Le Web a connu de profondes évolutions au cours des dernières décennies. Il est ainsi d’usage aujourd’hui de distinguer Web 1.0, Web 2.0 et Web 3.0 :
– le Web 1.0 était celui de l’information et était ainsi décrit comme le « Web en lecture seule » ;
– le Web 2.0 a vu naître une relation bilatérale entre les organisations mettant à disposition des informations sur le Web et les internautes désormais en capacité de réagir et d’enrichir les informations susvisées. La quintessence de ces informations s’est révélée, dans un premier temps, à travers les commentaires sur les blogs. Les réseaux sociaux ont ensuite amplifié cette pratique. Le Web 2.0 était parfois surnommé le « Web collaboratif » ;
– le Web 3.0 a permis aux internautes de prendre encore plus de galon par le biais de la décentralisation des données désormais souvent détenues par des communautés dont font parfois partie les utilisateurs. On considère ainsi que les internautes ont pu se réapproprier leur identité numérique. Le Web 3.0 représenterait une alternative saine face aux géants du Web.
Le métavers serait une des expressions de ce Web 3.0 : il s’agit d’un « internet augmenté », les interactions se faisant, par exemple, à l’aide d’un casque ou de lentilles high tech. Ce terme est apparu pour la première fois en 1992, dans le roman Snow Crash de Neal Stephenson qui décrit un monde sans loi et au sein duquel les échanges se font à l’aide de monnaies électroniques cryptées qui échappent à l’impôt... un monde où les entreprises privées, les mafias et les sectes remplaceraient progressivement les États. Ce monde imaginé par l’auteur est numérique et il est possible, pour tout un chacun, de s’y immerger à l’aide d’un avatar. Ainsi, selon Wagner James Au, « le métavers est un monde virtuel immersif vaste et simultanément accessible par des millions d’utilisateurs, à travers la réalité virtuelle et d’autres dispositifs, avec des avatars hautement personnalisables et de puissants outils de création d’expérience. Il est intégré avec l’économie du monde réel et compatible avec les technologies qui lui sont externes. »
Des premiers acteurs sont rapidement « entrés dans la danse » mais la démocratisation du métavers a été principalement permise par la pandémie de Covid-19. Microsoft, pour ne citer que cette entreprise, a ainsi créé Mesh, une plateforme collaborative, intégrée à Microsoft Teams, pour des « expériences virtuelles ». Sachant que le développement du métavers a été précédé par celui des cryptomonnaies, trois plateformes ont voulu « surfer » sur la vague des monnaies numériques et concevoir la leur propre.
Trois monnaies numériques
The Sandbox. La principale monnaie est The Sandbox, qui existait déjà avant la popularisation du terme « métavers ». Au sein de l’« univers Sandbox , plusieurs marques, enseignes et célébrités possèdent déjà des parcelles virtuelles. Cette galaxie est beaucoup plus structurée qu’Horizon Worlds, le métavers de Meta, de plus en plus délaissé par Mark Zuckerberg. Les transactions (par exemple immobilières) y sont nombreuses et peuvent être réalisées avec la monnaie « locale », SAND.
Facteur rassurant pour les investisseurs particuliers, The Sandbox a su séduire des enseignes de premier plan telles qu’Ubisoft, Warner Music et Adidas. Cette dernière entreprise y commercialise d’ailleurs depuis 2021 des NFT qui donnent accès à leurs propriétaires à des produits physiques inédits.
En intégrant The Sandbox, Warner Music espérait créer un monde virtuel entièrement dédié à la musique avec notamment des salles de concert permettant de voir les performances de ses artistes vedettes. Warner Music entendait également investir dans l’immobilier virtuel de The Sandbox.
Dans le même esprit, Ubisoft a également acheté une parcelle sur laquelle l’entreprise a ouvert un espace interactif autour de sa franchise, Lapins Crétins : elle y propose à la vente des jeux et des avatars. Ubisoft a également de nombreux autres projets tels que l’importation de quelques « marques » phares de son univers : Assassin’s Creed, Just Dance, Tom Clancy’s Rainbow Six...
D’autres entreprises ont également des desseins plus mystérieux : c’est le cas de Carrefour qui a acquis une parcelle de terrain, en février 2022, pour la somme de 300 000 euros sans communiquer précisément sur les raisons de cet achat. Son concurrent, Casino, a également rejoint The Sandbox.
Percevant 5 % de commissions sur toutes les transactions réalisées, The Sandbox fait apparaître un modèle économique qui semble lucratif. Toutefois, si le métavers a pu, ou peut encore, paraître prometteur, force est de constater que SAND ne reçoit pas le succès espéré. Le récent regain des cryptomonnaies n’a pas positivement rejailli sur elle. Au point qu’elle recule régulièrement dans le classement.
Decentraland. Née en 2017, Decentraland est plus jeune et moins sujette à succès, les premières expériences graphiques ayant été rapidement dépassées. Aujourd’hui, Decentraland est probablement le principal concurrent de The Sandbox. On y observe ainsi la construction de bâtiments sportifs, la tenue de concerts virtuels, de défilés de mode...
Decentraland dispose également de sa propre monnaie, MANA. Ses détenteurs peuvent contribuer au développement du projet et participer activement aux décisions. Ce n’est pas pour rien que ce métavers est appelé « Decentraland ». Les sujets potentiellement sujets aux votes sont les suivants : l’ajout, la suppression ou la restauration d’un serveur de jeu ; la mise à jour des tokens LAND pour ajouter de nouvelles fonctionnalités ; l’ajout ou la modification des noms de rues et de routes ; le changement des membres du Security Advisory Board (SAB) chargés de prendre les décisions en cas d’urgence.
Decentraland a également eu le mérite de se référer à la philosophie de Satoshi Nakamoto, qui limite l’espace immobilier virtuel mis à disposition et, par la même occasion, le nombre d’unités monétaires émises. Néanmoins, si la valeur d’une monnaie est, en partie, fonction de sa rareté, cet aspect ne saurait être exhaustif. Comme pour SAND, MANA perd de sa vitalité et glisse dangereusement au classement des cryptomonnaies.
Axie Infinity. Dernier métavers étudié, Axie Infinity est probablement le moins réputé des trois mais c’est celui qui dispose de la cryptomonnaie avec la plus haute capitalisation à l’heure actuelle. Son objectif est plus iconoclaste et surtout moins généraliste que celui de The Sandbox et de Decentraland. Il s’agit d’élever, améliorer et reproduire des créatures imaginaires, les Axies, qui, dans le principe, ressemblent un peu à des Tamagotchis. À partir de fin 2018, la plateforme permet les combats d’Axies par le biais de tournois. Les vainqueurs sont récompensés en cryptomonnaies.
Axie Infinity s’appuie sur une cryptomonnaie : AXS, talonnée par... SAND au classement desdites cryptomonnaies. Néanmoins, il serait inexact d’écrire qu’AXS est une success story. Comme ses concurrents, elle ne profite guère de la hausse du prix des cryptomonnaies.
La fin de la pandémie de Covid-19 semble avoir quelque peu plombé les perspectives d’évolution du métavers. Consécutivement au déconfinement et à la fin des couvre-feux, beaucoup d’utilisateurs ont réinvesti le « monde réel » au détriment de l’univers imaginaire.
Facebook avait cru que le métavers représenterait une source de revenus inépuisables, au point de changer le nom de son groupe. Cette stratégie est apparue défectueuse et l’avenir même d’Horizon Worlds (très peu fréquenté) est remis en question.
Dès lors, il n’est pas du tout surprenant de constater le recul chronique des cryptomonnaies du métavers. L’histoire récente des monnaies numériques nous a d’ailleurs appris que les cryptomonnaies alternatives au bitcoin (altcoins), qui amorçaient un déclin, n’ont jamais pu s’en remettre.