La monnaie fait depuis quelques années l’objet d’un débat qui dépasse le seul cadre économique et remet en avant l’importance de la souveraineté et du rôle de l’État. On peut dater cette modification significative des thématiques sur lesquelles reposent les discussions autour de la monnaie de l’annonce par Facebook en 2019 de lancer Libra. La monnaie est certes un des sujets les plus anciens de la science économique, mais l’annonce par une entreprise privée, américaine, controversée et de plus très jeune, du lancement d’une monnaie internationale a bousculé gouvernements et banques centrales tout autour de la planète. Le fait que ce projet soit suivi à l’origine par les plus gros acteurs du paiement mondial a amplifié l’effet de cette annonce. Une première réaction des banques centrales a consisté à rappeler qu’une monnaie est à la fois une unité de compte, un instrument d’échange, et une réserve de valeur : Libra ne pouvait alors pas être considérée comme une monnaie. Cependant la Chine et l’Europe, sentant une menace diffuse mais réelle, ont lancé d’importants travaux de réflexions et d’actions sur le thème des monnaies numériques de banques centrales (MNBC). La Chine a de l’avance avec l’e-yuan, car le projet date de 2014, mais également parce que le gouvernement chinois sait imposer plus directement l’adoption de ses décisions politiques. L’Europe avance également, mais à un rythme plus modéré et plus respectueux de l’écoute de chacun. On assiste également à des annonces significatives, pour des mises en application à long terme, pour d’autres zones géographiques.
Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ont annoncé récemment réfléchir à une monnaie commune, sans doute numérique, dans le prolongement de la Nouvelle Banque de Développement (New Development Bank BRICS), avec un objectif affiché d’émancipation des organisations économiques et financières internationales traditionnelles. En parallèle de ces décisions politiques, force est de constater qu’au moins deux des trois fonctions de la monnaie peuvent être remplies par des projets non gouvernementaux, au premier rang desquels Bitcoin. Tout d’abord, l’utilisation d’un instrument d’échange suppose que celui qui reçoit le paiement l’accepte, car il a confiance en la valeur de ce qu’il reçoit et en sa capacité à l’utiliser pour des paiements ultérieurs. Concernant la fonction de réserve de valeur, le retour d’une très forte inflation dans certains pays amène logiquement les citoyens à s’interroger sur la capacité de leur monnaie nationale à conserver cette fonction.
L’exception du Salvador
Dans cet univers turbulent et bousculé, Bitcoin offre une réelle alternative pour les fonctions d’instruments d’échange et de réserve de valeur. Concernant le rôle d’unité de compte, seul le Salvador a franchi le pas. Il apparaît donc que l’apport de Bitcoin dans le domaine des paiements, est plus évident pour les zones géographiques où le taux de bancarisation est faible. L’apport d’une monnaie pair à pair permet une proposition inclusive et sans doute incontournable à terme dans ces pays-là.
Une source incontestable d’information et de très grande qualité concernant l’apport de Bitcoin, et plus généralement de la blockchain dans le paiement des zones non bancarisées, se retrouve dans le rapport établi par l’association Blockchain for Good. Ce rapport dénombre plus de 140 projets reposant sur la blockchain et concernant le paiement. Ils se répartissent principalement entre l’envoi de fonds transfrontalier (554 milliards de dollars envoyés par 200 millions de personnes en 2020), le micropaiement, la possibilité d’épargner et d’emprunter pour des petits montants, c’est-à-dire à une échelle tout à fait adaptée aux économies non bancarisées. Bitcoin apparaît donc comme une alternative viable qui trouve d’autant plus facilement sa place que les réseaux bancaires et les moyens de paiements sont insuffisamment développés.
Un problème dans le développement de Bitcoin comme solution de paiement résidait dans son incapacité originelle à permettre de nombreux paiements simultanés et validés rapidement. Ce problème est aujourd’hui résolu avec les solutions dites de Layer 2. Lightning Network, par exemple, est une deuxième couche (Layer 2) sur la « 2 blockchain Bitcoin ». Ce réseau facilite la scalabilité de Bitcoin (qui devient alors quasiment infinie) et son utilisation possible même pour des montants très faibles, du fait des coûts de transaction extrêmement réduits. Le rapport de Blockchain for Good aborde également le protocole Taro qui va permettre d’utiliser des stablecoins dans le réseau Lightning accroissant encore de manière exponentielle le potentiel de ce réseau de niveau 2.
Dans les pays où les systèmes de paiement et bancaire sont suffisamment développés, Bitcoin est regardé avec une certaine méfiance et sous l’angle d’une remise en cause de la souveraineté monétaire. Cette méfiance est à l’origine, en grande partie, de la réflexion présentée précédemment sur les MNBC. Ces dernières doivent permettre de numériser le système de paiement sans perte de souveraineté, au prix d’une centralisation cependant peu compatible avec les ambitions affichées par les « cypherpunks » et Satoshi Nakamoto. Par contre, l’apport de Bitcoin dans les pays dans lesquels le taux de bancarisation est faible apparaît immédiatement en parallèle avec la croissance du mobile banking. Le rapport Global Findex de la Banque Mondiale fait apparaître une très forte disparité de bancarisation. Même si le taux de bancarisation augmente rapidement depuis 2011, les disparités demeurent très fortes (Findex 2021). Cette augmentation est due en grande partie au mobile banking, promu souvent par les sociétés de téléphonie autant que par les banques et permet une meilleure inclusion.
L’écart de bancarisation entre hommes et femmes est quasiment nul dans le cas des comptes de mobile money alors qu’il persiste dans le cas des comptes ouverts auprès d’institutions financières1. Les nombreux projets recensés par Blockchain for Good, témoignent d’une capacité d’inclusion très forte permise par les solutions qui reposent sur Bitcoin, répondant à plusieurs Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies, tant sur l’élimination de la pauvreté que sur l’égalité des sexes et l’autonomisation économique des femmes. Dans des pays où le système de paiement repose de plus en plus sur le téléphone mobile, Bitcoin et les solutions de niveau 2 comme Lightning Network, trouve naturellement sa place par sa rapidité, sa simplicité et la faiblesse des coûts de transaction.
Cela n’est évidemment pas sans poser de problèmes, comme au Nigeria, où le gouvernement tente d’imposer sa Monnaie Digitale de Banque Centrale devant le recours de plus en plus important à Bitcoin par la population nigériane. Il n’est pas ici question de créer une dichotomie factice, mais on constate clairement que dans un univers de digitalisation des paiements, une différence émerge entre les pays dans lesquels le système monétaire et bancaire suffisamment fort se dirige vers une monnaie digitale de banque centrale centralisée et les pays dans lesquels Bitcoin notamment peut offrir un accroissement significatif de la qualité des systèmes de paiement là où le système bancaire n’a jamais réussi à s’installer et où une solution centralisée ne semble pas pertinente.