Une compréhension accrue des usages de la blockchain et des DLT

Créé le

22.05.2023

-

Mis à jour le

23.05.2023

La consolidation du secteur des crypto-actifs au fil du temps, de ses difficultés et de ses avancées, avec de plus en plus d’acteurs institutionnels qui se positionnent avec conviction sur la tokenisation d’actifs : le tout s’opère avec une technologie plus mature, un cadre réglementaire propice à l’innovation et une sécurité accrue.

Crypto-actifs, NFT, tokenisation de titres financiers et monnaie numérique de banque centrale (MNBC) forment un ensemble qui intrigue et fait l’objet d’une attention croissante du public. Ces différentes formes d’actifs numériques couvrent un spectre très large d’usages, d’acteurs et de technologies, qui évoluent parfois avec beaucoup de divergences mais convergent sur une idée commune : le fait que la tokenisation d’actifs numériques ou physiques permise par la blockchain et les technologies de registres distribués (Distributed Ledger Technology – DLT) ont ouvert la voie à une révolution dans la manière de concevoir la propriété et la gestion de ces actifs, des échanges monétaires et des titres.

Que l’on croie ou non au potentiel de cette technologie, 2023 sera une année marquante. Depuis maintenant plus d’une décennie, la blockchain a mobilisé d’une part une génération d’entrepreneurs en quête notamment d’un schéma alternatif au système financier existant, et d’autre part, l’attention des institutions financières, qui voient la tokenisation comme une menace ou une opportunité majeure.

Nombreuses sont les institutions financières qui reconnaissent les avantages de la tokenisation d’actifs, qui permettra notamment des processus de gestion de titres automatisés (ex. calcul des coupons d’obligations), des interactions facilitées entre différentes zones géographiques (ex. paiements cross-border), une optimisation des infrastructures de marché (ex. règlement en MNBC) et une meilleure liquidité de certaines catégories d’actifs (ex. SCPI).

De manière transverse pour les gestionnaires d’actifs, il s’agit aussi de se doter de systèmes afin de stocker, gérer et sécuriser les clés des portefeuilles numériques détenus pour le compte de leurs clients, quelle que soit la catégorie d’actifs numériques en question.

Le marché a affiné sa compréhension des cas d’usage sur lesquels la technologie avait du potentiel ou non, ce qui a fondé la possibilité de mieux voir les passerelles entre deux mondes très isolés au préalable. D’un côté, la finance dite traditionnelle expérimentant majoritairement sur des schémas d’alternative à l’existant via la tokenisation. De l’autre, une vision technologique et défiante à l’égard du cadre actuel, avec une volonté forte de remplacer et réinventer l’existant.

Un cadre innovant

Deux réglementations majeures ont été élaborées au niveau européen, visant à combler le vide juridique et à permettre l’émergence d’initiatives innovantes s’appuyant sur la blockchain.

Le règlement européen sur les marchés de crypto-actifs, dit « règlement MiCA », a été adopté en avril au Parlement européen. Par ce texte, l’Union européenne (UE) se dote d’un cadre réglementaire dédié aux actifs numériques, qui prévoit notamment la création d’un passeport européen pour les prestataires de services sur crypto-actifs, les autorisant à fournir leurs services dans toute l’UE.

Un autre effort d’harmonisation de la réglementation a également été fait au niveau européen avec le règlement européen sur un régime pilote pour les infrastructures de marché reposant sur la technologie des registres distribués, dit « régime pilote DLT », entré en application en 2023. Ce texte propose un cadre réglementaire transitoire pour tous les acteurs de la gestion de titres, afin d’utiliser en conditions réelles des DLT dans le cadre des infrastructures de marché et concerne les opérations portant sur les instruments financiers tokenisés, comme les actions ou les obligations par exemple.

Dans le cadre de ce régime pilote, les banques centrales de l’Eurosystème vont aussi pouvoir proposer des modèles de règlement adaptés à ces nouveaux actifs. C’est le cas par exemple de la Banque de France, qui a annoncé souhaiter poursuivre ses expérimentations sur la MNBC de gros, en s’appuyant sur son rôle de pionnier sur ce sujet via sa plateforme DL3S construite au fil d’expérimentations, dont certaines auxquelles nous avons contribué pour développer de nouvelles fonctionnalités.

Les protocoles mûrissent

Depuis plusieurs années, la technologie blockchain est mise en avant pour son potentiel à changer fortement le rôle des intermédiaires et des tiers de confiance : traçabilité et immuabilité des transactions, automatisation des processus métier, décentralisation, sécurisation des flux. Pour la finance, elle offre l’opportunité d’avoir des échanges financiers plus rapides et automatisés, transparents et sécurisés.

Les attentes étaient fortes lors des premières expérimentations en 2016-2017, et parfois au-delà des capacités de la technologie. La blockchain a été critiquée pour d’autres aspects, à raison ou à tort (par exemple sur l’idée reçue de la consommation énergétique).

Alors que les protocoles publics les plus matures, comme Ethereum, ont continué d’évoluer pour mieux répondre aux attentes des acteurs, les protocoles permissionnés se sont également transformés sur de nombreux points.

Dans le cadre de nos travaux et projets s’appuyant sur l’open source Hyperledger Fabric, en collaboration avec IBM Research, nous avons démontré pouvoir combiner la gestion de la confidentialité et de l’anonymat des transactions et l’auditabilité du registre avec un niveau de performance conforme aux besoins d’applications de détail.

Les expérimentations passées ont aussi été l’occasion de tester des schémas avancés d’interopérabilité avec d’autres protocoles blockchain.

Ce sujet technique clé permet in fine d’effacer de plus en plus la frontière qui semblait exister entre les blockchains dites de consortium et les blockchains publiques, dans un schéma en devenir où les deux ont vocation à cohabiter sur certains usages relatifs aux actifs numériques.

De réelles perspectives

Cela fait déjà cinq ans que le JPM Coin a été lancé par JP Morgan, avec l’objectif de faciliter les échanges internationaux entre institutions financières. Depuis, d’autres banques se sont lancées. C’est le cas par exemple de la banque d’investissement Goldman Sachs, qui a lancé cette année sa plateforme de gestion d’actifs numériques « GS Digital Asset Platform » au service des investisseurs institutionnels et entreprises à l’occasion d’une émission d’une obligation de 100 millions d’euros à deux ans par l’European Investment Bank.

Nos différents projets nous permettent de bien cerner les questions fonctionnelles et techniques nécessaires à la construction ou l’utilisation d’une plateforme de gestion d’actifs numériques et la mise en place d’outils de gestion/sécurisation des clés cryptographiques. Des travaux de recherche sont encore nécessaires pour parfaire les capacités techniques des DLT, par exemple sur la cryptographie avancée, ce pourquoi nous associons souvent IBM Research. De surcroît, ces initiatives nécessitent une expertise réglementaire forte pour se doter de processus, d’un dispositif et d’outils permettant d’opérer la surveillance des mouvements financiers.

Les dernières avancées montrent que les perspectives de la tokenisation sont vastes et réelles. Nous avançons pour notre part avec la conviction que les DLT les plus avancées vont jouer un rôle important dans la transformation de l’écosystème et des usages financiers.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº881