Réseau des banques centrales en faveur d’une finance verte, le Network for Greening the Financial System (NGFS) a démontré les impacts macroéconomiques et financiers des politiques climatiques et du changement climatique en publiant des anticipations de court terme jusqu’en 2030. À travers quatre scénarios explorés (transition ordonnée, transition désordonnée, risques physiques majeurs, et politiques climatiques fragmentées à l’échelle mondiale), il anticipe des impacts aux niveaux de plusieurs indicateurs, comme le produit intérieur brut, le risque de défaut, le taux de chômage, les exportations, l’inflation et les taux d’intérêt...
Sans mise en place de politique climatique, le scénario de chocs physiques extrêmes en zone euro serait synonyme de sécheresse, incendies, inondations et tempêtes. Autant d’éléments déjà vécus ces dernières années. Économiquement, cet environnement pourrait entraîner un repli du produit intérieur brut de près de 5 % en moins de cinq ans, rivalisant avec la crise financière de 2008 ou la pandémie de Covid-19.
Le rôle majeur des banques
Pour le NGFS, les chocs climatiques régionaux pouvant avoir des répercussions mondiales, retarder l’action climatique rendrait la transition plus coûteuse et plus risquée pour la stabilité financière. En revanche, un effort net-zéro coordonné avec une réduction des émissions de 55 % d’ici 2030 permettrait de réduire fortement les pertes économiques, soulignant le rôle crucial des politiques climatiques étendues.
L’influence des banques sur les émissions financées les place en position stratégique pour favoriser – ou freiner – la transformation durable de l’économie. Face à ces risques et aux impératifs de stabilité financière, les banques occupent une position stratégique : par leurs choix de financement, qu’il s’agisse de crédits, d’émissions obligataires, de financements de projets ou de produits structurés, elles peuvent orienter les flux de capitaux vers des activités et des modèles d’affaires compatibles avec une trajectoire durable. Leur capacité à mettre en œuvre des plans de transition robustes et transparents sera donc déterminante pour répondre aux défis climatiques et sociaux auxquels l’Europe est confrontée. La Commission européenne a calculé un besoin de financement supplémentaire de 470 milliards d’euros d’ici 2030 pour atteindre les objectifs climatiques.
L’enjeu des actifs échoués
Les banques doivent d’abord limiter leur exposition aux actifs échoués. Car leur dévalorisation pourrait fragiliser leur solidité financière. Il s’agit souvent d’actifs liés aux énergies fossiles ou des secteurs fortement émetteurs de gaz à effet de serre : gisement de charbon, infrastructures pétrolières, centrales thermiques ou encore d’entreprises dont le modèle économique repose sur des activités incompatibles avec les objectifs climatiques. Les politiques de décarbonation, l’innovation technologique (énergies renouvelables, efficacité énergétique) ou encore les changements de comportement des consommateurs peuvent rendre ces actifs obsolètes plus tôt que prévu.
Intéressons-nous aux principaux types d’instruments bancaires favorisant la transition. Avec, en premier lieu, les financements fléchés (ou use-of-proceeds). Exemples : les green bonds ou les social bonds. Ce sont des titres de dette dont l’usage est strictement dédié à des projets durables : infrastructures vertes, efficacité énergétique, inclusion sociale, etc. Ici, la performance sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) est évaluée selon l’usage réel des fonds levés, souvent contrôlé par un tiers indépendant.
L’Europe en pôle
sur les green bonds
Le marché des green bonds a connu une croissance forte depuis 2015. À l’échelle mondiale, selon les données du Climate Bonds Initiative, l’encours des obligations vertes a atteint plus de 3 023 milliards de dollars fin 2024. L’Union européenne est particulièrement bien représentée puisqu’elle en émet 46 % du total. Ici, les banques jouent un rôle central dans la structuration, la sélection des projets, l’émission et le placement des green bonds. Elles accompagnent les émetteurs en concevant des frameworks verts, sélectionnant les projets éligibles et contribuant à l’alignement avec des normes reconnues, comme la taxonomie européenne ou les Green Bond Principles (GBP). Elles garantissent ensuite que les fonds levés sont alloués à des actifs réellement durables, alignés à des critères rigoureux (transparence, external review, référentiels de durabilité). Puis en tant qu’intermédiaires en capital markets, elles structurent, émettent et placent les green bonds sur les marchés.
