Le Bitcoin : instrument de protection contre le risque géopolitique

Créé le

22.05.2025

-

Mis à jour le

26.05.2025

Le grand public ne retient souvent du Bitcoin que son extrême volatilité. Pourtant, ses caractéristiques intrinsèques le désignent à la fois comme réserve de valeur et comme valeur refuge. En ces temps troublés, il gagne en légitimité.
Au point de défier le franc suisse ?

Né en 2008 en réaction à la crise des subprimes, le Bitcoin est la plupart du temps d’abord défini comme un actif volatil. Pourtant, ses caractéristiques en font un instrument de couverture contre le risque géopolitique. En effet, le Bitcoin est incensurable. Il échappe à tout contrôle du gouvernement. Comme il n’est pas relié au système monétaire et bancaire traditionnel, il permet de continuer à faire des transactions en dépit de toute interdiction et restriction. Un fait remarquable, qu’il convient de souligner. Et ce n’est pas le seul. Depuis le déclenchement des hostilités sur les tarifs douaniers par Donald Trump le mercredi 2 avril 2025, les marchés financiers ont dévissé. De son côté, le Bitcoin a finalement moins varié que le S&P 500. Autre fait notable : la volatilité sur sept jours du S&P 500 a grimpé à 169 % annualisés, son plus haut niveau depuis la crise du Covid-19 en 2020. En comparaison, la volatilité du Bitcoin a seulement doublé, pour atteindre 83 %. Les comptes sont faits : la volatilité du crypto-actif est ainsi restée bien en dessous de celle de l’indice boursier.

Bitcoin, un objet apolitique
by design

À sa création par le mystérieux Satoshi Nakamoto, Bitcoin avait comme principal dessein d’être immunisé du système monétaire et bancaire traditionnel. C’est le rêve devenu réalité de Milton Friedman. L’économiste a consacré une partie importante de ses recherches à la manière d’assurer l’indépendance de la banque centrale. Il avait ainsi préconisé cette règle d’or pour garantir l’immunité de la croissance de l’offre de monnaie contre toute influence politique. Pour garantir son immuabilité, cette règle d’or devait être écrite dans la Constitution. Mais l’histoire récente montre que l’indépendance de jure des banques centrales ne garantit pas leur indépendance de facto – comme c’est notamment le cas de l’Argentine. Milton Friedman avait conscience de cette limite et, à la fin de sa vie, il voyait dans l’informatique la solution pour rendre la gestion de l’offre de monnaie totalement indépendante des pouvoirs politiques. Dans une vidéo désormais célèbre de 1991, il affirme qu’il souhaiterait que « la monnaie soit contrôlée par un ordinateur »1.

Bitcoin est une architecture de paiement permettant de réaliser des transactions de « pair à pair » de manière sécurisée. La prouesse technologique réside dans la capacité de réaliser des transactions hautement sécurisées 24 heures/24 et 7 jours/7 sans l’intervention d’un tiers de confiance, contrairement à notre système traditionnel. Dans le monde d’antan, les banques commerciales et la banque centrale constituent ces tiers de confiance grâce auxquels ces transactions sont effectuées en toute sécurité.

La « preuve de travail » (proof of work) est au cœur de cette proposition de valeur. En effet, la blockchain Bitcoin repose sur le protocole « open source » SHA 256. Elle met en concurrence un réseau décentralisé d’ordinateurs qui valident les transactions. L’unité en circulation sur ce réseau est le Bitcoin. Il rémunère l’ordinateur qui a trouvé la solution au problème mathématique complexe généré par l’algorithme. Le réseau Bitcoin est donc indépendant de notre système monétaire. Il peut fonctionner parallèlement sans jamais être inquiété par les gouvernements de tout bord, aussi autoritaire soient-ils. Le seul coup fatal qui pourrait lui être porté serait... de couper l’électricité ! Ce caractère apolitique constitutif du Bitcoin en fait un instrument géopolitique.

Immunisé contre les gouvernements autoritaires

Pas de quoi séduire la Chine ! Très tôt, dès 2015, ce pays a interdit les transactions en Bitcoin. Il ne pouvait donc y avoir du e-commerce en Bitcoin sur une plateforme officielle... Mais le Bitcoin est par nature une monnaie globale : il est donc possible de l’acheter, de le vendre et de le détenir sur des plateformes située en dehors de la Chine ou même chez soi, sur une unité de stockage comme un Ledger. Un gouvernement peut donc décider de l’empêcher, mais cette interdiction peut n’impacter ni sa détention, ni son utilisation tant que les transactions demeurent « on chain ». Aussi, malgré cette interdiction de transactions, la Chine regroupe 59,1 millions de détenteurs de Bitcoin (4,16 % de sa population). C’est le deuxième en nombre de détenteurs au niveau mondial.

Le coup de mou chinois vite oublié

Autre fait intéressant : en avril 2021, le minage a été interdit en Chine de façon musclée et violente. Les mineurs ont été chassés et la participation chinoise a alors abouti à une quasi-disparition (voir graphique). Cela a désorganisé le marché pendant quelques mois, avec une chute de la participation au réseau. Mais ces acteurs ont déménagé leurs machines ailleurs et en quelques mois, cette participation, réapparue, dès le mois d’août, dans d’autres pays d’Asie et aux États-Unis, a été restaurée. Fin août, la participation a retrouvé son niveau d’avril.

