Les cryptopaiements :
un nouveau rail
pour les Européens ?

Créé le

23.08.2023

-

Mis à jour le

04.09.2023

Face à l’arrivée massive des fintechs et de leurs solutions inédites, l’Europe doit s’interroger sur l’opportunité d’investir le segment des monnaies numériques, encore en quête de structuration, mais très prometteur.

Depuis l’apparition du Bitcoin dans la sphère financière, en 2008, le monde des paiements a fortement évolué. La numérisation des flux l’a emporté et s’est traduite par une entrée massive de nouveaux acteurs sur ce marché, Big Techs et fintechs, et l’apparition de nombreuses offres innovantes, au moins dans la couche Services de paiements. Parallèlement, le monde des crypto-actifs et des cryptopaiements a envahi la couche Infrastructures, et s’est lui-même beaucoup transformé, acquérant une double image : celle d’une industrie déstabilisante et très risquée, qu’il faut au moins réguler à défaut de l’interdire, et, a contrario, celle d’une nouvelle industrie des paiements, qui constituera à terme un rail pour ces derniers dans le monde.

La question est donc : l’Europe doit-elle investir le monde des cryptopaiements, pour quels objectifs et pour quels bénéfices ? Plusieurs stratégies ont cours dans l’univers des crypto-actifs, celui des acteurs numériques et celui des banques centrales et commerciales.

côté des monnaies numériques de banques centrales (MNBC), près d’une centaine d’entre elles travaillent sur leur création, la plupart sur une MNBC de détail, un bon tiers sur une MNBC de gros, et certaines sur les deux. En Europe, un projet d’euro numérique de détail pourrait être lancé par la BCE après l’adoption de la proposition de règlement de la Commission européenne (mais le débat reste ouvert). Par ailleurs, une réflexion est engagée pour une MNBC de gros. Du côté britannique, la Banque d’Angleterre juge « probable » le besoin d’une digital pound. Aux États-Unis, le débat sur un digital dollar tend à s’exacerber, notamment sur la privacy dans un contexte pré-électoral, et avec une opposition des banques, l’American Bankers Association considérant que « les risques d’une monnaie numérique de banque centrale américaine surpassent n’importe quel bénéfice théorique ». En Chine, la PBoC a lancé dès 2020 une phase pilote à grande échelle sur le digital yuan, mais aucune décision n’a été jusqu’à présent annoncée quant à son lancement opérationne

Pour le secteur bancaire, certaines banques commerciales aux États-Unis, en Australie et dans plusieurs pays européens, comme en France, travaillent sur des notions de monnaie digitale de banque commerciale, s’appuyant notamment sur le concept de Deposit Token. Enfin, les schemes cartes internationaux ont mis en place de quoi faire des paiements « crypto vers fiat » et nouent des partenariats avec des crypto exchanges pour acheter, garder ou vendre les cryptos. Ils souhaitent apporter aux banques les moyens d’un commerce de crypto-actifs, en créant notamment comme MasterCard un Multi-Token Network, service pensé comme un hub d’applications financières sur la blockchain, et annoncent même leur intention de lancer leur propre blockchain.

Explosion des offres, des usages, des acteurs

Du côté des acteurs privés non bancaires, dont les sociétés émettant des crypto-actifs, les offres de cryptopaiements constituent une extension des moyens de paiement, hors du secteur bancaire, et visent à utiliser les avoirs de leurs clients pour régler des transactions de paiement, mais après la vente d’une partie des actifs. Toutes les grandes Big Techs internationales (Meta, Apple, Amazon...) ont également des solutions et des projets qui s’appuient pour la plupart sur les acteurs bancaires ou les ICS (International Card Services) mais disposent de leurs propres front end, qui pourraient le moment venu leur permettre de les « by-passer ». Il faut aussi noter le cas de PayPal, qui dispose d’un « coup d’avance », avec sa capacité à offrir un paiement soit d’euro à euro soit de crypto à euro.

Ce panorama ne serait pas complet sans citer certaines industries, des pétroliers, des constructeurs d’automobiles, de grandes enseignes du voyage..., qui regardent de près comment créer une monnaie pour avoir la main sur leur système d’échange de valeur.