Afin de lutter contre le greenwashing et renforcer la confiance des investisseurs a été créé le European Green Bonds Standard (EU GBS). Il exige que 85 % des fonds levés via ces obligations soient investis dans des activités économiques alignées sur la taxonomie européenne. La crédibilité est renforcée via un processus de vérification externe obligatoire par un relecteur accrédité supervisé par l’ESMA, le superviseur européen des marchés, et une transparence accrue via la publication d’un Green Bond Factsheet et de rapports annuels détaillant l’allocation des fonds et l’impact environnemental. Les premiers European Green Bonds (EuGB) conformes au règlement européen ont été émis en janvier 2025 par l’entreprise A2A (entreprise italienne d’énergie, réseau, environnement). D’autres émetteurs ont suivi, comme Île-de-France Mobilités, ABN AMRO et la Banque européenne d’investissement (BEI).
Ne pas confondre Subtaibility-Link Loans et Green loans
Les crédits verts (green loans et social loans) sont quant à eux des prêts spécifiquement destinés à financer des projets à impact environnemental ou social positif, comme la rénovation énergétique des bâtiments (isolation, chauffage, etc.), l’achat de véhicules propres (voitures électriques), l’installation d’énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes). En Europe, ils s’appuient sur des cadres normatifs comme les Green Loan Principles (GLP) et les Social Loan Principles (SLP) publiés notamment par la LMA (Loan Market Association) et l’APLMA (Asian Pacific Loan Market Association), qui définissent les critères d’éligibilité, d’utilisation des fonds et de reporting.
Le fonctionnement des crédits à impact (Sustainability-Linked Loans ou SLL) est radicalement différent. Ces instruments n’imposent pas une destination précise des fonds, mais incitent à des comportements responsables. Ils sont indexés à des critères ESG et les conditions (taux, échéances, primes...) varient en fonction de la performance ESG de l’emprunteur. Par exemple, une entreprise de transport peut obtenir un taux d’intérêt réduit si elle baisse de 20 % ses émissions de CO2 en trois ans.
L’épée de Damoclès
du greenwashing
Le marché des prêts durables (incluant SLLs, green loans et social loans) a dépassé 1 740 milliards de dollars en 20241, soit une progression de +12 % par rapport à 2023. Cependant, certains SLLs ou prêts verts ont été critiqués pour leur manque d’efficacité réelle et pour leur rôle possible dans le greenwashing : certaines entreprises polluantes ont obtenu des prêts durables sans véritables engagements ou progrès écologiques. Contrairement aux obligations vertes européennes, il n’existe pas encore de cadre réglementaire contraignant pour les prêts, ce qui crée des disparités de pratiques selon les régions et les institutions. Autre reproche souvent entendu : les prêts verts se concentrent souvent sur le secteur des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, laissant moins de place à d’autres domaines pourtant stratégiques, comme l’adaptation climatique et l’économie circulaire.
Dans la boîte à outils, le financement de projet est un outil clé pour soutenir la transition énergétique et la lutte contre le changement climatique. Ce mode de financement fait appel à des montages financiers complexes pour de grands projets durables : fermes éoliennes ou solaires, réseaux de transport en commun propres, infrastructures d’économie circulaire. Il est fondé sur la création d’une entité ad hoc (SPV) dont le remboursement repose exclusivement sur les flux de revenus générés par le projet.
2 000 milliards dans
les infrastructures
Ce mode de financement impliquant une structuration complexe et des coûts de transactions élevés, il reste réservé aux grands projets. Il permet de mobiliser des capitaux importants tout en répartissant les risques entre prêteurs, investisseurs et sponsors et est d’ailleurs souvent utilisé dans les partenariats public-privé. Le projet financé permet ainsi d’accélérer le déploiement des infrastructures nécessaires à la transition bas-carbone. L’évaluation des risques climatiques physiques et de transition reste toutefois difficile, notamment pour des infrastructures exposées à long terme.
Une tendance notable en 2024 est la croissance des financements dans les infrastructures propres, notamment grids, stockage, énergies renouvelables. Ils s’élèvent à hauteur de 2 000 milliards de dollars2, soit une hausse de 11 % par rapport à 2023, et ce malgré des taux d’intérêt élevés. Cependant, les domaines cruciaux comme l’adaptation climatique, la biodiversité ou l’économie circulaire restent insuffisamment financés.
