Le Royaume-Uni acte la fin du plafonnement des bonus

Créé le

08.12.2023

-

Mis à jour le

20.12.2023

Les experts émettent des doutes sur le regain de compétitivité de la place financière londonienne qu’est censée entraîner la suppression du plafond des bonus.

Les régulateurs britanniques viennent de supprimer le plafond des bonus des banquiers, conformément aux plans dévoilés par feu le gouvernement de Liz Truss en septembre 2022. Depuis le 31 octobre, le plafond limitant les primes à un maximum de deux fois le salaire de base d’un banquier n’est plus en vigueur. « Les banques peuvent rémunérer leur personnel comme elles l’entendent pour l’exercice en cours », a ainsi déclaré le régulateur prudentiel britannique, la Prudential Regulation Authority (PRA), mais elles doivent veiller à ce que les rémunérations fixe et variable soient « correctement équilibrées ».

L’Union européenne (UE) a introduit le plafonnement des bonus pour les « preneurs de risques importants » en 2014 afin de se conformer à la réglementation CRD 4 (Capital Requirements Directive 4) adoptée en 2013, à la suite de la crise financière. Dès l’origine, le Royaume-Uni avait multiplié les actions – y compris en portant l’affaire devant la Cour de justice européenne – pour s’opposer – en vain – à cette mesure, au motif qu’elle inciterait les entreprises à augmenter les salaires fixes, ce qui rendrait plus difficile la gestion des coûts. Un scénario qui s’est matérialisé : « En une dizaine d’années, la partie fixe de la rémunération (salaires et allocations) des banquiers a littéralement explosé, passant bien souvent de 150 000 euros à 600 000 euros, répartis entre une partie fixe et une partie d’allocations (allowances) », remarque Diane Segalen, fondatrice de Segalen & Associés.

Un élément d’incertitude

Selon les régulateurs, la suppression du plafond va désormais permettre aux établissements financiers de restructurer progressivement leurs grilles de rémunération, en leur donnant la possibilité d’augmenter la part variable et donc de la réduire en période de tensions financières et/ou de la réduire ou de la récupérer en cas de défaillance ou de faute professionnelle ultérieurement révélée au grand jour.

La PRA et la Financial Conduct Authority (FCA) notent aussi que la suppression du plafond fait progresser leur nouvel objectif secondaire, introduit en août par le Financial Services and Markets Act 2023 (FSMA 2023), qui consiste à faciliter la compétitivité internationale et la croissance à moyen et long termes de l’économie britannique. Or les experts restent sceptiques : « L’abolition du plafonnement des bonus n’est qu’un épiphénomène, qui ne va pas doper significativement la compétitivité de la place financière londonienne, estime Djamal Moussaoui, associé au sein de Segalen & Associés à Londres. C’est une victoire politique après sept ans de revers et de mauvaises nouvelles depuis le Brexit, un geste destiné à montrer que le Royaume-Uni a repris son autonomie. »

Pour les principaux intéressés non plus, le revirement n’est pas forcément bienvenu : « Le plafonnement permettait de donner une perspective aux banquiers, en leur indiquant clairement quelle rémunération totale ils pourraient espérer à l’avenir en cas de performance, explique Stéphane Rambosson, DG du cabinet d’executive search Vici Advisory. Or la fin du plafonnement sonne comme un élément d’incertitude pour cette population qui s’est habituée à percevoir des rémunérations fixes élevées. »

Bien qu’annoncée à l’automne dernier, la mise en œuvre de cette règle ne devrait pas être imminente : « Les ajustements se feront sur deux à trois ans, prévoit Djamal Moussaoui, les banques ne vont pas augmenter les salaires des gens promus et renégocier les salaires des gens recrutés à nouveau. Enfin, les salaires ne seront pas augmentés en fonction de l’inflation. »

Au sein des établissements bancaires, le sujet est désormais sur toutes les tables, sans que le débat soit encore tranché : « La marge de manœuvre de la direction des banques est réduite, poursuit Stéphane Rambosson, car si le plafonnement est supprimé à Londres, il ne l’est pas dans les autres places financières européennes qui ont su, à l’image de Milan ou Paris, attirer et fidéliser des banquiers grâce à des politiques fiscales attractives. »

Une généralisation « improbable »

Des voix se font néanmoins entendre pour promouvoir une généralisation de la fin du plafonnement londonien à l’ensemble des places financières européennes. La présidente du numéro quatre européen Santander, Ana Botín, a ainsi appelé l’UE à suivre le modèle britannique. « Il s’agit d’un secteur où la rémunération doit être variable. Je pense donc que c’est une bonne nouvelle pour celui-ci, c’est tout à fait logique », a-t-elle déclaré à propos de la décision, lors d’une conférence à Londres en novembre. Christian Sewing, DG de Deutsche Bank, est également allé dans ce sens lors de ce même événement : « Si [le déplafonnement] est appliqué dans la plupart des régions du monde où siègent les grandes institutions financières, nous devons en tenir compte et réfléchir à la manière de rester compétitifs et d’attirer ces talents. » La volonté de ces dirigeants bancaires pourrait néanmoins se heurter à une fin de non-recevoir : « Improbable, juge Djamal Moussaoui. Cela n’amènera aucun avantage compétitif et une très mauvaise image des États qui se risqueraient à le proposer. »

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº887-888