L’apport envisagé de la tokenisation des actifs repose dans la capacité de la blockchain de rendre les transactions plus rapides, plus transparentes et plus sûres. C’est le point de vue du secteur financier. Il est également très souvent question de l’accroissement de liquidité qu’elle permettra sur les échanges de l’actif tokenisé. Mais là aussi, nous sommes plus dans une amélioration de la micro-structure des échanges que dans l’appropriation de la révolution permise par l’économie des tokens (jetons).
Lors d’une conférence que j’ai eu le plaisir d’organiser en mars 2020 à l’université Paris Dauphine-PSL, le thème retenu était celui de la tokenisation des infrastructures. L’argument de la liquidité avait été avancé rapidement, mettant en avant la possibilité d’attirer plus d’investisseurs en diminuant le montant de la mise initiale et en offrant un marché secondaire plus profond.
Cependant, rapidement, ce sont d’autres arguments qui ont été mis en avant, notamment la possibilité d’intégrer à ce token d’autres droits. Il avait ainsi été envisagé que la détention d’un token, au-delà de la rémunération financière éventuelle, offre un droit préférentiel à l’utilisation d’électricité dans le cas du financement de panneaux solaires ou bien l’accès à des services privilégiés, dans le cadre du financement d’un aéroport par exemple.
Avant d’aller plus loin, il paraît donc important de présenter une liste non exhaustive des formes que peut prendre un token.
À tout seigneur tout honneur, le token de paiement natif d’une blockchain comme bitcoin. Jusqu’à l’arrivée récente des normes BRC-20, bitcoin se limitait au rôle de jeton de paiement, rôle central et au potentiel d’inclusion financière immense.
Un security token est une représentation tokenisée d’une valeur mobilière (actions, obligations...). Il est celui que nous avons rapidement présenté au début de cet article et sur lequel travaillent notamment les banques. Ils génèrent un rendement financier et, selon le pays, il est réglementairement et fiscalement assimilable à un instrument financier.
Un utility token (ou jeton utilitaire) déborde de l’aspect financier. Il permet d’utiliser un service opéré par une blockchain. La variété des rôles que peut jouer un jeton utilitaire est telle que sa définition peut être difficile. Il est quelquefois défini par opposition à un security token. Il va permettre d’offrir des avantages aux clients qui détiennent un jeton ou de leur octroyer un droit de vote.
Depuis plusieurs années maintenant, on parle beaucoup des jetons non fongibles (NFT – Non Fungible Tokens). Les jetons non fongibles (norme ERC-721) ont la particularité d’être uniques et à la différence de très nombreux tokens, ils ne sont donc pas indifféremment échangeables les uns avec les autres. Autant un bitcoin vaut un autre bitcoin, autant l’unicité des NFT leur retire cette propriété d’indifférence à l’échange.
Après un début marqué par les CryptoKitties et les CryptoPunks, qui ont pu surprendre et ralentir la compréhension de leur importance par le grand public, les champs d’application des jetons non fongibles sont aujourd’hui presque sans limite. Ils sont en effet applicables dans toute situation nécessitant de la transparence dans les droits de propriétés d’actifs numériques. On voit émerger des projets dans les tickets d’accès aux événements sportifs ou culturels, dans les relevés de notes ou les diplômes académiques, sans parler de Sorare, réussite française dans les cartes numériques liées au sport (football, puis basket avec la NBA et baseball avec la MLB).
La variété de nature des tokens n’est d’ailleurs pas sans poser de sérieux problèmes réglementaires et fiscaux. Aux États-Unis, la SEC (Securities and Exchange Commission) s’oppose depuis plusieurs mois à de nombreuses sociétés crypto pour définir à quelle(s) condition(s) un token peut être considéré comme un actif financier. Elle se repose pour cela sur le Howey test, qui considère un actif comme financier « s’il s’agit d’un investissement d’argent dans une entreprise commune, avec l’espoir raisonnable de tirer un profit des efforts d’autrui ». Nous sommes bien loin de la vente d’agrumes en Floride par M. Howey en 1933, mais c’est aujourd’hui encore l’outil utilisé par la SEC pour décider de la nature financière ou non de tokens émis par des organisations décentralisées.
Les DEX (Échanges décentralisés), à la base du développement de la Finance décentralisée (DeFI), reposent sur des LP tokens (Liquidity Providers tokens). Les DEX doivent faciliter les transactions financières sans recourir à des intermédiaires. L’enjeu est de taille et les défis sont nombreux. Le premier de ses défis repose sur la capacité de faire fonctionner une plate-forme d’échanges d’actifs financiers en trouvant le modèle incitatif satisfaisant. Pour cela, un échange décentralisé doit pouvoir bénéficier d’apporteur de liquidités qu’il est alors nécessaire d’inciter pour alimenter et faire fonctionner l’échange décentralisé. Le LP token va donc constituer la récompense fournie aux apporteurs de liquidités de la plate-forme.
Les organisations autonomes décentralisées (DAO : Decentralized Autonomous Organizations) confèrent au token de la blockchain sur laquelle elles reposent un rôle encore plus large. On parle alors de jetons de gouvernance (governance tokens). Ces jetons, octroyés aux utilisateurs ayant contribué à la DAO, vont permettre à leurs détenteurs de prendre part aux décisions stratégiques de l’organisation décentralisée de manière souple et simplifiée. MakerDAO fut, en 2017, un des premiers émetteurs de jeton de gouvernance.
Une nouvelle économie
Au-delà de la nature du jeton, l’économie des tokens (tokenomics) est une discipline nouvelle qui étudie et définit les incitations et les mécanismes de fonctionnement économique des projets établis sur une blockchain. L’économie des tokens constitue une étape incontournable et fondamentale de tout nouveau projet, car elle définit sa gouvernance et donc ses mécanismes incitatifs. Dans le cas où le projet prend la forme d’une DAO, l’économie des tokens est alors encore plus importante car l’organisation doit fonctionner de manière autonome sans qu’une organisation centralisée puisse ponctuellement modifier la gouvernance et, partant, les mécanismes incitatifs.
On voit donc clairement que la définition d’un jeton dans l’univers blockchain apparaît passionnante mais complexe. Leur variété est très importante, tout autant que leur rôle et leur statut réglementaire et fiscal. D’un moyen de paiement digital sécurisé et peu coûteux (bitcoin), le token est aujourd’hui envisagé par les institutions financières avant tout dans une logique de transformation d’actifs financiers ou immobiliers. Il permet un accroissement de la liquidité et de la sécurité des échanges, voire de la transparence. Mais au-delà de l’aspect purement financier et bancaire, les tokens offrent un potentiel de développement gigantesque dans les années à venir. Ils proposent une infinité de possibilités allant de la finance aux tickets d’entrée à des évènements sportifs ou culturels, en passant par le jeu vidéo, l’authentification dans l’industrie du luxe, l’assurance contre les incidents climatiques par les agriculteurs, la fidélisation client...
Les champs d’application des tokens semblent donc sans limite dès que le besoin de sécurisation des droits de propriété sur un actif digital se pose. Dans une société qui se numérise sans cesse, le rôle des tokens va devenir incontournable sous quasiment tous les aspects de notre vie, et bien au-delà du cadre de la finance.