D’autres types de financement structurés à visée durable existent également comme les émissions obligataires associées à des flux spécifiques (asset-backed securities vertes). Cette fois, les flux de remboursement aux investisseurs proviennent de portefeuilles d’actifs générant un impact environnemental positif. Concrètement, il peut s’agir de créances liées à des prêts pour l’installation de panneaux solaires résidentiels, de financements de véhicules électriques, de prêts à efficacité énergétique dans l’immobilier. L’émetteur regroupe ces créances dans un véhicule ad hoc (SPV) qui émet des obligations sur les marchés. Il existe également des prêts syndiqués alignés sur les GLP. Ces crédits bancaires mutualisés via un syndicat de banques sont exclusivement dédiés à des projets verts selon une taxonomie ou une liste de critères. Ils comprennent un processus d’évaluation spécifique et un reporting régulier sur les impacts environnementaux.
Même le leasing peut être écolo
En mot pour conclure ce chapitre des outils, sur les crédits-bails ou leasing écologiques. Ce type de crédit désigne un contrat de location-financement dans lequel l’actif financé présente des caractéristiques environnementales positives. Ils sont par exemple utilisés pour faciliter l’acquisition de matériel «propre» : équipements industriels économes en énergie, véhicules à faibles émissions (électrique ou hybride), bornes de recharge électrique.
Ce mode de financement a connu une progression importante ces dernières années à travers notamment la réglementation sur les émissions de CO2 pour les véhicules et les incitations fiscales à l’acquisition d’actifs verts. Le leasing écologique permet l’accès à des actifs durables sans immobiliser immédiatement un capital important et facilite le remplacement périodique des équipements par des modèles plus performants. Ce type de financement peut toutefois présenter une tarification plus élevée en raison des caractéristiques techniques ou énergétiques supérieures des actifs loués. Aussi il n’est pas exempt de risque de greenwashing, les actifs qualifiés de « verts » pouvant varier en fonction des critères retenus.
La BCE introduit un nouveau facteur climatique
Le 29 juillet dernier, la banque centrale européenne (BCE) a démontré qu’elle tenait à jouer son rôle en faveur de la transition durable de l’économie. Le Conseil des gouverneurs de la BCE a ainsi décidé d’introduire un nouveau « facteur climatique » pour intégrer les critères climatiques dans son dispositif de garantie (« collatéral »). Cette décision sera effective à partir de mi-2026. Objectif affiché ? Limiter son soutien aux entreprises fortement polluantes et mieux gérer les risques financiers liés à la transition climatique.
La prise en compte des critères climatiques est un outil clé pour déterminer quels actifs seront éligibles comme garanties auprès de la BCE par les banques qui empruntent des liquidités. Pour chaque actif (obligations corporates non financières uniquement) utilisé en tant que collatéral, la BCE appliquera un « facteur climatique » à son cadre actuel, en tenant compte non seulement de l’actif lui-même, mais également de l’entreprise et du secteur concerné. Il s’agit plus spécifiquement de l’application d’une décote supplémentaire, ou haircut, basée sur le facteur climat dans le cadre du risk control framework de l’Eurosystème visant à réduire la valeur des actifs mis en garantie lorsqu’ils sont exposés à des risques liés à la transition climatique.
Un sujet d’abord sur certaines obligations
Ce dispositif vient renforcer la boîte à outils existante de gestion des risques, non des banques, mais de l’Eurosystème. Plus spécifiquement, au niveau des actifs concernés, ce dispositif vise uniquement les obligations négociables (marketable debt instruments) émises par des sociétés non financières, et éligibles comme collatéral dans les opérations de refinancement de l’Eurosystème. Pour le moment, sont donc exclues les obligations souveraines et les obligations d’agences publiques. La raison ? Sensibilité politique et préservation de stabilité financière. Hors du cadre également les obligations de banques et institutions financières du fait du risque de procyclicité, ainsi que les titres adossés à des actifs (ABS) et autres produits structurés et collatéral non négociable (prêts, créances privées) du fait de manque de données homogènes pour calibrer un facteur climatique robuste. L’approche de la BCE est ainsi graduelle : elle commence par les actifs où l’impact est significatif mais maîtrisable, avant d’envisager un élargissement à mesure que les données et méthodologies s’améliorent.
Techniquement, le niveau de décote appliqué dépend de trois composantes de calibrage contrairement aux anciennes règles retenues par la BCE (voir encadré). Un, le facteur sectoriel. Il est évalué de manière uniforme en fonction du risque au niveau du secteur. Deux, l’exposition de l’émetteur évaluée en lien avec la méthodologie du CSPP (Corporate Sector Purchase Programme). Trois, la vulnérabilité de l’actif : selon la sensibilité de son prix aux chocs climatiques notamment sa maturité restante.
Un effet direct sur la capacité
de refinancement
Cette méthodologie aura un effet direct pour les banques qui apportent du collatéral, alors que le programme CSPP avait un effet indirect via l’effet sur les prix de marché et le coût du capital des entreprises. Concrètement, les banques pourraient voir diminuer leur capacité d’emprunt si elles déposent des actifs avec un fort score d’incertitude climatique, comme les titres d’entreprises du secteur fossile. Toutefois, cette mesure est calibrée pour ne pas déstabiliser le système de refinancement, sachant que les obligations d’entreprises représentent une faible part du collatéral apporté par les banques à la BCE. Pour mémoire, il s’établissait à environ 7 % en 2024.
Ce dispositif est présenté par la BCE comme une phase pilote permettant de tester la méthodologie et le calibrage avec un univers d’actifs bien documenté et déjà couvert par ses outils climatiques. S’il fonctionne bien, il pourrait être élargi plus tard à d’autres actifs. Le calibrage final du nouveau dispositif dépendra ainsi des données climatiques actualisées attendues au premier trimestre 2026, ainsi que des validations juridiques et techniques. Ce mécanisme sera réévalué régulièrement par le Conseil des gouverneurs pour s’ajuster aux évolutions des données, des réglementations et des outils de mesure des risques climatiques.
Une mesure avec moults effets opérationnels
D’un point de vue opérationnel, les banques vont devoir recalculer la valeur des actifs dans leur réserve de collatéral. Elles seront fortement incitées à recomposer leurs portefeuilles de titres mobilisables – avec plus d’obligations « vertes », de meilleures notations ESG et émetteurs en transition – au risque de subir des pertes de capacité de refinancement ou une hausse du coût de refinancement. La mise en place de ce nouveau dispositif pose également le sujet de la collecte, de la disponibilité et de la fiabilité de données suffisamment granulaires pour évaluer chaque actif (exposition sectorielle, plans de transition des émetteurs, intensité carbone, durée résiduelle etc). Cette nouvelle règle devrait accélérer les processus d’amélioration dans les systèmes d’information, de reporting ESG, etc. Cette mesure impose aux banques de revoir leurs modèles de valorisation du collatéral dans les stress tests internes, dans les projections de liquidité, et dans les modèles internes de risque de crédit ou de marché.
À noter, la BCE agit seule en pionnière dans la mise en place de ce dispositif. Les banques européennes pourraient être désavantagées face à leurs concurrentes internationales, en particulier si la Fed ou d’autres grandes banques centrales ne suivent pas le mouvement. Le risque serait une fuite de capitaux vers des juridictions où les contraintes climatiques sont moindres et une perte de compétitivité des marchés de capitaux européens. Ainsi une action concertée des grandes banques centrales permettrait une intégration coordonnée du risque climatique, via un standard global, et éviterait les arbitrages réglementaires.
La soutenabilité,
sujet désormais central
Il n’empêche, dans un environnement où les risques climatiques, physiques et de transition, deviennent de plus en plus tangibles pour la stabilité financière, la transition vers une économie durable ne peut se concrétiser sans l’action concertée du secteur bancaire et des autorités de supervision. Par leurs choix de financement, qu’il s’agisse de soutenir des projets verts, de développer des instruments innovants ou de réorienter les capitaux vers des activités compatibles avec les objectifs climatiques, les banques détiennent un puissant levier d’accélération de la transformation économique.
Depuis plusieurs mois, on a assisté à un mouvement de désengagement de certaines banques vis-à-vis de leurs objectifs climatiques. La récente annonce de la BCE est aussi un message. Cette décision traduit un basculement : la soutenabilité n’est plus une contrainte périphérique, mais une condition de la stabilité financière. Les banques devront adapter leurs portefeuilles, leurs modèles de risque et leurs systèmes d’information. Le climat est désormais au cœur du refinancement bancaire en zone euro.