Avoir raison avant tout le monde, c’est parfois avoir tort. Et l’Histoire est parfois cruelle à cet égard. Le 29 janvier 2025, le Salvador se voyait contraint par le Fonds monétaire international (FMI) d’abandonner ou de ralentir drastiquement ses initiatives relatives à Bitcoin. Le pays avait fait de Bitcoin une monnaie à cours légal dès 2021 et il en avait accumulé depuis, prenant une avance considérable sur un sujet alors considéré comme infréquentable par beaucoup. À peine un mois plus tard, le 6 mars 2025, le président des États-Unis signait un décret créant la Réserve stratégique de Bitcoin américaine. Cruelle ironie : on voit mal le FMI venir appliquer sa politique salvadorienne à son pays hôte...
Cette décision américaine a cristallisé un changement profond. En conservant les bitcoins saisis au lieu de les vendre, Washington place cet actif dans le même registre intellectuel que l’or ou les actifs énergétiques comme le pétrole ou l’uranium, où il dispose également de ses propres réserves nationales. C’est une manière d’admettre que, dans un monde fragmenté, les États doivent diversifier leurs leviers de stabilité, y compris sur le plan financier et monétaire.
Changements majeurs dans le paysage monétaire
Cette intuition américaine se déploie dans un paysage monétaire en recomposition. Les stablecoins adossés au dollar, longtemps perçus comme une innovation périphérique, sont désormais l’un des vecteurs les plus puissants de diffusion internationale de la monnaie américaine. Tether, le plus important émetteur de stablecoins dans le monde, est devenu en quelques années un des acteurs majeurs du marché de la dette des États-Unis. Sur l’année 2024, l’entreprise en a acquis pour 33 milliards de dollars, devenant ainsi le 7e plus gros acheteur de dette américaine. Au cumulé, avec plus de 130 milliards de dollars fin 2025, elle se classe 17e dans le classement des plus importants détenteurs de cette même dette. Même l’Allemagne, pourtant sixième économie mondiale et première économie européenne, se situe derrière. En flux comme en stock !
Ce faisant, ces acteurs contribuent fortement à la dollarisation de pays dont les systèmes monétaires nationaux se sont effondrés. Pour des millions de personnes, accéder au dollar passe aujourd’hui non par une banque ou un distributeur, mais par un stablecoin. Le dollar reste roi, mais il avance par d’autres chemins. Et les États-Unis l’ont bien compris : trois mois après avoir instauré leur Réserve stratégique de Bitcoin, Trump réussissait à faire passer une loi bipartisane, le Genius Act, favorisant le développement de ces outils.
Trump joue sur tous les tableaux
Là où le stablecoin renforce la sphère du dollar, Bitcoin offre une forme de contrepoids, un actif monétaire non étatique qui circule en dehors des frontières et des hiérarchies politiques. À noter, en même temps qu’il favorise le développement des stablecoins dollars partout dans le monde, le président américain se fendait d’une déclaration explicite à l’égard de Bitcoin, le 27 juin 2025 : « Bitcoin enlève de la pression sur le dollar, et c’est une très bonne chose pour notre pays. » Une façon assumée de jouer sur les deux tableaux : les stablecoins pour développer l’influence du dollar et le bitcoin pour affaiblir le dollar et renforcer la compétitivité des exportations américaines.
Dans ce duo instable, l’Europe, où l’innovation a été restreinte via la réglementation avant même de pouvoir émerger, peine à répondre dans l’unité : la Banque centrale européenne (BCE) pousse avec force un euro numérique dont personne ne semble vouloir. Les banques redoutent une désintermédiation forcée, les citoyens s’inquiètent du contrôle potentiel sur leurs paiements. Pendant ce temps, Deutsche Bank anticipe dans un rapport récent que la BCE intégrerait Bitcoin dans ses réserves avant 2030 et la Banque centrale tchèque a déjà franchi le pas. L’écart entre la doctrine officielle et les dynamiques réelles du marché se creuse.
