Notation

« Un scoring pour savoir comment les critères ESG impactent la note de crédit »

Créé le

13.11.2021

L’agence de notation va publier prochainement ses premiers scorings ESG, destinés à déterminer à la fois les profils de risque des émetteurs et l’impact des facteurs ESG sur leur notation. L’explication d’Alain Laurin, Associate Managing Director du groupe Institutions financières de Moody’s.

Moody’s vient d’actualiser sa méthodologie ESG. Quelles sont les innovations ?

En janvier 2019, nous avons publié notre approche générale concernant les conditions dans lesquelles les critères ESG sont pris en compte dans la notation d’un émetteur ou d’une transaction. Le 19 octobre, nous l’avons actualisée en y intégrant le scoring applicable aux institutions financières. Notre méthodologie s’applique, parfois avec certaines spécificités sectorielles, aux entités notées, qu’il s’agisse notamment des souverains, des entreprises ou des institutions financières – banques, assurances, etc.

L’approche retenue repose sur deux piliers. Le premier consiste à déterminer pour chacun des trois domaines (E, S et G) le profil de risque de l’émetteur en le plaçant sur une échelle dénommée Issuer Profile Score (IPS), qui va de 1 (positif) à 5 (très fortement négatif). Par exemple, un IPS de 4 en matière de gouvernance (G) signifie un risque fortement négatif ; un IPS de 3 en matière environnementale (E) signifie que le risque est modérément négatif.

Le second pilier consiste dans l’attribution, toujours sur une même échelle de 1 à 5, d’un Credit Impact Score (CIS) qui décrit l’impact des facteurs ESG sur la notation d’un émetteur ou d’une transaction. Le CIS est un « output » du processus de notation.

Ces scores sont-ils des notations ?

Non, pas du tout. D’ailleurs, le vocable choisi, « score », vise précisément à faire une distinction avec la notation. Les IPS mettent en évidence les facteurs E, S et G qui ont un impact significatif sur la notation, tandis que le CIS est un output. Un CIS de 4 ou 5 (fortement ou très fortement négatif) signifie qu’en l’absence des critères ESG, la notation attribuée aurait été plus élevée. De façon symétrique, un CIS de 1 (positif) rehausse la notation et donc, en l’absence de critères ESG, la notation aurait été plus basse.

Les notations de crédit correspondent à une autre logique : elles reflètent une perte attendue (expected loss) qui résulte d’un ensemble de facteurs financiers, mais aussi extra-financiers.

Votre agence va-t-elle attribuer des IPS et CIS à toutes les banques notées ?

Oui, nous attribuerons des scores à toutes les entités ou transactions pour lesquelles nous examinons déjà les critères ESG.

Quand ces scores seront-ils disponibles ?

Ils sont en cours d’attribution. Les scores IPS-CIS d’un premier groupe de grandes banques seront rendus publics prochainement. Il faudra attendre quelques mois encore avant que les scores des autres banques soient progressivement publiés.

Au vu des données disponibles, quelle est la précision de la mesure des risques ESG ?

C’est un sujet complexe et en pleine évolution. S’agissant des critères S et G, l’analyse est, de façon prédominante, de nature qualitative, même si certaines données quantitatives permettent parfois d’affiner notre diagnostic. Ainsi, le paiement de pénalités financières d’un montant significatif peut révéler des failles importantes dans un dispositif de contrôle interne d’une banque, qui sera reflété dans notre score S et/ou G.

S’agissant du domaine environnemental, nous devons appliquer notre méthodologie en l’absence de normes internationales (nomenclatures-reporting) et sur la base de données parcellaires et non homogènes. Néanmoins, de nombreuses initiatives sont en cours en Europe, visant à produire un langage commun et une architecture de normes pour analyser les aspects environnementaux. Nos analyses dans le domaine environnemental reflètent ces imperfections de marché. Nos travaux en la matière bénéficieront, au fil du temps, des progrès accomplis. En tout état de cause, Moody’s n’a pas vocation à produire un standard international. Nos analyses et méthodologies dans le domaine financier s’appuient sur les normes comptables internationales et de reporting, il en va de même dans le domaine environnemental. Pour l’heure, nos analyses sont essentiellement qualitatives, en attendant que soient disponibles des données quantitatives en plus grand nombre.

Les banques sont-elles prêtes à relever le défi de la décarbonisation de l’économie ?

On peut dire que les banques affichent des ambitions plus ou moins fortes, notamment en fonction de la nature de leurs expositions. Il va de soi que l’industrie bancaire a un intérêt majeur à s’adapter. Un scénario de transition vers l’objectif zéro carbone insuffisamment ambitieux et désordonné créerait des dommages importants à l’industrie bancaire. À l’inverse, la transition carbone offre des opportunités de financement très importantes.

Quelle est votre estimation de l’exposition des banques au risque « transition carbone » ?

Selon nos estimations, au sein du G-20, l’ensemble des institutions financières détiennent des risques liés à la transition carbone sous forme de prêts et d’investissements à hauteur de 22 trillions de dollars, ce qui représente quelque 20 % de leur encours total de crédit. L’objectif zéro carbone demandera donc des efforts considérables au secteur des banques, de loin le plus exposé avec 14 trillions de dollars.

Le secteur public et des régulateurs n’ont-ils aussi pas un rôle majeur dans le domaine environnemental ?

Leur contribution, en concertation avec tous les acteurs du secteur privé, est essentielle, à plusieurs égards. Mettre en place une stratégie d’ensemble, un cadre législatif et réglementaire est une nécessité. De nombreux États et organismes publics – mais aussi privés – s’y sont attelés. Nul doute que sans langage commun, sans règles admises par tous et sans des stratégies et des objectifs clairs, l’industrie bancaire ne pourra pleinement apporter sa contribution. Il faut aussi que le foisonnement d’initiatives en matière de normes, de nomenclatures soit coordonné au niveau international pour parvenir à un maximum d’efficacité. En Europe, les nombreux travaux en cours (taxonomie, initiatives de l’Union européenne, de l’EBA, de la BCE, etc.) vont permettre aux banques de mieux structurer leur feuille de route. Mais, comme le souligne le rapport récemment produit par BlackRock à la demande de la Commission européenne, les préoccupations ESG posent à la plupart des acteurs des problèmes inédits, qui nécessitent une phase d’apprentissage.

Propos recueillis par Éric Mettout.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº862