Que retiendra-t-on du bitcoin en 2024 ? L’histoire – et le grand public – se souviendront sûrement de la date du 5 décembre 2024 où, pour la première fois de son histoire, le bitcoin a franchi la barre des 100 000 dollars. Mais le fait majeur est peut-être ailleurs... Depuis la naissance de Bitcoin en 2009, le marché suit avec attention une statistique intéressante : sa dominance. Concrètement, il s’agit du rapport entre la capitalisation totale de Bitcoin (2 000 milliards de dollars début décembre 2024) et la valorisation de l’ensemble des « cryptos » (3 900 milliards de dollars). Quand il était seul, en 2009, le bitcoin pouvait se flatter d’un incontestable 100 %. Puis la concurrence fut, notamment à partir de la création d’Ethereum, en 2015. La dominance du bitcoin diminua fortement, atteignant un point bas à 3 % en 2018 ! D’aucuns expliquaient sans peine cette baisse de l’importance du bitcoin, qui était une « crypto » dépassée, supplantée par des itérations plus récentes et plus intéressantes.
Sommets pour la crypto phare du marché
Du déclin à l’institutionnalisation
En réalité, c’est tout l’inverse qui s’est produit : alors que la majorité des nouvelles cryptos peinent à durer plus de quelques années, subissant déconvenues, faillites, et autres hacks, Bitcoin n’a jamais été détrôné du classement, restant à la première marche du podium. Mieux, depuis la chute de la plateforme FTX en 2022, une place de marché de cryptos ayant réalisé une fraude massive, la dominance de Bitcoin est revenue au-dessus de 50 %, validant son statut particulier. Et la nécessité pour tout acteur financier s’interrogeant sur le sujet « crypto » de passer par une étape primordiale et nécessaire : distinguer Bitcoin du reste.
2024 marque en pratique un tournant pour Bitcoin : celui de l’institutionnalisation. À cet égard, le changement de regard que lui porte le plus grand gestionnaire d’actifs de la planète est particulièrement révélateur. Et on partait de loin : Larry Fink, le patron de BlackRock, qualifiait il y a quelques années Bitcoin d’ « index du blanchiment d’argent ». Et son avis à l’égard de la monnaie numérique n’était pas isolé. Pour Warren Buffet, génie de l’investissement bien connu, Bitcoin, c’était « de la mort au rat au carré ». Voilà qui a le mérite d’être clair. Passez votre chemin, Bitcoin était alors inutile, dans le meilleur des cas.
Blackrock retourne sa veste
Et pourtant. L’adoption grandissait et Bitcoin refusait de mourir. Début 2024, après dix ans de procès, la Securities and Exchange Commission, le gendarme boursier américain, se retrouve contrainte par la justice d’autoriser la mise sur le marché des ETF Bitcoin au comptant. Une révolution pour Bitcoin ! Il peut ainsi faire son entrée dans les portefeuilles institutionnels par une voie bien balisée que sont les Exchange Traded Funds (ETF), ces produits indiciels standardisés et régulés, accessibles au plus grand nombre via les gestionnaires d’actifs.
Poussé par la demande, BlackRock fait partie de la dizaine de sociétés de gestion s’empressant de s’engouffrer dans le marché. Dès le 11 janvier, la société propose un ETF Bitcoin. Oubliez la mort au rat ou le blanchiment d’argent. Larry Fink distribue maintenant ce qu’il vilipendait il y a peu. Et le marché lui donne raison : en moins d’un an, son ETF a dépassé la barre des 50 milliards de dollars d’actifs sous gestion. C’est simple, il s’agit d’un record : aucun ETF n’avait atteint cette somme aussi rapidement. Comme un pied de nez à son concurrent principal, la capitalisation de l’ETF Bitcoin venait au même moment de passer devant l’ETF or de la firme et de faire son entrée dans les 50 ETF les plus capitalisés du monde.
Le bitcoin, seul au monde ?
Et BlackRock est loin d’être le seul. Au total, les actifs sous gestion des ETF Bitcoin ont dépassé en décembre 2024 les 100 milliards de dollars. Les postures d’hostilité à l’égard du bitcoin se paient cash, car elles signifient dorénavant se priver d’un juteux marché. Alors que les concurrents ont moins d’états d’âme à se positionner...
Les autres cryptos n’ont pas connu le même engouement de la part des grands argentiers du monde. La deuxième plus importante du marché, l’Ether, qui a pourtant également eu droit à son ETF en juillet cette année, n’a pas eu de succès similaire. Le plus important d’entre eux, à nouveau géré par BlackRock, dépassait les 2 milliards de dollars d’actifs sous gestion fin novembre. Pourquoi cette différence d’intérêt ? La réponse est très simple : parce qu’il ne s’agit pas du même objet.
Bitcoin égale diversification
La facilité des dernières années a consisté à créer une classe d’actifs artificielle, appelée tantôt « actifs numériques », tantôt « crypto-actifs » ou « cryptomonnaies ». Cette typologie pose un problème majeur à n’importe quel analyste : les actifs ainsi réunis sous la même étiquette ne partagent rien en commun, si ce n’est la qualité... d’actif ! Oserait-on mettre dans le même sac des choses aussi diverses qu’une obligation d’État américaine, une action d’entreprise, du pétrole, un immeuble parisien ou encore un Picasso ? Et pourtant, cette approche est celle qui domine encore largement le débat public, où les analyses sur « les cryptos » sont nombreuses.
Aux États-Unis, ce brouillard se dissipe, à la faveur de cette institutionnalisation de Bitcoin. BlackRock, toujours lui, publiait en septembre 2024 un rapport d’analyse intitulé « Un diversificateur unique », dans lequel la société détaille sa thèse d’investissement : se prémunir du risque systémique de la dilution monétaire grâce à un actif qui remplit toutes les caractéristiques pour devenir un étalon de réserve mondial. Réserve de valeur ou valeur refuge (voir encadré) ?
Fort de cette thèse, le plus grand gestionnaire d’actifs du monde ajoute que le bitcoin ne partage pas les mêmes facteurs de risque que les actifs traditionnellement considérés comme risqués, qu’il est décorrélé des autres classes d’actifs, et suggère aux gérants de fonds d’envisager une allocation à hauteur de quelques points de pourcentage. En piochant sur la part obligataire de leur portefeuille, c’est-à-dire celle considérée comme non risquée, plutôt que sur la part actions !
Trump aussi a retourné sa veste !
De même, du point de vue politique, l’année américaine a été évidemment marquée par l’élection présidentielle et le retour de Donald Trump. Le 47e président des États-Unis a suivi le même parcours que Larry Fink : fervent défenseur du dollar américain et de sa puissance, il avait toujours vu le bitcoin d’un œil méfiant, allant jusqu’à le qualifier d’ « arnaque » en 2021.
Mais comme Larry Fink, le marché, ici électoral, est dorénavant trop fort pour être ignoré. Avec environ 15 % des électeurs ayant fait l’acquisition de bitcoins au pays de l’Oncle Sam, les voix qu’ils représentent en font une cible de séduction alléchante. Alors lui aussi s’est livré à un pivot et annonça, en juillet 2024, son intention de constituer pour les États-Unis une réserve stratégique de bitcoins. Une consécration aux allures paradoxales pour qui se présente comme une monnaie sans État... et se retrouve adoubée par la première puissance mondiale. Mais le bitcoin est neutre, alors tout le monde peut s’en emparer.
L’Europe droite dans ses bottes
Sur le papier ! Car, comme souvent, l’Europe a décidé, avant toute chose, de réguler : depuis 2018 avec la loi PACTE en France, et depuis 2023 avec le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) pour l’Union européenne. L’industrie crypto, ostracisée et victime de débancarisation massive, dénoncée d’ailleurs récemment dans un rapport de la Cour des comptes, a eu bien du mal à jouer des coudes pour surmonter la cascade d’obstacles mise sur sa route par le monde politique.
Mais il n’est jamais trop tard et le cadre tant attendu est désormais en place. Tout est réuni pour que les sociétés de gestion, family offices et autres gestionnaires d’actifs européens, puissent se positionner en 2025 sur la classe d’actifs la plus performante depuis quinze ans. Et contribuer un peu plus encore à son institutionnalisation...
2024 : l’année de la reconnaissance !