Il y a aujourd’hui toujours un peu de minage en Chine. Malgré tout, les acteurs chinois, certes délocalisés, sont toujours responsables de 55 % de celui du Bitcoin2. Il est effectué en particulier par des mineurs en Asie, alors que la relève américaine s’adresse aux mineurs institutionnels.

Incensurable, immuable, déflationniste

Outre une offre limitée, ce qui contribue à ce qu’il soit utilisé comme réserve de valeur, son caractère incensurable et immuable en fait un bon candidat pour être une valeur refuge. Ce concept se distingue de celui de réserve de valeur : cette dernière protège contre l’inflation, la première fournit une protection en cas de crise. L’offre limitée de Bitcoin s’établit à 21 millions. Déflationniste par construction, il protège, de fait, contre l’inflation.

Cette propriété a été peu visible durant l’année 2022, année record d’inflation. L’ensemble du marché des cryptomonnaies − Bitcoin y compris – a traversé une crise profonde – faillites retentissantes de Terra-Luna, Celsius et surtout FTX, la plateforme étoile montante du marché).

Le Bitcoin est souvent qualifié d’« or digital » et des études académiques ont étudié ses qualités en tant que réserve de valeur3. Pour le moment, le Bitcoin n’est pas à la hauteur de l’or, mais ses caractéristiques sont déterminantes ; en effet, il permet d’effectuer des transactions. Dans des pays comme l’Argentine et le Vénézuéla, près de 10 % de la population détient du Bitcoin ; des épisodes d’hyperinflation cumulés à des opérations de contrôle des capitaux (sachant que l’un ne va pas sans l’autre) expliquent ce phénomène.

Par ailleurs, face aux tensions géopolitiques grandissantes, comme celles provoquées par la guerre en Ukraine, la question de la protection du capital est revenue au premier plan. Les investisseurs institutionnels comme les particuliers cherchent à se prémunir contre les chocs exogènes qui déstabilisent les marchés.

Les bons du trésor US destitués

Il s’avère que le Bitcoin, le dollar et le franc suisse sont de fortes valeurs refuges, mais des recherches mettent en lumière le rôle émergent du Bitcoin en tant qu’actif de couverture4. Malgré sa volatilité bien connue, il montre une capacité à se décorréler temporairement des marchés actions, en particulier lorsque les baisses sont provoquées par des risques géopolitiques.

Un article académique récent5 a constitué un modèle de rendements d’actifs pour lequel la probabilité de baisse brutale des prix augmente avec le niveau de risque géopolitique. Chaque actif se comporte de façon différente dans ce processus de krach.

En utilisant les données du S&P 500 sur la période, il apparaît d’abord que ce processus de krach est sur le plan statistique significativement dépendant du risque géopolitique. La sensibilité des valeurs refuges potentielles à ce processus de krach est ensuite analysée.

Il s’avère que le Bitcoin et le taux de change dollar américain/franc suisse sont de fortes valeurs refuges face aux krachs boursiers causés par des risques géopolitiques, tandis que l’or et les obligations d’État américaines ne remplissent pas ce rôle dans ce contexte.

Maturité et adoption progressive pour le Bitcoin

Cette approche permet également de classer différents actifs selon leur niveau de protection face à ce type de choc. L’or et les bons du Trésor américain, en revanche, réagissent peu ou de manière peu efficace à ces événements spécifiques. Ces résultats pourraient refléter une montée en maturité du Bitcoin et son adoption progressive dans des stratégies de diversification avancées. Certes, son marché reste dominé par les investisseurs particuliers et soumis à des effets de sentiment.

Le Bitcoin gagne cependant en légitimité comme outil de couverture alternatif, en particulier dans un environnement de tensions géopolitiques plus fréquentes et plus complexes à anticiper. À la lumière de la forte volatilité observée sur l’ensemble des marchés financiers depuis la publication des tarifs douaniers par Donald Trump, il est intéressant de voir que l’or a continué sa forte progression, tout comme le franc suisse, à la défaveur des obligations américaines, alors que le Bitcoin s’est révélé plus stable que la S&P.

La déflagration provoquée par le président américain renforce le niveau de risque géopolitique, déjà significatif. Ce haut niveau de risque géopolitique pourrait conduire le Bitcoin à renforcer son rôle de valeur refuge, aux dépens du dollar et des obligations du Trésor américain... Et, qui sait, peut-être sommes-nous à la veille d’une évolution historique de statut du dollar ?

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº905
Bitcoin : la géographie de l’industrie du minage
$!Le Bitcoin : instrument de protection contre le risque géopolitique
Notes :
1 “I would like my money to be controlled by a computer” - Milton Friedman, 1991.
2 « La Chine contrôle toujours 55 % du hashrate du Bitcoin malgré son interdiction des cryptomonnaies », Cointelegraph France.
3 D.G. Baur et T. Dimpfl (2021), « The volatility of Bitcoin and its role as a Medium of Exchange and a Store of Value », Empirical Economics, 61(5), 2663-2683 ; D.G. Baur, K.J. Hong et A.D. Lee (2016), « Bitcoin-currency or Asset? », Melbourne Business School.
4 D.G. Baur et L.A. Smales (2018), « Gold and Geopolitical Risk », Available at SSRN 3109136 ; E. Bouri, R. Gupta et X.V. Vo (2022), « Jumps in Geopolitical Risk and the Cryptocurrency Market: the Singularity of Bitcoin », Def. Peace Econ. 33 (2), 150-161.
5 M. Chibane et N. Janson (2025), « Is Bitcoin the Best Safe Haven against Geopolitical Risk? », Finance Research Letters, 74, 106543.