Tokenisation des actifs :
pourquoi il faut jouer collectif !

Créé le

25.08.2025

-

Mis à jour le

27.08.2025

Il y a dix ans, la Caisse des Dépôts lançait LaBChain, initiative de place, mêlant banquiers, assureurs, régulateurs et start-up. Plus que jamais, à l’heure de la concurrence internationale, l’heure est au travail commun. Un prochain projet va regrouper anciens et nouveaux participants...

En 2015, alors que la blockchain est encore un sujet de niche, la Caisse des Dépôts lance LaBChain, une initiative de place dédiée à ces technologies et leurs applications dans la banque et la finance. Dix ans plus tard, l’industrie financière traditionnelle et la Caisse des Dépôts se préparent à une profonde mutation avec le développement de la tokenisation des actifs financiers. Elle touche tous les métiers et challenge les infrastructures de marché. Entre transformation et souveraineté européenne, de 2015 à 2025, l’enjeu est le même : faire collaborer les acteurs de la place financière, pour réinventer certaines fonctions de marché, optimiser la circulation des capitaux et favoriser l’émergence d’infrastructures plus résilientes.

Mais revenons en arrière. Si les premières start-up blockchain françaises sont créées à partir de 2011, la technologie blockchain reste peu connue de la plupart des banques jusqu’en 2015. Dans les directions de l’innovation des grands groupes, le sujet commence à émerger après la publication de The Economist intitulé « The Trust Machine ». Elle présente la blockchain comme une technologie disruptive.

À la Caisse des Dépôts, on s’intéresse au sujet et comprend le potentiel de ces technologies de registre distribué, en particulier pour le monde bancaire et financier. Cette technologie est une opportunité et dispose d’un potentiel important pour nos activités de tiers de confiance.

2015 : le travail en commun se met en place

Néanmoins, les experts sont rares et la technologie complexe. Après avoir échangé avec nos interlocuteurs de la place financière, nous lançons l’initiative de place LaBChain. Ce consortium rassemble les acteurs bancaires, les assureurs, avec les start-up technologiques, ainsi que les acteurs académiques et les régulateurs, pour explorer collectivement les cas d’usage de la blockchain dans le secteur banque-finance-assurance dans une démarche de recherche et de développement.

La recette marche : deux ans plus tard, en 2017, le consortium compte plus d’une trentaine de membres. On y trouve notamment la plupart des grands groupes bancaires et assureurs, comme AXA, BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole ou Société Générale. À travers des sessions de formation, d’expérimentations avec des start-up (le Do Tank) et de travaux de réflexions ou de recherche (le think tank), LaBChain facilite la collaboration entre ses membres, d’habitude concurrents, et favorise les tests de cas d’usages. Des proof-of-concept, destinés à valider la pertinence de l’innovation, sont réalisés dès 2016 sur des sujets comme l’assurance automatisée, la gestion de l’identité numérique auto-déclarée, la création d’un fonds en crypto-actifs ou encore l’émission d’un token euro.

L’expérience Liquidshare

Dans le think tank, des conférences mensuelles permettent d’explorer les développements de l’écosystème, de la réglementation, de l’état de la recherche et des projets industriels en cours. Ces travaux en avance de phase sont partagés entre les membres du consortium, dans un esprit de collaboration et de coopétition ; ils ont permis l’accélération du développement d’équipes dédiées aux projets blockchain dans les grands groupes, et plus tard, le lancement de projets industriels, comme IZNES ou Liquidshare.

Parmi ces projets industriels, certains portent sur la tokenisation, ou la création de jetons représentant des actifs financiers sur un système blockchain. Cofondée en 2017 par BNP Paribas, CACEIS, la Caisse des Dépôts, Euroclear, Euronext, S2iEM et Société Générale, avec le soutien de Paris Europlace, LiquidShare a pour ambition de fluidifier l’accès au marché aux petites et moyennes entreprises non cotées et de faciliter les opérations de marché secondaire avec la création d’une infrastructure dédiée. En Australie, la même année, l’opérateur de marché ASX lance un projet blockchain visant à remplacer son système « Chess » de registre électronique de chambre de compensation.

