus logiciels et de millions de comptes client vers un environnement complètement nouveau. En parallèle à la maturation des logiciels, les fournisseurs d’infrastructure cloud n’ont cessé d’améliorer la sécurité et la résilience de leurs services, au point où il devient difficile de rejeter le cloud public pour des raisons de risques opérationnels ou de sécurité. Leur ambition aujourd’hui ? Convaincre les banques de leur capacité à traiter les pics de transactions les plus extrêmes, tout en repoussant les hackers les plus déterminés. Conscients de l’enjeu économique que représentent les énormes charges de travail actuellement traitées par les ordinateurs centraux des banques, les fournisseurs de cloud ont aussi intérêt à tout mettre en œuvre pour permettre la migration de leurs systèmes stratégiques.
La maturité technique à elle seule ne suffirait toutefois pas à enclencher la migration dont nous voyons les prémices. Ce virage s’explique également par la pression concurrentielle – les banques voyant les fintechs et les géants de la Big Tech faire le bonheur de leurs clients grâce à des produits innovants, qui ne sont souvent que des services bancaires existants présentés sous une forme inédite via des interfaces irréprochables (facilitation des transactions boursières grâce à la suppression des commissions, par exemple, ou encore, comme on le voit dans les pays anglo-saxons, services de paiement différé intégrant le layaway au paiement – le vendeur réservant un produit à un consommateur jusqu’à ce que celui-ci en ait réglé la totalité du prix).
Une telle concurrence à faire un choix : se contenter d’un rôle de soutien du back-office ou s’engager à innover aussi rapidement que ces nouveaux acteurs. Dans les deux cas, cela exige aujourd’hui le déploiement d’un nouveau code et de nouveaux produits – ce que le développement cloud natif facilite grandement.
Systèmes vieillissants
et pression réglementaire
Le coup d’envoi de la grande migration cloud des systèmes stratégiques remonte probablement au mois de septembre dernier, au moment où une grande banque mondiale s’engageait à migrer dans le cloud ses systèmes stratégiques orientés consommateur aux États-Unis. Sa principale motivation ? Selon son directeur produit, sa capacité à innover pour répondre aux besoins des clients. Mais des raisons moins évidentes expliquent aussi ce tournant. Avec le vieillissement des systèmes exécutés sur des ordinateurs centraux, on constate que le vivier de talents techniques maîtrisant ces systèmes se réduit et vieillit également.
Dans le même temps, les spécialistes du cloud sont plus nombreux et évoluent au rythme des innovations, telles que le Web3, terme qui désigne une nouvelle version décentralisée de l’Internet, reposant sur la blockchain. Enfin, les organismes de régulation considèrent de plus en plus les systèmes stratégiques vieux de plusieurs décennies comme des risques commerciaux potentiels et exhortent les banques à les mettre à niveau pour des raisons de sécurité et de résilience (bien que, pour être honnête, d’autres organismes de régulation, comme au Royaume-Uni, continuent de se demander si le cloud est suffisamment sûr pour les activités bancaires stratégiques).
En définitive, le cloud facilitant le développement, l’essai et la commercialisation de nouveaux produits et services, les clients bénéficieront d’une plus grande innovation produit. Si certaines offres continueront d’être commercialisées via les canaux de distribution des banques, elles seront de plus en plus souvent intégrées dans les activités quotidiennes en ligne, à l’instar du paiement différé, ou encore revendues via des partenariats avec des sociétés technologiques et de biens de consommation. La grande migration cloud des systèmes stratégiques ne se fera pas du jour au lendemain, mais elle est aujourd’hui devenue inévitable. Et pour les clients des banques comme pour leurs actionnaires, les avantages de ce changement ne se feront pas attendre.