L’après FTX...

Pour le meilleur ou pour le pire,
la réglementation des cryptomonnaies fait débat

Créé le

21.12.2022

-

Mis à jour le

09.01.2023

Après le scandale FTX, la réglementation du secteur des cryptomonnaies pourrait paraître une évidence. Contre toute attente, certains économistes traditionnels s’y opposent, craignant que cet encadrement ne joue le rôle d’une caution morale.

Le pavé dans la mare a été jeté dans une tribune du Financial Times intitulée « Laissons les cryptos disparaître d’elles-mêmes ! »1. Le raisonnement des auteurs est simple : le marché des cryptomonnaies est une fiction entretenue par une bulle spéculative en train de se dégonfler et réglementer lui fournirait une caution morale, lui donnant l’occasion de perdurer, alors qu’il n’en a pas la vocation. Cette position tranche, alors que l’Union monétaire vient d’adopter une réglementation significative (MiCA) pour une mise en application à horizon 2024.

Un sujet complexe

Le marché des cryptomonnaies est devenu un sujet pour les régulateurs à mesure de l’augmentation de leur capitalisation, jusqu’à 3 000 milliards de dollars (novembre 2021). Cette envolée fulgurante a été suivie d’une baisse significative en janvier 2022, anticipant la remontée des taux d’intérêt par la Réserve fédérale, ensuite accentuée par la chute du stablecoin Terra Luna et la faillite de Celsius, à l’été 2022. Cette capitalisation atteint aujourd’hui près de 900 milliards de dollars.

Compte tenu de la volatilité de ce marché et de la forte asymétrie de compétences sur les blockchains qui le sous-tendent, les autorités régulatrices se sont penchées sur ce sujet depuis la première crise connue du grand public fin 2017. Dès le départ, il apparaît complexe.

En effet, le bitcoin – la première des cryptomonnaies – est né en dehors des institutions via le règlement de transactions pair à pair, en se passant des tiers de confiance. Les cryptomonnaies existent parallèlement à notre système bancaire et financier. Il est compliqué de les contrôler, à moins d’exercer ce contrôle sur les réseaux informatiques.

Évidemment, des échanges ont lieu entre les deux écosystèmes. Les plateformes comme Coinbase, et d’autres comme Binance, Kraken ou feu FTX, sont nées pour faciliter l’accès des cryptomonnaies au plus grand nombre. La détention de cryptomonnaies pose le problème de l’hébergement du portefeuille, mais aussi celui de l’achat à partir de monnaies traditionnelles comme l’euro ou le dollar. Les potentiels détenteurs doivent identifier par quel moyen en acheter et comment les stocker, de même que les informations relatives à leur clef privée, élément essentiel de la sécurité. Les plateformes d’échange sont le trait d’union entre finance traditionnelle et cryptomonnaies.

La faillite de FTX pose le problème des intermédiaires centralisés et non celui des cryptomonnaies, comme aiment à le souligner les « bitcoiners » de la première heure.

La réputation du marché en jeu

La réglementation de ces acteurs est donc sur la table aujourd’hui. Il est clair que la croissance de FTX a été facilitée par une moindre exigence de transparence. FTX International a été établie au Bahamas, permettant certaines opérations non autorisées aux États-Unis, et FTX US l’a été sous le régime de money transmitter, comme les autres plateformes américaines, sorte de maison de change, dont les exigences en termes de capital minimum et de règle de gestion des fonds des clients étaient minimalistes. Dans le cas de FTX, ce statut a favorisé l’opacité de la gestion des fonds. Pourtant, d’autres plateformes ne sont pas tombées dans les mêmes travers.

L’énormité de la fraude et du montant des pertes générées par FTX – plus de 10 milliards de dollars – rend pressante la question de la réglementation du secteur : cette affaire retentissante peut en effet générer un effet repoussoir préjudiciable à l’adoption des cryptomonnaies dans les pays où les monnaies officielles sont crédibles. La réputation du marché des cryptomonnaies, qui revendiquait la revanche de l’individu sur le système jugé incontrôlable, est en jeu.

Plus encore, la viabilité du modèle économique centralisé est mise en cause, la réputation de ces nouveaux intermédiaires fortement entachée. Depuis l’affaire FTX, plusieurs milliards de dollars ont été retirés des plateformes. Binance, plus gros acteur du marché avec 90 millions d’utilisateurs, a d’ailleurs multiplié les actions pour attester de sa bonne gestion, notamment avec la publication de sa « preuve de réserves ».

