Euro numérique

« La technologie a toujours été un élément important
dans l’adoption des moyens de paiement en Espagne »

Créé le

23.12.2022

Le numéro un de la banque espagnole a été sélectionné pour réaliser un prototype de transactions entre pairs dans le cadre de l’euro digital. Un choix qui ne doit rien au hasard.

Aucune autre banque ne peut se targuer d’avoir réussi ce pari. À l’issue d’une consultation de la Banque Centrale Européenne (BCE) pour la réalisation de cinq prototypes d’interfaces utilisateurs avec l’euro digital, le numéro un domestique espagnol CaixaBank est la seule banque à avoir été retenue dans la sélection finale, qui compte quatre autres entreprises. Annoncée en septembre, cette sélection fait suite à un appel à projets lancé en avril 2022 par la BCE et auquel avaient répondu 54 participants.

Pour bien comprendre la chronologie des événements, il faut revenir en juillet 2021. À cette date, le Conseil des gouverneurs de la BCE décide d’ouvrir une phase d’enquête de deux ans (jusqu’en octobre 2023) sur la création éventuelle de l’euro numérique.

Pour l’heure, le projet est à mi-chemin. Le 7 décembre 2022, la BCE a publié un dossier technique contenant toutes les informations nécessaires aux participants de l’exercice pour intégrer techniquement leur prototype à l’infrastructure et aux interfaces mises en place par l’Eurosystème, également appelé « back-end ».

Au travers de la réalisation des prototypes, la BCE souhaite avant tout apprendre, en les testant, comment les solutions back-end potentielles peuvent s’intégrer aux prototypes front-end développés par des entreprises ayant une expérience dans le domaine des services de paiement. Les prototypes utilisés dans les expériences vont donc simuler des transactions de bout en bout en euro numérique. « Les données utilisées sont des données fictives et aucune donnée personnelle n’est utilisée dans l’exercice », indique la BCE.

Conclusion au 1er trimestre 2023

Cinq entreprises ont donc été sélectionnées pour développer un prototype pour chacun des cas d’utilisation : le spécialiste des paiements Worldline s’occupera des paiements déconnectés tandis que l’EPI et Nexi prendront en charge les terminaux en point de vente, le premier avec initiation par le payeur et le second par le marchand. Le géant du commerce électronique Amazon s’est vu confier les paiements e-commerce. Enfin, CaixaBank consacrera sa contribution aux paiements entre pairs (P2P). L’exercice devrait se conclure durant le premier trimestre 2023, date à laquelle la BCE publiera ses résultats.

Interrogée sur les raisons susceptibles d’expliquer sa sélection, la banque espagnole reste modeste : « L’évaluation des fournisseurs a pris en compte l’expérience et la possibilité de fournir des capacités spécifiques », signale ainsi Fanny Solano Agramonte, responsable de la réglementation digitale et de la banque de détail chez CaixaBank et membre du groupe de conseil sur l’euro digital au sein de la BCE. Les différentes parties prenantes travaillent en autonomie : « Chaque partie du projet est développée individuellement et sans communication entre les entreprises », confie la responsable de CaixaBank.

À ce stade, la banque s’en tient à des commentaires d’ordre général : « Dans un projet complexe comme celui-ci, le principal défi est le court délai. Un projet aussi innovant implique de nombreuses décisions qui doivent être prises dans un délai très court, explique Fanny Solano Agramonte. C’est pourquoi il est indispensable de disposer d’une excellente équipe capable de travailler avec des méthodologies agiles et des outils DevOps. » Comprendre : un ensemble de pratiques et d’outils qui visent à raccourcir le cycle de vie du développement, en assurant une livraison continue avec une bonne qualité logicielle. « L’utilisation de DevOps augmente la capacité à livrer des applications et des services à un rythme plus rapide », ajoute la responsable de CaixaBank.

La banque, qui a décidé de dédier une équipe multidisciplinaire à ce projet, ne le considère pas nécessairement comme un tremplin : « Plus qu’un avantage concurrentiel pour l’avenir, notre contribution souligne nos avantages concurrentiels actuels, tels que notre plateforme de distribution omnicanale, notre leadership sur le marché et nos solides capacités informatiques », estime Fanny Solano Agramonte.

Un axe stratégique

De toute évidence, la sélection de la banque ne tient pas au hasard : « Depuis 2012, CaixaBank a concentré ses efforts sur la gestion multicanal, la numérisation et l’automatisation des processus, détaille dans une étude Irene Campos-Garcia, professeure à l’université Rey Juan Carlos. Elle a créé un centre d’innovation numérique et signé une alliance stratégique avec IBM pour le développement de l’infrastructure technologique. » Dès 2015, les plans stratégiques de la banque misent sur l’accélération de la transformation numérique de l’entreprise et sa plateformisation. Avec succès : le nombre de ses clients numériques passe de 5,61 millions en 2017, à 6,64 millions en 2019 et 11 millions en 2021, soit la meilleure performance au sein des établissements de crédit espagnols.

Dans l’intervalle, les projets s’enchaînent : en novembre 2021, le numéro un de la banque domestique crée une filiale 100 % technologique, CaixaBankTech, destinée à mieux stimuler l’innovation dans les projets clés du groupe : la blockchain, l’informatique quantique, le big data, le cloud computing ou encore l’intelligence artificielle.

C’est grâce aux ressorts de cette dernière que la banque a pu développer ses chatbots, d’abord Gina puis Neo : l’assistant virtuel de la banque compte aujourd’hui plus de 4 millions d’utilisateurs et reçoit en moyenne 50 000 questions par jour.

Récompensé régulièrement, le leader domestique espagnol s’illustre aussi dans le domaine de la biométrie : en 2019, elle devient la première banque au monde à utiliser la reconnaissance faciale pour les retraits aux guichets automatiques sans code PIN. Autant d’exemples – et bien d’autres ! – qui justifient l’engagement de longue date de CaixaBank dans la technologie et l’innovation.

$!« La technologie a toujours été un élément important dans l’adoption des moyens de paiement en Espagne »

4 QUESTIONS à... Santiago Carbó, professeur à l’Université de València et directeur des études financières du cabinet Funcas

Quelle est la position de l’Espagne à l’égard de l’euro numérique ?

L’Espagne a toujours été en avance en termes d’innovation financière et bancaire et la technologie a toujours été un élément important dans l’adoption des moyens de paiement. Le Banco de España, en tant que membre du système européen de banques centrales, dispose également d’importantes capacités technologiques, depuis celles associées aux billets de banque et aux pièces (dont la composante technologique est bien plus importante qu’on ne le pense) jusqu’à celles liées aux systèmes de paiement et de compensation électroniques. L’euro numérique est un système qui sera principalement mis en œuvre au niveau du commerce de détail et pour les paiements de montants limités. Il s’agira d’ajouter de l’efficacité au système de paiement, sans nécessairement remplacer les autres.

Quelle est la place du secteur bancaire espagnol dans la sphère technologique européenne ?

C’est l’une des plus importantes, y compris au niveau international. Il est aussi très apprécié par les consommateurs : selon nos enquêtes Funcas, ils évaluent le niveau de l’offre technologique des institutions financières espagnoles avec plus de 7,5 points sur 10. Des initiatives telles que Bizum (plate-forme espagnole de paiement instantané, équivalente de Paylib en France, lancée en 2016, ndlr) sont également un exemple de la manière dont la coordination entre les institutions apporte des avantages supplémentaires.

Quand l’accélération technologique des banques espagnoles a-t-elle eu lieu ?

C’est au cours des cinq dernières années, une fois que les effets à long terme de la crise financière ont été pris en compte, que le processus vers un modèle de services en tant que plateformes technologiques s’est accéléré en Espagne comme ailleurs. Le nombre de succursales a été réduit tandis que les agences existantes ont été transformées et des canaux ajoutés. De même, il y a quelques années, on pensait que les grandes entreprises de la tech pourraient réduire le poids du secteur bancaire dans les affaires financières. C’est possible, car il y a plus de concurrence, mais ces mêmes entreprises technologiques ont vu que la réglementation à laquelle les banques sont soumises et leur niveau d’expérience sont deux piliers importants de la résistance du secteur.

Quelle a été l’évolution des budgets consacrés à la technologie ?

Il est difficile de donner des chiffres globaux, mais l’effort d’investissement a été important. Selon nos calculs, les dépenses technologiques des dix principales banques espagnoles, qui représentent plus de 80 % des actifs bancaires en Espagne, s’élèvent à 4,774 milliards d’euros en 2021. Cela représente une augmentation de 12,2 % par rapport à l’année précédente. Le secteur a doublé ses dépenses technologiques depuis 2015, où elles s’élevaient à environ 2,363 milliards d’euros. La progression indique que d’ici 2025, elle pourrait dépasser les 6,6 milliards d’euros investis dans la technologie.

Propos recueillis par Stéphanie Salti.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº875-876