Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce livre de témoignage ?
J’ai voulu montrer en quoi mon expérience restait d’une grande actualité. Dans les billets que je publie aujourd’hui sur site de Fipeco, j’ai souvent l’impression d’écrire la même chose qu’il y a trente ou quarante ans, dans mes notes à la Direction de la prévision. Qu’il s’agisse de politique budgétaire, protection sociale, fiscalité, politique de l’emploi ou encore politiques sectorielles, les diagnostics, les enjeux et les recommandations restent très proches. Ce qui change, ce sont les chiffres qui s’aggravent. Cette permanence des problématiques est liée au manque de réformes entreprises pour pallier les dysfonctionnements pourtant dénoncés dans des rapports administratifs. On tourne en rond car il n’y a pas d’entente sur les mesures à entreprendre. Même les économistes ne sont pas d’accord entre eux. Sur la résolution du déficit budgétaire, il y a ceux qui prônent une taxation des riches, ceux qui privilégient la lutte contre la fraude sociale... En fait, je suis de plus en plus pessimiste sur la capacité de l’État à intervenir efficacement dans la vie économique.
Vous avez effectué plusieurs contrôles sur les banques, lorsque vous étiez à la Cour des comptes. Qu’en avez-vous retenu ?
Une de mes grandes fiertés comme rapporteur à la Cour concerne ma contribution à la réforme du système comptable de la Banque de France : elle a été menée par le gouverneur Jacques de Larosière à la lumière du rapport que nous avions réalisé et a abouti à la mise en place d’une comptabilité digne d’une banque centrale. À l’inverse, le contrôle sur la Banexi, mené en 1988-1989 et qui a fait apparaître des portages financiers irréguliers grâce aux failles de la réglementation, n’a pas été suivi d’effet. Évidemment, ces opérations ont mal fini. La leçon que j’en ai tirée est qu’il faut réglementer et contrôler le secteur bancaire, pour éviter les tentations de dérapage dans les zones grises.
Votre livre emmène le lecteur de manière très concrète dans les coulisses des services publics. C’est instructif, mais aussi édifiant...
Il est vrai que je décris un certain nombre de dysfonctionnements administratifs observés dans mes fonctions et qui n’ont toujours pas été corrigés en 2024. Comme je le raconte, il y a eu de nombreux rapports et notes restés sans suite, mais aussi des mesures prises et remises en question ou contrariées par d’autres réformes. Toutefois, certains rapports ont quand même été suivis d’effet, même si les décisions ont parfois été longues à prendre. Ainsi de la suppression des aides publiques aux préretraites, du renforcement de la régulation bancaire ou encore de l’engagement de la taxation du carbone.
Quel regard portez-vous sur la situation actuelle de la France ?
Je crains fort que les réformes nécessaires au redressement des finances ne se fassent que sous la pression d’une crise. L’enjeu est pourtant de taille, car notre souveraineté est danger. Notre dette publique et notre dette extérieure nous mettent en situation de dépendance vis-à-vis des créanciers étrangers dont les craintes sur nos capacités de remboursement nous exposent à une intervention de la Banque Centrale Européenne, et donc au risque de dépendre de décisions prises à Francfort. La potion risque d’être brutale. Il faut que nous reprenions le contrôle de nos dettes. Et cela commence par une réforme des retraites qui permettrait à la fois de baisser le déficit public et de relancer la croissance. Il faut aussi améliorer la gestion des services publics en diminuant les dépenses de fonctionnement et en renforçant les évaluations socio-économiques des investissements publics. Il me semble que l’État ne devrait intervenir que s’il est démontré que son intervention sera plus efficace que celle du marché.
“Mécomptes publics - Conception et contrôle des politiques économiques depuis 1980”, François Ecalle, Odile Jacob, 320 pages, 24,90 €