Le gendarme boursier américain en soutien
Ce réalignement géopolitique aurait pu rester théorique si la finance traditionnelle n’avait pas, elle aussi, basculé. En 2024, après des années de lutte, la SEC, le gendarme boursier américain, autorisait la mise sur le marché des produits indiciels sur Bitcoin, les ETF. Pour les clients finaux, c’est une façon de s’exposer à l’actif sans avoir à gérer la conservation des clés cryptographiques, tout en restant dans les canaux financiers traditionnels, ce qui en simplifie notamment la fiscalité. L’ETF Bitcoin de BlackRock, dénommé IBIT, a offert la démonstration la plus éclatante de l’attrait pour l’or numérique. En collectant près de 80 milliards de dollars d’actifs sous gestion en tout juste un an, IBIT a pulvérisé le précédent record de rapidité, détenu par VOO US. Cet ETF de Vanguard permettant de s’exposer au S&P 500 avait en effet mis près de cinq ans pour atteindre cet encours. Avec des frais de gestion de 0,25 %, BlackRock réalise un chiffre d’affaires annualisé d’environ 200 millions de dollars avec IBIT, faisant de celui-ci le produit le plus rentable de la firme. IBIT a rendu visible ce que beaucoup pressentaient : l’adoption de Bitcoin n’est plus marginale, elle est majeure, et elle est structurelle.
L’entrée de Vanguard a complété le tableau. Pendant des années, le groupe a incarné la résistance conservatrice à l’intégration de Bitcoin dans les portefeuilles traditionnels. En décembre, la plateforme s’est ouverte aux produits indiciels adossés au bitcoin marquant une forme de capitulation. Quand l’un des bastions du long terme estime que Bitcoin a gagné sa place dans l’épargne organisée, c’est que la discussion n’a plus lieu sur la nature de l’actif, mais sur la manière de l’allouer.
EDF vend à des mineurs...
Cette transition modifie la dynamique même du marché. Les investisseurs de long terme remplacent progressivement les traders court-termistes, la profondeur des flux stabilise les variations quotidiennes et la volatilité commence à refléter moins l’humeur des participants que les décisions des grandes institutions. Bitcoin entre dans une phase où sa trajectoire dépend davantage de la macroéconomie et des choix stratégiques des États que des récits internes à l’écosystème. Une étude démontre ainsi sa forte corrélation à la masse monétaire (voir encadré).
Cette montée en puissance internationale a trouvé un écho inattendu en France. Pour la première fois, Bitcoin est devenu un thème politique transversal. En 2025, tous les partis principaux se seront exprimés sur le sujet, à la faveur d’une affaire qui a fait beaucoup de bruit : la vente d’une filiale d’EDF, Exaion, à un mineur de bitcoins américain, Mara. Dans un contexte politique difficile, une situation énergétique française dégradée, et en pleine négociation concomitante d’un budget explosif et de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie, cette affaire a révélé que Bitcoin n’est pas seulement un protocole numérique mais une infrastructure énergétique, industrielle et territoriale. Ce glissement est significatif. Lorsqu’un sujet technologique devient un enjeu de politique économique nationale, c’est qu’il a changé d’échelle.
Les conséquences de l’institutionnalisation
Au croisement de ces dynamiques, Bitcoin a acquis en 2025 un statut inédit. Il n’est plus simplement un actif financier volatil, comme beaucoup se sont plu à le croire, mais un élément de stratégie pour les États, une brique de construction pour les portefeuilles institutionnels et un objet politique qui oblige à repenser la souveraineté monétaire. Ce changement de statut se traduit dans son comportement de marché. À mesure que les États et les gestionnaires d’actifs y entrent, la volatilité tend à s’atténuer, la profondeur de marché augmente et la valorisation repose davantage sur des facteurs macroéconomiques que sur les cycles émotionnels qui ont pu rythmer les premières années. L’adoption institutionnelle a dépassé un seuil qui rend le mouvement difficile à inverser.
Dans un monde où la liquidité globale devient un point de focalisation pour les investisseurs et les banques centrales, Bitcoin s’impose comme un thermomètre sensible de ces variations. Il ne mesure pas l’émotion du marché, mais capte la dynamique fondamentale de l’argent en circulation. À l’heure où la Federal Reserve vient d’annoncer la fin du resserrement monétaire, c’est une information importante pour les investisseurs et épargnants.