Il y a quinze ans, les États-Unis ont renforcé la réglementation et la surveillance du secteur bancaire pour éviter une nouvelle crise financière. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Actuellement, notre pays essaie de réévaluer les changements réglementaires pour distinguer ceux qui ont été efficaces et ceux qui l’ont été moins. Après la crise de 2008, les exigences de fonds propres ont été considérablement relevées – et elles devaient l’être –, mais cela a souvent eu des conséquences imprévues. Cela a rendu les banques moins enclines à se lancer dans certaines activités, alors le plus souvent confiées au secteur financier non bancaire.
Ce secteur a connu une croissance très rapide après la crise. Cela s’explique en partie par l’innovation, mais aussi en partie par l’arbitrage réglementaire ou l’arbitrage de capitaux. Ce mouvement a permis à de nombreux établissements non bancaires de concurrencer les banques dans certains domaines, sans supporter les mêmes coûts. Le moment est venu de réévaluer la situation et de réfléchir à ce que nous voulons que les banques fassent et ne fassent pas. Nous pouvons ainsi réajuster la réglementation, afin d’intégrer les exigences de fonds propres appropriées compte tenu des risques.
Quel serait un bon niveau d’exigence en matière de fonds propres ?
Je ne donnerai pas de chiffre global. Cela dépend de l’activité concernée et du niveau de risque. Nous devons évaluer de façon minutieuse les risques par rapport aux coûts en capital. Il s’agit aussi de réfléchir à la manière dont les différentes activités s’articulent au sein de la banque sur le plan technique. C’est l’occasion de voir si elles sont corrélées entre elles ou si elles permettent d’obtenir une couverture.
Et concernant les règles de Bâle III ?
Les États-Unis sont déterminés à aller de l’avant avec la réforme réglementaire. Je pense qu’ils vont vraiment essayer de réfléchir très clairement au compromis proposé, afin de s’assurer que nous disposons du capital approprié et suffisant, d’une part pour couvrir les risques des banques, d’autre part pour ne pas les décourager, concernant les activités qu’elles entreprendraient naturellement.
Pensez-vous que les banques américaines, à l’heure actuelle, sont suffisamment solides ?
On ne peut jamais en être certain. La question est toujours la même : qu’est-ce qui est suffisamment sûr, quelle est la norme appropriée en matière de prise de risque ? C’est un équilibre à trouver. Il appartient vraiment aux élus de fixer la tolérance globale au risque et d’essayer de la mettre en œuvre aussi fidèlement que possible, compte tenu des données dont ils disposent.
Après la crise financière mondiale, le système financier a été capable de résister à un certain nombre de chocs, comme celui de la Covid-19, puis à une hausse substantielle des taux d’intérêt. Quelques banques ont rencontré des difficultés, mais dans l’ensemble, le système semble avoir bien résisté à ces différents chocs.
Des menaces persistent-elles ?
Oui et certaines sont très importantes, à commencer par celle posée par le secteur non bancaire, en raison de sa très forte croissance ces dernières années. Nous disposons de beaucoup moins d’informations et de communication systématique des données à son sujet que sur les banques. Il est donc difficile de savoir si ce secteur présente un risque énorme, y compris pour les régulateurs et les superviseurs. C’est la raison pour laquelle le Comité de Bâle s’est concentré sur son examen, car il pourrait en effet exister des interconnexions fragiles sur lesquelles nous n’avons pas de visibilité.
Le deuxième domaine qui me préoccupe beaucoup est le risque cyber. Du fait de l’utilisation croissante d’internet et des monnaies stables, les personnes sont de plus en plus dépendantes des moyens de paiement numériques. Il s’agit d’un risque mondial. Les régulateurs et les superviseurs travaillent avec la sécurité nationale pour essayer de comprendre ces risques, mais on ne peut jamais être totalement préparé à ce type d’attaques.
Quid de l’intelligence artificielle (IA) ?
La démesure autour de l’IA m’inquiète. Il est possible que cela soit payant, mais je ne sais pas si ce ne sera pas le cas. Les valorisations de nombreuses entreprises d’IA qui ne réalisent aucun bénéfice et n’ont pas de modèle de monétisation ont augmenté extrêmement rapidement. Cela signifie-t-il que nous allons revivre la bulle Internet ? Je l’ignore. Mais cela m’incite à la prudence et je veux m’assurer que le système bancaire et les institutions financières non bancaires ne sont pas trop exposés en cas de chute brutale des valorisations.
En 1999 et 2000, le Nasdaq a chuté de plus de 80 %, mais cela n’a pas eu beaucoup d’impact financier ou économique, le financement des valeurs de l’internet étant très peu endetté. Jusqu’à présent, le financement de l’IA a été relativement peu endetté, mais cela est clairement en train de changer. Je garde un œil très attentif sur cela : s’il y a effet de levier, que ce soit sur le marché immobilier ou dans n’importe quel autre secteur économique, le risque, et notamment le risque systémique, est beaucoup plus élevé.
Quel rôle doit jouer la Réserve fédérale (Fed) dans la supervision des banques ?
Lorsque je travaillais à la Fed au moment de la crise financière mondiale et un peu auparavant, Hank Paulson, alors secrétaire au Trésor, avait présenté une proposition visant à transférer la réglementation bancaire et financière hors de la Fed. Cette évolution n’avait pas abouti.
Selon moi, il est important que la banque centrale ait une certaine fonction de supervision et de réglementation. Même si elle ne doit pas nécessairement être le seul superviseur, ni le seul régulateur. Mais lorsque quelque chose ne va pas, tout le monde se tourne vers la banque centrale. Elle doit fournir des liquidités et elle doit le faire rapidement. Si elle n’a pas de liens avec les établissements financiers, si elle ne sait pas qui est bien capitalisé et qui ne l’est pas, qui est liquide et qui ne l’est pas, il lui est très difficile d’être en mesure de réagir efficacement en temps réel.
Dans quelle mesure est-il important que la Fed reste indépendante ?
Il existe des points de vue très divergents à ce sujet. Tout d’abord, la Fed fait partie du gouvernement fédéral et, à ce titre, elle doit rendre des comptes. Je sais que des personnes semblent très mécontentes des pressions actuelles s’exerçant sur la Fed. Mais la situation n’est pas nouvelle. Cela a été le cas en particulier pendant la crise financière mondiale. À l’époque, les pressions n’étaient pas aussi explicites ni visibles qu’aujourd’hui. Mais penser que la Fed n’a jamais été confrontée à des pressions politiques me semble un peu naïf.
On a d’ailleurs observé très peu d’impact de ces pressions sur les taux d’intérêt à long terme ou sur l’inflation à long terme. Les marchés ont une vision plus nuancée de ce sujet : ils n’ont jamais vraiment cru que la Fed pouvait faire tout ce qu’elle voulait indépendamment du contexte politique.
Sur le fond, il est très important que la banque centrale soit en mesure de faire les choix qu’elle estime nécessaires en matière de politique monétaire, conformément au mandat qui lui est confié par le Congrès. À savoir, une croissance maximale de l’emploi, compatible avec une inflation faible et stable. Mais en tant que partie du gouvernement fédéral, elle doit expliquer le rationnel et le bien-fondé de ses actions. Effectuer une analyse minutieuse à l’aide de données, des meilleurs modèles et du personnel excellent dont elle dispose est la meilleure façon, pour elle, de démontrer qu’elle prend les bonnes décisions. Elle ne prend pas de décisions politiques, mais les meilleures décisions que les données et analyses lui permettent de prendre.
Quelle est votre lecture de l’environnement économique, justement ? Des données manquent...
Effectivement, à l’heure où nous nous parlons (le 16 octobre dernier, ndlr), nous ne disposons pas des données les plus récentes quant à la situation exacte du marché du travail. Cependant, les dernières données et leurs révisions suggèrent qu’il s’est considérablement affaibli. Cela s’inscrit dans un processus à plus long terme, qui n’est pas seulement dû à la hausse des droits de douane, mais aussi à la hausse des taux d’intérêt par la Fed. Bien sûr, comme je suis professeur à l’université de Chicago, j’utilise la célèbre phrase de Milton Friedman, selon laquelle les politiques monétaires ont des effets sur l’économie avec des décalages longs et variables.
C’est l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas constaté autant d’impact que nous aurions pu l’escompter après une telle hausse des taux d’intérêt, et en particulier des taux d’intérêt réels, et avec une inflation dépassant les 9 % en 2022 aux États-Unis. En 2023 et 2024, la Fed a commencé à relever ses taux d’intérêt. Le taux d’intérêt réel est devenu nettement positif, pour la première fois depuis la crise financière mondiale. Dans des circonstances normales, cela aurait dû se traduire par une baisse des investissements et affecter les marchés immobiliers. Mais nous n’avons pas constaté d’impact négatif significatif sur l’économie. Cela s’explique en partie par l’enthousiasme suscité par les innovations technologiques, en particulier par l’IA.
C’est pourquoi je crains qu’une réévaluation par le marché des perspectives de monétisation des technologies d’IA entraîne une baisse significative de la valeur des actions. Si l’effet de levier est très faible, les conséquences pour l’économie dans son ensemble seront moindres et limitées aux marchés boursiers.
Est-ce votre seule source d’inquiétude ?
Je suis aussi inquiet de l’absence de vigilance ambiante et de l’excès d’optimisme. Les écarts de risque entre les obligations d’entreprises et les actifs très sûrs comme les titres d’État se sont considérablement réduits sur le marché obligataire. Cela suggère que les personnes ne s’inquiètent pas et ne sont pas préparées à un éventuel choc. Cette situation me met en garde, sinon en alerte, quant aux risques potentiels. Cela pourrait entraîner des mouvements désordonnés sur les marchés extérieurs, une certaine volatilité et des perturbations en cas de choc.
Quel est l’impact de la hausse des droits de douane sur l’inflation et les marchés ?
Il n’y a pas d’impact important sur l’inflation. Mais cela est aussi dû au fait que les importations totales aux États-Unis sont globalement faibles, contrairement à ce que vous avez en France, en Allemagne ou dans d’autres pays. Les importations américaines représentent environ 14 % du produit intérieur brut et les exportations 10 %. De surcroît, cela ne se produit pas d’un seul coup et les consommateurs trouvent des alternatives et des substituts aux produits taxés aux États-Unis ou dans des régions où les droits de douane sont moins élevés. Par ailleurs, les tarifs effectifs sont jusqu’à présent bien inférieurs à la plupart des chiffres annoncés par l’administration.
Qu’attendez-vous de la politique monétaire américaine ?
A l’heure où nous nous parlons, il y a deux réunions de prévues d’ici la fin de l’année. Et il y a un sujet autour des données. Je dois émettre cette réserve : la Fed connaîtra-t-elle les statistiques de l’emploi du mois dernier, pour sa réunion de novembre, étant donné que la réunion aura lieu avant la publication des prochains chiffres et que le Bureau of Labor Statistics a obtenu une dérogation spéciale. Il y a donc plus d’incertitude que d’habitude. Dans son dernier discours, Jerome Powell a indiqué que le marché du travail se ralentissait plus rapidement que prévu. Cela modifie l’équilibre des risques et incite à sortir de l’attentisme. Il a aussi constaté que l’impact des droits de douane sur l’inflation était plutôt modéré. Dans ces circonstances, je pense qu’ils vont probablement réduire les taux à nouveau. J’espère que nous aurons une réponse sur les données d’ici la réunion de la Fed, en décembre.
Propos recueillis le 16 octobre par Ingrid Hazard, correspondante
de Revue Banque à Boston