Le 3 janvier 2009, Satoshi Nakamoto créa une « monnaie » qui allait bientôt devenir révolutionnaire : le bitcoin. En moins de quinze ans, sa valeur a explosé. Des personnes sont devenues milliardaires en pariant sur son potentiel haussier. Même si cette devise a vu ses cours chuter à de nombreuses reprises (c’est le cas depuis 2021), force est d’observer qu’elle a toujours su rebondir avec brio, en dépit des pronostics les plus sombres.
Bitcoin a d’ailleurs inspiré de nombreux autres projets. On compte aujourd’hui des milliers de cryptomonnaies dans le monde, bien que certaines initiatives paraissent assez iconoclastes.
Ceux qui acquièrent des unités de bitcoins le font généralement à des fins spéculatives. Pourtant, tel n’était pas le dessein de son mystérieux fondateur, qui s’intéressait principalement à l’impact potentiel de son projet sur le système monétaire.
Pour cela, il faut revenir à la crise financière de 2007. Un certain nombre d’économistes, accompagnés de quelques innovateurs, ont considéré qu’il ne fallait pas l’interpréter comme une faillite du libéralisme économique, qu’il faudrait désormais bien plus réguler, mais comme la conséquence d’un système monétaire de plus en plus inefficace. Selon Nakamoto, les banques centrales ont une importante part de responsabilité dans ce désastre : elles ont appuyé les politiques publiques visant à élargir l’accès à la propriété immobilière, notamment aux États-Unis. Elles ont ainsi substantiellement accru la masse monétaire, ce qui ne pouvait que perturber le niveau des prix. Pendant de longues années, ces derniers ont considérablement augmenté mais, comme le disait John Maynard Keynes, « les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel ». Les banques centrales, soucieuses de corriger une économie en surchauffe, ont rehaussé leurs taux d’intérêt, plongeant de nombreux emprunteurs (qui avaient souscrit leurs prêts avec des intérêts à taux variable) dans le désespoir et l’économie mondiale... dans la crise.
Ainsi, pour Nakamoto, la politique des banques centrales est la source des troubles économiques et la réglementation massive intervenue au crépuscule de la crise ne saurait durablement restaurer la confiance des agents économiques dans le système. Il conviendrait donc de réformer l’architecture monétaire et, surtout, de créer des garde-fous pour limiter l’accroissement effréné de la masse monétaire.
Nakamoto a alors imaginé un système, innovant de prime abord, mais qui s’inspire d’autres idées plus anciennes : une monnaie dont il conviendrait de contenir la hausse quantitative. Nakamoto avait compris que même une constitution ou un traité ne représentait pas des garanties suffisantes. Au sein de la zone euro, il était prévu par les textes que la Banque Centrale Européenne aurait pour strict objectif une hausse annuelle des prix de l’ordre de 2 %, ce qui signifierait ab initio une hausse de la masse monétaire à peu près équivalente. Les dernières années ont démontré que cet objectif était loin d’avoir été atteint. Le pic a probablement coïncidé avec l’automne 2022, au cours duquel la hausse des prix a tutoyé les 10 % au sein de la zone euro. Depuis lors, ladite hausse demeure à un niveau beaucoup trop élevé au regard des objectifs précités : 5,3 % en août 2023.
Imposer des barrières à la hausse quantitative de la monnaie
La cause est claire et est dénoncée par les « héritiers » de Satoshi Nakamoto : la hausse inconsidérée de la masse monétaire. Ainsi, fin 2020, au sein de la zone euro, le taux de croissance de la masse monétaire était de 12 %, soit le double de ce qu’elle fut au cours de l’année précédente. La hausse consécutive des prix qui a tant effrayé les ménages n’était donc pas étonnante.
Satoshi Nakamoto ne croyait pas à des limites institutionnelles à la hausse des prix, car selon lui, les pouvoirs publics pourraient aisément contourner de telles barrières. La solution consisterait en des dispositifs techniques comme la limite sur la hausse de monnaie. Il a ainsi décidé que la monnaie privée qu’il créerait serait limitée par une barrière quantitative : pas plus de 21 millions d’unités ne pourraient être générées et le processus d’émission serait définitivement achevé en l’an 2140 (bien que déjà 19 millions aient d’ores et déjà été émis).
Ce système est inspiré de l’étalon-or. Pendant des siècles, le système monétaire a été fondé sur ce métal précieux et la masse monétaire ne pouvait évoluer qu’en fonction de la quantité d’or disponible. Vu que ce métal n’est pas illimité, l’augmentation de cette masse était très contenue. Nakamoto a entendu s’inspirer de ce système vertueux pour développer le sien.
Il paraissait compliqué, pour lui, de recréer l’étalon-or, dont les derniers vestiges ont disparu en même temps que le système de Bretton-Woods.
Les dernières tentatives privées de restauration de l’étalon-or ont fait long feu et ont été extrêmement préjudiciables pour leurs initiateurs. Dans les années 1990, deux personnes ont créé des monnaies privées dont la valeur était fondée sur l’or. S’ensuivirent, pour elles, des procès pénaux intenses et de lourdes sanctions par la justice américaine. Il y a lieu de rappeler que le droit pénal de la monnaie n’est pas laxiste en Occident et plusieurs délits sont susceptibles de coexister : atteinte à l’autorité de l’État, obtention d’un gain illicite au détriment d’autrui, effets économiques négatifs potentiels de l’émission de fausse monnaie.
Pas de reconnaissance étatique
Dès lors, il semblait utile de proposer un nouveau système qui, à défaut d’opacité, serait beaucoup moins « frontal » que les projets de restauration de « monnaies-or », afin de passer entre les mailles des filets gouvernementaux.
La doctrine considère que l’émission de cryptomonnaies aurait pu être punissable sur le fondement des dispositions de l’article 442-4 du Code pénal, qui fixe une peine de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende, la mise en circulation de tout signe monétaire non autorisé ayant pour objet de remplacer les pièces de monnaie ou les billets de banque ayant cours légal en France.
La problématique en jeu est la suivante : les cryptomonnaies ont-elles vocation à se substituer aux monnaies ayant cours légal en France ? Satoshi Nakamoto le souhaitait probablement, mais une telle ambition paraît totalement inatteignable aujourd’hui.
Pour le moment, peu d’États ont accepté les bitcoins (ou d’autres cryptomonnaies) comme unités de compte. Ce fut le cas du Japon, en 2018. Plus récemment, le Salvador lui a octroyé le titre de « devise légale » au même titre que le dollar. Ces contre-exemples sont insuffisants pour conférer aux cryptomonnaies une reconnaissance étatique.
Néanmoins, cette dernière n’est pas toujours un gage de confiance des ménages. Au sein de quelques pays africains et sud-américains, les cryptomonnaies constituent un refuge face à la hausse de la masse monétaire et à d’autres formes de spoliation. Elles peuvent aussi servir à contourner certains contrôles de capitaux (quelques pays étant encore victimes d’« embargos financiers »).
Ainsi, les cryptomonnaies se situent dans la droite ligne de l’histoire : lorsqu’un système monétaire national (ou régional) est grippé, des monnaies alternatives prennent le relais, la caution étatique n’étant pas toujours suffisante.
L’inflation ayant suivi la pandémie de Covid-19 a accentué le regain des agents pour le bitcoin et les autres cryptomonnaies. Mais certainement pas au point d’ébranler les systèmes monétaires nationaux, en dépit de leur fragilité croissante. Rien n’est gravé dans le marbre mais, pour le moment, les cryptomonnaies sont prioritairement utilisées comme des outils spéculatifs par les ménages.