La tokenisation est en train de s’accélérer

Si la blockchain porte la promesse de la transparence des opérations et de leur traçabilité, la mise en production de la tokenisation nécessite des infrastructures dédiées, opérées par les acteurs de place, et une contrepartie euro pour le règlement-livraison. Ces prérequis menacent la viabilité et la réussite de ces projets. LiquidShare est ainsi arrêté et après plusieurs reports, le projet australien est officiellement annulé en 2022.

Pour autant, la tokenisation d’actifs connaît un plus fort développement depuis quelques mois. Déjà, la maturité technologique a progressé, les solutions de monnaies digitales se développent et l’adoption est croissante sur plusieurs marchés financiers dans le monde. Si le marché mondial de la tokenisation reste encore marginal face au marché traditionnel, les prédictions envisagent une forte augmentation dans les années à venir, portée par l’adoption des infrastructures blockchain sur les marchés de la dette, des actions cotées et non cotées, des fonds, etc. Cette dynamique repose sur une promesse : réduire les frictions, automatiser le règlement et ouvrir l’accès à de nouvelles catégories d’investisseurs.

États-Unis et Asie en pointe

Les grandes places financières multiplient les initiatives. Aux États-Unis, les stablecoins en dollar et les projets de dépôts tokenisés se développent rapidement, soutenus par des cadres comme le Clarity Act et le Genius Act. Ils visent à encadrer l’innovation sans brider la croissance. En Asie, Singapour ou Hong-Kong misent sur des écosystèmes hybrides où infrastructures publiques et privées coopèrent pour accélérer les paiements et le règlement d’actifs. L’Europe, avec le « régime pilote », teste de son côté des infrastructures compatibles avec sa réglementation. Un contexte de concurrence international se met en place, avec l’influence de sa zone économique et de sa monnaie en jeu. Aujourd’hui, la plupart des stablecoins sont en dollars, donnant une hégémonie de fait aux États-Unis sur les transactions réalisées avec ceux-ci.

Il y a donc un enjeu à accélérer les travaux français et européens, pour défendre notre souveraineté technologique et monétaire et conserver une influence économique forte à l’international. Cela passe par la participation aux expérimentations de banque centrale, comme celle de l’Eurosystème autour d’une monnaie digitale de banque centrale (MNBC) de gros, testée pour le règlement d’obligations tokenisés dans des environnements interbancaires.

À noter, en novembre 2024 la Caisse des Dépôts a émis sur le marché une première obligation digitale native de 100 millions d’euros en lien avec Euroclear, BNP, CACIB et Natixis. L’occasion de démontrer que cette institution bicentenaire au service de l’intérêt général s’impose aujourd’hui comme l’un des acteurs publics français les plus engagés sur le terrain de la tokenisation. Dans ce contexte, la Caisse des Dépôts soutient également le développement de nouvelles infrastructures de marché, à l’instar de celle développée par Euroclear, D-FMI, et les réflexions collectives au sein de groupes de travail comme « finance numérique » de Paris Europlace, dédié à l’étude des implications et applications de ces nouvelles technologies sur les différents secteurs de l’économie.

Une approche européenne à mettre en œuvre

Si les perspectives de marché sont considérables, et que l’innovation ne doit pour autant être bridée, le développement de projets doit également prendre en compte leurs potentiels impacts, économiques, sociaux et environnementaux. La tokenisation soulève de grands enjeux : sécurité des protocoles, qualité des données inscrites en blockchain, gouvernance des smart contracts, risques de désintermédiation pour certains acteurs traditionnels.

À la Caisse des Dépôts, nous nous efforçons de concilier pragmatisme opérationnel et vigilance institutionnelle : expérimenter sur des cas d’usage à valeur ajoutée, et déployer ceux qui renforcent la robustesse et la transparence des marchés, tout en travaillant à faire émerger des standards qui respectent les valeurs de sécurité, d’inclusion et de souveraineté financière défendues par la France et l’Europe.

Cette approche s’inscrit dans une vision européenne où la tokenisation s’accompagne d’un encadrement via des textes comme MiCAR ou le Régime Pilote, qui apportent de la confiance aux marchés et privilégie un développement maitrisé et soucieux de la stabilité à long terme, à l’opposé du modèle américain qui privilégie une innovation rapide portée par le secteur privé. C’est pourquoi il est indispensable de renforcer la contribution française aux travaux réglementaires européens, via les associations de place et en direct par les institutions financières à Bruxelles, afin de défendre notre vision des infrastructures financières et nos champions technologiques.

Un enjeu de modernisation
de l’architecture financière

En effet, la tokenisation d’actifs ouvre la voie à un futur où la finance programmable pourrait devenir la norme, où chaque transaction serait réglée en temps réel, conditionnée à des critères préétablis, et intégrée dans des chaînes de valeur numériques globales. C’est pourquoi la tokenisation n’est pas qu’un sujet technique pour la Caisse des Dépôts : c’est un levier stratégique de modernisation de l’architecture financière. Questionnant l’organisation, la temporalité, la logique même du système financier tel qu’on le connaît, c’est un défi d’innovation et de transformation interne, pour la Caisse et pour la plupart des institutions financières traditionnelles.

C’est un challenge à anticiper et à aborder collectivement ; la Caisse des Dépôts, l’inscrit en 2025 dans les priorités stratégiques du Groupe, répondant aux enjeux de défense des souverainetés, et de soutien aux infrastructures de place, mais aussi de collaboration renforcée au sein du Groupe. En effet, les travaux sur la tokenisation sont menés à l’échelle du Grand pôle financier public, réunissant les entités du Groupe Caisse des Dépôts ayant des activités financières. Autrement dit : Bpifrance, La Banque Postale, LBP AM, CNP Assurances ou, encore, la SFIL. Cette collaboration, indispensable pour penser collectivement les infrastructures financières de demain, est donc portée en interne comme en externe, afin de parvenir au bon niveau le développement de la tokenisation d’actifs.

Prochain objectif : un institut de la tokenisation

De la même façon, alors que les différentes places financières ont amorcé le tournant de la tokenisation, il est indispensable pour les acteurs de la place de Paris de travailler ensemble sur le sujet, au-delà des enjeux concurrentiels. Face à ce défi, la Caisse des Dépôts est mobilisée. Dans le domaine de la recherche, elle soutient des travaux exploratoires sur les actifs de règlement tokenisés pour évaluer leur potentiel dans la finance tokenisée. Ces recherches s’accompagnent d’une veille active sur les standards technologiques et les modèles économiques.

Véritable tremplin du développement institutionnel de la blockchain en France, LaBChain poursuit aujourd’hui ses activités de think tank, alimentant la réflexion et l’activité de veille de place sur les aspects juridiques, techniques et opérationnels des projets blockchain dans les institutions financières. Fin 2025, un nouveau groupe de travail dédié à la tokenisation sera lancé, ouvert aux membres et aux nouveaux entrants, acteurs traditionnels ou start-up innovantes. Objectif affiché : favoriser le lancement d’un institut de la tokenisation avec des acteurs de la place, des industriels, des start-up et des chercheurs pour accélérer le sujet dans une dimension plus importante. Fidèle à sa mission d’investisseur de long terme, mais aussi à son rôle historique d’innovation financière, la Caisse des Dépôts appelle donc à réunir les forces européennes et profiter du momentum pour accélérer les projets de tokenisation d’actifs, au service de la compétitivité et l’influence européenne et de la transformation de l’industrie financière. n

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº907