Les investisseurs cherchent de plus en plus à concilier intérêts personnels et investissement. Des notions telles que l’investissement « triple bottom line », parce qu’il prend en compte le profit, la planète et les personnes, et la « double matérialité », qui va au-delà de la matérialité comptable ou financière pour inclure l’impact d’une entreprise sur son environnement physique et social, sont de plus en plus intégrées au lexique financier, indépendamment de la géographie ou du type d’investisseur.
Alors que certains pourraient prétendre que cette prise en compte est un phénomène récent impulsé par le mouvement woke ou des acteurs peu avertis sur le plan financier, celui-ci remonte en fait au début du XIXe siècle. Il trouve en effet ses racines dans les mouvements religieux du Royaume-Uni, notamment les quakers et les méthodistes, qui investissaient conformément à leurs convictions religieuses ou éthiques. Leurs préoccupations regroupaient des questions telles que la tempérance, les conditions de travail équitables et ce que nous appellerions aujourd’hui la justice sociale.
Ses racines modernes se trouvent dans la demande croissante de données extra-financières de qualité sur de nombreux marchés financiers, notamment en France et au Royaume-Uni, où des investisseurs institutionnels de premier plan – comme l’ERAFP (Établissement de retraite additionnelle de la fonction publique) et le FRR (Fonds de réserve pour les retraites) en France, NEST (National Employment Savings Trust) et les fonds de pension des collectivités locales Outre-Manche – ont commencé à exiger l’intégration des questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) dans les mandats d’investissement. Plus récemment, les institutions britanniques et françaises ont joué un rôle fondamental avec le lancement de réseaux d’investisseurs mondiaux tels que les Principes pour l’investissement responsable (PRI), parrainés par les Nations Unies. Ils ont contribué à créer un nouvel écosystème d’acteurs financiers engagés à jouer un rôle en ce qui concerne l’intégration des questions de développement durable dans l’allocation des actifs et les décisions d’investissement.
Une constante, deux approches
Si l’intégration des questions ESG est une constante en France comme au Royaume-Uni, les approches ont différé historiquement. L’investissement éthique ou basé sur l’exclusion, qui écarte des secteurs ou des industries, tels que le tabac, la défense ou l’alcool, sur la base de principes religieux ou éthiques, reste une approche d’investissement au Royaume-Uni, notamment pour les organisations caritatives et les investisseurs à mission.
L’exclusion éthique est moins répandue en France, où l’accent a été mis, historiquement, sur la sélection positive ou l’investissement best in class. En d’autres termes, il s’agit de retirer de l’univers d’investissement les entreprises qui se situent en dessous d’un certain score et de n’investir que dans celles qui atteignent le seuil de classement.
Contrairement à l’investissement éthique, le best in class n’exclut pas nécessairement les entreprises de secteurs ou d’industries controversés et celles-ci sont généralement notées sur une série de critères ESG. En France, avec un accent mis sur les « acquis sociaux », les meilleurs scores ont eu tendance à surpondérer les droits et normes sociales par rapport aux questions environnementales et de gouvernance, tandis que le Royaume-Uni a traditionnellement mis l’accent sur les questions de gouvernance d’entreprise, telles que la composition et la structure du Conseil d’administration et la rémunération des dirigeants.
Toutefois, à mesure que l’impact néfaste des activités humaines sur notre planète fait l’objet d’une prise de conscience croissante de notre part, les attentes sociétales évoluent, et les questions environnementales occupent de plus en plus le devant de la scène, des deux côtés de la Manche.
La nouvelle frontière
de l’investissement durable
Les deux pays ont fait preuve d’un leadership précoce sur les questions environnementales : le Royaume-Uni, en 2008, avec la loi sur le changement climatique et la France, en 2010, avec la loi Grenelle. L’Hexagone a consolidé son leadership, avec la mise en œuvre de l’article 173 en 2016, avant la publication, en juin 2017, du cadre de reporting de la Task Force on Climate-related Financial Disclosure (TCFD). L’engagement précoce des deux pays a contribué à maintenir le cap de la politique en matière de changement climatique sur des objectifs à long terme et à encourager les entreprises à fournir de meilleures informations pour permettre aux investisseurs de prendre des décisions d’investissement averties.
La nouvelle frontière de l’investissement durable, tant en France qu’au Royaume-Uni, consiste en une volonté croissante de faire une différence positive. L’investissement à impact, qui combine des résultats financiers et extra-financiers, est un domaine d’intérêt croissant, à la fois pour les investisseurs et pour les régulateurs, comme en témoignent la réglementation européenne Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR) et, au Royaume-Uni, l’inclusion de l’impact durable comme l’une des trois catégories de labels d’investissement durable dans les Sustainable Disclosure Requirements (SDR).
L’accent mis sur la corrélation entre les résultats financiers et les aspects environnementaux et sociétaux, afin d’atteindre les objectifs de développement durable des Nations Unies d’ici 2030, signifie que nous sommes susceptibles d’assister à un alignement croissant entre le Royaume-Uni et ses voisins européens, y compris la France, de sorte que le tunnel sous la Manche ne soit pas le seul lien concret entre la Grande-Bretagne et le Continent.