Les autorités souhaitent plus que jamais protéger utilisateurs et investisseurs. Contrairement à la France (loi PACTE et création du statut de PSAN) et à l’Europe, les États-Unis n’ont pas tranché face à cette innovation disruptive. La réglementation appliquée dépend des caractéristiques de la cryptomonnaie. Si elle génère des flux, elle est considérée comme un actif financier et doit être gérée par la Security and Exchange Commission – c’est le cas de l’Ethereum –, sinon elle le sera par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) – comme le Bitcoin. Certaines cryptomonnaies – Ripple et son jeton XRP – sont d’ailleurs en litige avec la SEC.

Doit-on aller plus loin dans la protection des investisseurs puisque les plateformes sont presque devenues des « banques » ? La question de la transparence de la gestion des fonds déposés dans les « portefeuilles » est en tout cas véritablement posée.

Ne pas légitimer les cryptos

Pour des économistes comme Stephen Cechetti et Kim Schoenholtz, la réponse est sans appel : il ne faut surtout pas légitimer les cryptomonnaies à travers une réglementation spécifique visant en particulier à protéger les investisseurs. Cette caution réglementaire conduirait davantage de banques et d’investisseurs institutionnels à distribuer des produits liés à celles-ci. Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière. Les effets collatéraux du scandale FTX sur le système financier traditionnel sont insignifiants et il est urgent que rien ne change. Selon ces économistes, « ironiquement, (...) vouloir créer une réglementation et une supervision spécifiquement crypto rendrait le système financier non pas plus, mais moins sûr »2.

Stephen Cechetti et Kim Schoenholtz sont convaincus que les cryptomonnaies ne fournissent pas un modèle économique viable et que leur survivance n’est due qu’à la surabondance de liquidités. Leur valeur est purement spéculative, en particulier pour le bitcoin : l’offre limitée crée un effet de rareté et génère de la volatilité, cocktail préféré des traders.

Depuis le resserrement de la politique monétaire de la Fed, la capitalisation du marché des cryptomonnaies a chuté de plus de 70 %. Ces dernières, n’offrant aucune valeur ajoutée à l’économie réelle, vont disparaître d’autant plus vite qu’aucune mesure réglementaire ne viendra offrir un cadre légitime et une meilleure protection aux investisseurs.

En effet, ces derniers, échaudés par les scandales successifs, ne reviendront pas sur ce marché si leur protection n’est pas assurée. Aujourd’hui, si une entité est mise en faillite, leurs dépôts sont gelés et la probabilité de les recouvrir est quasi nulle. En outre, le contexte n’est pas favorable pour attirer de nouveaux utilisateurs. C’est pourquoi les deux économistes concluent : « Plutôt que de créer un nouveau cadre légal et réglementaire, nous devrions simplement laisser les cryptos disparaître d’elles-mêmes3 » !

Les aficionados des cryptomonnaies – au premier rang desquels les « bitcoin maximalistes » – seront bien évidemment d’accord avec cette préconisation, d’autant que les scandales sont venus d’entités centralisées – les plateformes d’échange –, antithèses de l’ADN du bitcoin. Ils ne partagent pourtant pas la conclusion sur l’inutilité des cryptomonnaies pour l’économie réelle. Il suffit de regarder leur utilisation dans les zones géographiques à forte instabilité économique et politique, comme l’Argentine, le Vénézuela, la Turquie ou encore le Liban.

Par ailleurs, selon Reuters, Goldman Sachs a prévu de dépenser des dizaines de millions de dollars pour acquérir des entreprises dans ce secteur et ne cache pas son intérêt pour acheter une plateforme d’échange, à bas prix, compte tenu de ses déboires. Nous sommes sans doute à un moment historique : il est crucial, pour ces acteurs centralisés, de redonner confiance. L’entrée d’un acteur tel que Goldman Sachs apporterait un démenti significatif aux prédictions des deux économistes : les cryptomonnaies n’ont peut-être pas dit leur dernier mot !

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº875-876
Notes :
1 Stephen Cechetti (professeur à la Brandeis International Business School) et Kim Schoenholtz (professeur praticien émérite à la Stern Business School), « Let Crypto Burn! »
2 « Ironically, however, attempts to create a separate structure for regulating and supervising crypto will just make the financial system less, not more, safe. »
3 « Rather than creating a new legal and regulatory framework that legitimises crypto, we should simply let it burn. »