L’offre de paiement était jusqu’à récemment uniquement portée par le monde bancaire ou financier. On assiste à une explosion des offres, des usages et des acteurs depuis l’avènement de la technologie blockchain, qui permet à de nouveaux entrants d’arriver sur ce marché avec des stratégies très agressives par rapport aux autres.

Ces solutions et ce marché des cryptopaiements comportent bien des atouts, avec, à la base, une technologie, la blockchain, qui offre un trilemme : la sécurité, véritable pièce maîtresse, mais aussi la décentralisation et la scalabilité. Mais elle a bien d’autres mérites techniques, comme la programmabilité, via les smart contracts et les AMM (Automated Market Makers), qui offrent un avantage considérable de personnalisation des transactions de paiement.

Cependant, ce monde reste encore peu normalisé, avec de très nombreux protocoles, une expertise très décentralisée, même si quelques grands acteurs industriels du numérique, comme IBM ou Microsoft, essayent de le pénétrer, de le maîtriser, et d’offrir des solutions à des coûts plus abordables pour tous les acteurs.

Les cryptopaiements font l’objet de débats importants, allant jusqu’à la mise en cause ou l’interdiction d’exercice pour certaines entreprises, qui pose la question de leur survie ou du coût de leur conformité avec les réglementations existantes – quand elles existent –, comme avec MiCA en Europe.

Quelques points méritent notre attention.

Le modèle technologique a bien sûr subi une phase d’apprentissage, mais la maturité technique est là, de même que la distribution (ou désintermédiation), la scalabilité et la performance. Cette maturité aide à sortir d’un marché baissier, qui n’a pas tué la blockchain.

Le bilan énergétique est au cœur de débats passionnés, mais, à ce stade, il semble comparable à celui de l’IA et, demain, d’autres technologies nouvelles.

Le modèle économique tient d’une part à son mode de rémunération, sans frais apparents, et d’autre part à son acceptation internationale, tant du côté des porteurs que des accepteurs.

Enfin, ce marché a vécu des fraudes, des faillites et des détournements de fonds, qui ont, certes, défrayé la chronique, mais qui, à ce stade, n’ont pas mis en péril la stabilité financière internationale, et relèvent probablement d’un monde non régulé, insuffisamment surveillé, et mal maîtrisé par les régulateurs. Ces derniers commencent néanmoins à disposer des outils pour en limiter les effets pervers.

Un marché jeune et volatil mais à fort potentiel

Car il s’agit d’un marché cyclique et encore très jeune, très volatil, et c’est justement ce qui plaît aux traders sur les marchés. Aujourd’hui, les utilisateurs sont souvent déjà dans le milieu des marchés, ou des développeurs déjà dans celui de la blockchain, et veulent utiliser une partie de leur capitalisation pour exécuter des paiements.

La régulation, très utile, a été un peu tardive, et rattrape les acteurs industriels les plus en vue, comme Binance. C’est indéniablement un marché à fort potentiel, qui va se structurer au fil des années, surtout avec l’entrée des grands acteurs du monde de la finance et les ICS. Beaucoup de choses positives en résulteront.

L’Europe se trouve aux avant-postes pour plusieurs raisons. C’est un marché porteur, avec une clientèle présente sur les marchés financiers, qui pourrait souhaiter disposer d’une partie de ses avoirs pour régler quelques transactions non financières. C’est un marché innovant, avec de très nombreuses fintechs prêtes à s’investir pour proposer des solutions inédites. Et c’est un marché qui intéresse le reste du monde entier, à l’heure de la fin du Global Village, et de la fragmentation du marché mondial.

En Europe, c’est aussi un marché régulé, avec MiCA, et même le premier marché régulé, et certains s’en inquiètent, notamment outre-Atlantique : si l’Europe garde le cap, cela donnera un avantage compétitif majeur à l’Europe des paiements. Cette dernière peut y trouver deux avantages clés : une indépendance par rapport à d’autres marchés internationaux, et donc une souveraineté, et un nouveau moyen de réaliser des transactions, sécurisées et porteuses de valeur.

Le marché des paiements se doit de construire un nouveau rail, dans le monde numérique, celui des cryptopaiements, en s’appuyant sur tous ces nouveaux atouts et outils, et sur les monnaies numériques émergentes. La réflexion et les initiatives dans ce domaine doivent être poursuivies et soutenues.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº883