Le 10 octobre 2025, la Banque Centrale Européenne (BCE) a publié une note consacrée aux effets de l’euro numérique de détail sur la stabilité financière dans la zone euro1. Elle répond à une demande formelle du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne visant à quantifier l’impact de différents plafonds de détention – jusqu’à 3 000 euros – sur les dépôts bancaires, les ratios de liquidité (Liquidity Coverage Ratio et Net Stable Funding Ratio), la rentabilité des banques et l’évolution des encours de prêts.
Ce document « technique » repose sur deux scénarios. Le premier est dit « business as usual ». Il reflète un contexte normal dans lequel l’euro numérique serait exclusivement utilisé comme un instrument de paiement. Les conversions de dépôts en euro numérique y sont estimés à 100 à 120 milliards d’euros pour un plafond de détention d’euro numérique de 3 000 euros. Un montant limité, jugé par la BCE comme sans conséquences majeures.
Le second scénario est intitulé « flight to safety ». Il simule une crise où les déposants arbitreraient massivement leurs dépôts à vue vers l’euro numérique, perçu comme plus sûr. Les sorties atteindraient alors 700 milliards d’euros, soit 8,2 % des dépôts à vue de détail. La BCE reconnaît cette fois qu’un tel scénario affecterait le système bancaire. Mais la banque centrale estime que ces conséquences seraient gérables, au prix d’une baisse prononcée des ratios de liquidité et d’un recours accru au refinancement de l’Eurosystème.
Ces conclusions se veulent donc rassurantes. Mais elles reposent sur des hypothèses contestables qui minimisent les risques de désintermédiation et sous-évaluent les contraintes sur le financement de l’économie et la stabilité financière. Tout d’abord, la baisse des dépôts bancaires provoquée par l’euro numérique est corrigée de la hausse de ces mêmes dépôts qui découlerait de la « numérisation des paiements ». Ensuite, la proportion d’utilisateurs et de détenteurs de l’euro numérique est limitée aux deux tiers de la population de la zone euro, alors que sa généralisation, plusieurs années après son introduction, pourrait s’accompagner d’une proportion sensiblement plus élevée. Autre fragilité de l’analyse : dans le scénario extrême, seuls les effets des fuites de dépôts sous forme d’euro numérique sont considérés, alors que des fuites de billets s’y ajouteront sans aucun doute.
Dernier point, purement arithmétique, les effets de l’euro numérique sont appréciés à partir d’une taille de bilan de l’Eurosystème et de réserves excédentaires élevées. Elles sont sans nul doute supérieures aux niveaux qui prévaudront à l’issue de la normalisation du bilan (voir encadré). Si l’altitude de départ change, celle d’arrivée sera elle aussi modifiée.
Sortie vers l’euro numérique égale stabilité des dépôts ?
Reprenons techniquement les hypothèses de la note sur l’impact de l’euro numérique. Selon la BCE, la numérisation croissante des paiements engendrerait une hausse tendancielle des dépôts bancaires, estimée à 127 milliards d’euros d’ici 2034. Ce total viendrait s’ajouter à l’encours actuel. Dans le scénario « business as usual », cette progression des dépôts neutraliserait totalement les effets des conversions vers l’euro numérique sur l’encours des dépôts bancaires et préserverait l’équilibre du système...
Or cette hypothèse sur la hausse des dépôts bancaires est pour le moins fragile : la numérisation à l’œuvre depuis plusieurs années n’a pas entraîné de reflux significatif de l’encours de monnaie fiduciaire (voir graphique). La combinaison d’une poursuite de la hausse de l’encours des billets et pièces et de leur moindre usage dans les paiements, connue sous le nom de « paradoxe du billet », s’explique par la thésaurisation. Quant à l’accélération de l’encours des dépôts à vue entre 2015 et 2022, elle résulte avant tout de la faiblesse des taux d’intérêt, synonyme de réduction du coût d’opportunité de la détention de dépôts, et non de la numérisation des paiements.
Ne pas négliger la vélocité monétaire
Un autre paramètre vraisemblablement non pris en considération par la BCE dans cette note est l’influence des modes de règlement sur la vélocité monétaire. Les paiements numériques accélèrent, en effet, la circulation de la monnaie par rapport aux espèces : à l’échelle macroéconomique, une vitesse plus élevée réduit l’encours de dépôts nécessaire à un montant donné de transactions. La substitution des paiements numériques aux paiements fiduciaires ne requiert donc pas une augmentation des dépôts bancaires de même ampleur que la baisse de l’encours de billets détenus à des fins transactionnelles : les billets non convertis en dépôts sont simplement thésaurisés.
En outre, l’euro numérique s’inscrira lui-même dans l’univers des paiements numériques. Mais contrairement aux modalités existantes alimentées par les dépôts bancaires, il mobilisera ses propres avoirs. Il s’agit d’un facteur supplémentaire d’atténuation de l’hypothèse de hausse des dépôts bancaires retenue par la BCE. Dernière remarque, la numérisation des paiements est un phénomène autonome : il ne dépend nullement de l’existence – ou non – de l’euro numérique. Il est donc méthodologiquement très contestable d’en utiliser les effets pour minimiser l’impact de ce dernier.
Seuls deux Européens
sur trois concernés ?
Dans sa note, la BCE suppose aussi que seuls 66 % des utilisateurs potentiels détiendront de l’euro numérique dans le scénario « business as usual ». Cette proportion est issue d’une enquête menée auprès d’un panel représentatif de citoyens européens. Elle est sans doute largement sous-estimée.
Tout d’abord, les expériences passées, comme internet, le smartphone ou le paiement sans contact, montrent que les intentions d’usage sont systématiquement beaucoup plus basses lorsque l’innovation n’a pas encore d’existence concrète. Ensuite, le renouvellement démographique tendra à accroître la proportion d’utilisateurs potentiels à l’aise avec les technologies numériques. Si, plusieurs années après l’introduction de l’euro numérique, cette proportion atteignait par exemple 90 %, les fuites de dépôts augmenteraient sensiblement : d’environ 110 milliards d’euros à environ 150 milliards dans le scénario « business as usual ». Soit une hausse de plus d’un tiers !
Le client décide de l’usage
de la monnaie
Enfin, la BCE postule que l’euro numérique sera utilisé principalement comme instrument de paiement. Or des trois fonctions aristotéliciennes que remplit la monnaie (intermédiaire des échanges, unité de compte, réserve de valeur), c’est in fine l’utilisateur – et non l’émetteur de la monnaie - qui décide du rôle qu’il souhaite lui voir jouer. Or rien ne permet à ce stade d’écarter l’éventualité que l’euro numérique soit aussi utilisé en qualité de réserve de valeur. Dans sa version online, il présente des caractéristiques susceptibles de le rendre relativement attractif en qualité d’actif de conservation : invulnérabilité matérielle, impossibilité de perte accidentelle et protection contre le vol. Ces attributs lui confèrent de facto une dimension thésaurisable, indépendamment de l’intention affichée de la BCE de le cantonner à un strict instrument de paiement. Ainsi, sous la double hypothèse d’un taux d’utilisateurs plus élevé et d’une thésaurisation partielle – dans la limite d’un plafond individuel de 3 000 euros –, un encours supérieur à 200 milliards dans le scénario « business as usual » est loin d’être irréaliste. Cette fois-ci, nous sommes quasiment au double du chiffre envisagé par la BCE.
Plus il y a de portes,
plus les dépôts peuvent fuir
À l’évidence, dans ce scénario de base, l’absence de conséquences majeures pour les banques peut être clairement contestée. Intéressons maintenant à l’autre scénario : le « fligt to safety ». Cette fois, la BCE estime que les conversions de dépôts en euro numérique pourraient atteindre 700 milliards d’euros. Ce montant est calculé comme la somme des soldes des comptes à vue individuels inférieurs ou égaux à la limite de détention de 3 000 euros. Or la plupart des déposants disposant d’un solde inférieur à ce montant pourraient aisément l’atteindre en mobilisant leur épargne financière. Les fuites seraient donc plus proches de 1 000 milliards d’euros.
Techniquement, la BCE souligne que ce montant de 700 milliards correspond à une sortie de dépôts à vue de détail de 8,2%. À noter, cette proportion est bien inférieure à celles qui ressortaient des exercices de stress de liquidité menés en 2029, où les fuites simulées atteignaient 12 % dans le scénario adverse, et 18 % dans le scénario extrême. Mais les fuites de dépôts liées à l’euro numérique ne peuvent être considérées isolément, ni simplement comparées aux stress-tests de liquidité antérieurs. En introduisant une nouvelle source de retrait, l’euro numérique accroît mécaniquement le volume total des fuites. Rien n’interdirait, par exemple, une double sortie simultanée vers l’euro numérique et vers les espèces.
Une copie à revoir
Enfin, une fois les dépôts convertis en euro numérique, le risque d’un effet d’hystérèse – ou de cliquet – ne saurait être écarté : après la dissipation du stress initial, les déposants pourraient ne pas revenir totalement en arrière. Ce changement de régime ouvrirait la voie à un scénario « new business as usual », caractérisé par des sorties de dépôts bancaires durablement plus élevées. Les conséquences seraient pérennes : le renchérissement du coût des ressources bancaires plus sensible que dans le scénario « business as usual » initial, avec des pressions accrues sur la rentabilité bancaire et des contraintes renforcées sur le financement de l’économie réelle.
Les hypothèses techniques retenues par la BCE tendent à minimiser les risques inhérents à l’euro numérique de détail. Elles en neutralisent artificiellement les effets sur l’intermédiation bancaire, le financement de l’économie et la rentabilité bancaire dans le scénario « business as usual » – le plus vraisemblable – et en atténuent excessivement l’impact dans le scénario extrême « flight to safety ».
Une évaluation complémentaire, fondée sur des scénarios de liquidité bancaire initialement moins abondante et des hypothèses de fuites plus réalistes, apparaît indispensable pour apprécier avec justesse les risques associés à l’euro numérique et permettre aux colégislateurs de l’UE de fixer de manière appropriée la limite maximale de détention.