Nous traversons une période décisive où la transition technologique, notamment avec l’intelligence artificielle (IA), transforme en profondeur l’industrie financière. Cette évolution offre de nombreuses opportunités notamment pour l’analyse de marchés, l’analyse des émetteurs ou les applications destinées aux particuliers. Elle embarque, par construction, quelques risques (biais, opacité des modèles, cyber-risques) et des questions cruciales sur la qualité et la souveraineté des données, un enjeu central pour les sociétés de gestion (SGP) et leurs clients.
IA : accélérateur de la disruption technologique
Nous assistons à une révolution technologique. Elle ne date pas de Chat GPT, mais a débuté il y a plusieurs années déjà. L’un des moteurs principaux de cette révolution technologique est l’IA s’appuyant sur des modèles de données très développés. Cette technologie est en train de transformer tous les métiers de notre industrie y compris la relation avec les clients, qu’ils soient professionnels ou particuliers.
Autrefois, l’information assurait un avantage compétitif. Aujourd’hui, c’est la manière de traiter, de diffuser et de transmettre l’information, qui constitue la véritable force, car l’information elle-même est désormais accessible à tous.
Les data models sont au centre de cette révolution pour les sociétés de gestion. Le véritable enjeu réside dans le traitement global des données, et il est crucial que ce traitement ne se fasse pas de manière opaque comme une « boîte noire ». C’est là que réside la véritable disruption. Que signifie le terme « data » ? Il s’agit simplement d’information. Et de l’information, il y en a toujours eu. Il y en a désormais de plus en plus, formatée ou pas, et notre capacité à traiter cette information est donc essentielle.
Sociétés de gestion : être digitales
ou ne pas être
À l’Association française de la gestion financière (AFG), nous accompagnons les sociétés de gestion dans cette transformation. Cette mission est primordiale pour s’assurer que l’innovation et les nouvelles technologies soient intégrées et participent à la compétitivité des sociétés françaises. La commission Innovations Technologiques, présidée par Muriel Faure et Olivier Taille, a publié en février 2023 un livre blanc sur les enjeux de la transformation digitale et les perspectives offertes par l’IA. Ce travail témoigne de l’engagement de l’AFG à accompagner les sociétés de gestion dans la compréhension et l’adaptation à ces évolutions. La transition vers le digital est un passage obligé aussi pour elles : elles seront digitales ou ne seront pas. Celles qui ne s’adapteront pas rapidement risquent de se retrouver hors du marché.
Pour les sociétés de gestion, l’IA permet d’exploiter le flux de données sur toute la chaîne de valeur, d’améliorer la capacité prédictive, de développer de nouveaux outils et modèles d’investissement, de mieux gérer les risques, et d’optimiser les processus opérationnels. Pour leurs clients, l’IA permet de faciliter et de démocratiser les décisions d’investissement, notamment via les robo-advisors, en offrant des solutions accessibles, personnalisées et adaptées à chaque client. Il s’agit donc d’une véritable opportunité sur toute la chaîne de valeur !
Le sujet de l’extra-financier
Les sociétés de gestion doivent continuer à exercer leur métier : gérer et faire fructifier l’épargne de leurs clients, en investissant dans des projets économiques rentables sur le long terme. C’est cela, le métier de gérant d’actifs.
Toute transition comporte des risques qu’il faut prendre en compte : l’IA n’est pas une solution miracle. Ce qui compte, c’est le traitement de l’information et ce que l’on en fait. Il faut rester vigilant, notamment concernant la donnée extra-financière : c’est un défi permanent pour les gérants d’actifs.
Qualité des données : un enjeu
à plusieurs niveaux
Le point de départ de ce défi, c’est la qualité des données : mettre des données de mauvaise qualité dans l’IA, c’est comme mettre du gasoil dans le moteur d’une Formule 1. La performance ne sera pas au rendez-vous. Nous faisons face à trois enjeux majeurs :
– le premier enjeu est l’utilisation de données de qualité à un coût maîtrisé : les coûts sont ici de plus en plus élevés, en particulier pour les données extra-financières. Ils ont doublé en quelques années dans les comptes des sociétés de gestion et sont répercutés sur l’épargnant. Or, la qualité des données est un enjeu majeur pour la sélection des investissements. Malgré ses avantages, l’IA reste structurellement fortement dépendante de la donnée et de sa qualité. Ce qui nous amène à une grande vigilance sur la transparence des modèles. À cet égard, il est essentiel de garantir une supervision adéquate des prestataires de données extra-financières pour assurer cette transparence ;
– le second enjeu est réglementaire : alors que les notations ESG sont de plus en plus réglementées, les fournisseurs de donnée ESG, eux, ne le sont pas, ce qui est préjudiciable pour notre industrie. À l’AFG, nous sommes très mobilisés sur ce sujet et interpellons régulièrement les autorités compétentes sur cette incohérence. Il est impératif de garantir la qualité, l’intégrité et la traçabilité des données notamment dans le cadre des réglementations ESG (SFDR, CSRD). Le greenwashing peut en effet provenir d’une mauvaise qualité des données, nuisant à la crédibilité des sociétés de gestion qui les utilisent. Pour exercer correctement le métier d’analyste et faire les bons choix d’investissement, il est donc essentiel d’avoir accès à la donnée brute et non retraitée. C’est un point crucial pour lequel l’AFG milite activement auprès des autorités européennes. Nous n’avons pas encore obtenu gain de cause, mais nous ne lâcherons pas ;
– le troisième enjeu est la souveraineté des données : les fournisseurs de donnée sont le point de départ de la chaîne d’investissement. Le coût et la qualité de leurs produits ont donc des conséquences en matière de choix d’investissement et de protection des investisseurs. L’Europe est trop dépendante de quelques fournisseurs non européens, ce qui constitue une préoccupation importante pour orienter les flux d’investissements des épargnants européens.
Nous saluons le professionnalisme des fournisseurs de données dont nous avons besoin pour éclairer, enrichir et prendre nos décisions d’investissement.
Rester maître de ses données
Mais mon propos est ailleurs. Un chantier immense est devant nous pour redessiner le tissu industriel européen, les rapports Noyer et Letta ainsi que les récentes recommandations du rapport Draghi sur la compétitivité de l’Union européenne, recommandations que l’AFG soutient, soulignent un point : il y a urgence. Nous ne pouvons pas redessiner notre tissu industriel sur la base de données qui échappent à notre contrôle. Nous devons rester maîtres de nos données et il est urgent de restaurer notre souveraineté en ce domaine.
L’Europe doit reprendre le contrôle de ses données. Perdre ce contrôle total reviendrait, à terme, à perdre la capacité de définir nos propres normes. Car, rappelons-le : qui maîtrise la donnée maîtrise la norme. Souhaitons-nous voir imposer des normes qui ne sont pas les nôtres, alors que nous devons relever des défis colossaux en matière de transition énergétique et écologique ?