Finance durable

Risques et opportunités pour les entreprises

Créé le

19.06.2024

-

Mis à jour le

24.06.2024

Les nouvelles normes de reporting CSRD, les conséquences pour les entreprises et le secteur financier de l’émergence de ces normes en matière de durabilité, ainsi que le contrôle étaient au cœur de la conférence organisée conjointement par le Master 225 Finance d’entreprise et ingénierie financière et le Master 214 Droit des affaires, le 6 mars 2024. Cette conférence des House of Finance Days 2024 a marqué le lancement de l’ouvrage Finance durable, coordonné par Sophie Schiller, Jean-Marc Moulin et Maurice Nussenbaum, publié par LexisNexis en mars 2024.

La directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) a pour objectif « d’encourager le développement durable des entreprises et d’identifier celles qui sont disciplinées en la matière ». Les entreprises seront tenues de fournir des informations extra-financières, en particulier leurs objectifs ESG.

La première table ronde de la conférence portait sur l’impact de cette directive sur le monde de l’entreprise et sur les risques et les opportunités qu’elle présente. Laurent Vitse, Associé chez EY, a d’abord défini le principe de fonctionnement de la directive CSRD, en vigueur dès l’exercice 2024 pour les entreprises de plus de 500 salariés, à partir de 2025 pour les entreprises de plus de 250 salariés, et en 2027 pour les PME cotées en bourse.

Les entreprises concernées par cette norme sont au nombre de 50 000 et représentent 75 % de l’activité économique européenne. Cette norme, adoptée en juillet 2023 par la Commission européenne, se distingue par la vitesse à laquelle les entreprises doivent l’implémenter. La nouvelle norme s’appuie sur trois piliers :

– la standardisation, qui permettra aux entreprises de comparer les objectifs ESG fixés vis-à-vis des pairs du secteur ;

– la transition : cette norme est un pilier de la politique de transition énergétique de l’Union européenne. Elle vient s’ajouter à la directive NFRD (Non-Financial Reporting Directive), qui demandait aux entreprises de définir les actions prises au cours de l’exercice dans leurs rapports annuels ;

– la convergence : cette norme nécessite une convergence entre le financier et l’extra-financier.

La mise en œuvre de ces nouvelles normes sera à l’avenir source d’opportunités professionnelles. En effet, Julien Rivals, managing partner chez Deloitte, souligne la complexité de cette norme, qui s’appuie sur la documentation lourde et complexe que constitue la taxonomie européenne. Cette complexité nécessitera des compétences transversales : analyse de données, finance, sujets environnementaux ou encore gestion. Laurent Vitse souligne que ces nouveaux enjeux ESG vont profondément toucher les métiers de la finance : EY recrute désormais des auditeurs financiers et ESG, et investit dans la formation de ses auditeurs non seulement en termes financiers, mais aussi extra-financiers. Selon Julien Rivals, le métier d’auditeur ESG sera un métier hybride, regroupant des auditeurs financiers, des auditeurs spécialisés, ainsi que des experts pointus aptes à maîtriser la complexité des normes CSRD. Nathalie Jaubert, responsable adjointe RSE de BNP Paribas, met en avant l’intelligence collective nécessaire à l’implémentation de cette directive au sein des banques et l’ingénierie financière en pratique au service de ces nouvelles normes ESG. L’implémentation de ces normes ESG, souligne Nathalie Jaubert, nécessite de la part des banques de déployer certaines actions. En effet, BNP Paribas a mis en place une équipe de 200 personnes, le « Low Carbon Transition Group », dont le but est d’accompagner les clients dans leur transition énergétique. De plus, ce groupe bancaire a développé au cours de ces dernières années des produits qu’il propose à ses clients afin d’encourager leur transition énergétique : financements de type Sustainability-Linked loan, dont la marge de crédit fluctue en fonction de l’atteinte de KPI ESG, structuration d’obligations ESG (green bonds, social bonds, sustainable bonds, SLB), des produits d’affacturages dépendant de la performance ESG de l’entreprise, ou encore des produits de trade finance jusque-là peu concernés par les normes ESG. Cet ensemble de nouvelles compétences à acquérir représente des opportunités futures.

Nathalie Jaubert évoque également les efforts faits par les équipes de BNP Paribas pour mieux cerner la politique ESG de ses clients et favoriser leur accompagnement : des questionnaires (contenant près de 70 questions) sont envoyés aux entreprises du CAC40 clientes de la banque, et les plus petites entreprises sont accompagnées dans l’évaluation de leurs performances ESG, en prenant des éléments de comparaison parmi ses concurrents. Nathalie Jaubert met en avant la diversité des accompagnements possibles, avec 19 questionnaires différents selon les secteurs. Enfin, l’implémentation de ces normes représente une opportunité pour les entreprises productrices d’énergies renouvelables car, comme elle le souligne, BNP Paribas réalise des efforts importants afin de réduire ses encours liés aux énergies fossiles : il y a dix ans, le mix de l’encours était de 90 % en faveur des énergies fossiles, celles-ci ne représentent à présent que 65 % de son encours. La banque se fixe à terme un objectif de 10 % d’énergies fossiles dans ses encours. Ces nouvelles stratégies ESG ont également été le théâtre de la transformation et du développement des équipes RSE dans les entreprises.

La volonté de tous mobilisée

Les équipes RSE gagnent en responsabilité et ont désormais des compétences transversales, souligne Julien Rivals, d’autant que toutes les fonctions de l’entreprise sont mobilisées pour superviser cette évolution. Le managing partner de Deloitte ajoute que les fonctions de direction stratégique et financière sont également amenées à changer, en gérant cette évolution en parallèle de l’équipe RSE. Cette transformation va jusqu’au directeur financier, qui est dans certaines entreprises considéré comme directeur d’impact. Nathalie Jaubert ajoute que les membres du Comité exécutif (Comex) ont des réunions de gouvernance ESG tous les deux mois autour de sujets stratégiques sur la pertinence de l’effort réalisé. Elle souligne aussi les comités de risque auxquels assistent les membres du Comex de BNP Paribas et des efforts de modélisation des risques ESG. Toutes ces mesures et ces exemples traduisent une volonté de la part des entreprises de se conformer à ces normes, et représentent des opportunités en termes de métiers, de développement de nouvelles expertises, et de compétences pluridisciplinaires. Les entreprises seront avides de recruter des jeunes compétences dans les domaines de l’audit, du juridique, financier, économique, créant ainsi de nombreuses opportunités professionnelles.

Julien Rivals souligne un risque de complexification du reporting extra-financier. Le document sur la taxonomie verte représente 1 800 pages. Ainsi, il est parfois délicat pour les entreprises de se situer par rapport à ces normes. De plus, si les compétences transverses représentent des opportunités, elles participent à ce risque de complexification. Laurent Vitse souligne que les équipes Finance et ESG sont contraintes de collaborer afin de mesurer le risque sur la gouvernance de l’entreprise. Comme le souligne également Nathalie Jaubert, de nouvelles équipes sont créées à la fois dans les banques et les entreprises, comme chez BNP Paribas où une équipe de veille sur la régulation a été mise en place afin d’aider à la construction d’une stratégie. Cette superposition de couches liée à l’implémentation de la stratégie ESG représente par conséquent une forte complexification des métiers. De plus, pour les entreprises ne remplissant pas les exigences de la CSRD, le risque serait de faire face à de nouvelles taxes, à des taux plus forts dans les prêts consentis par les banques, et l’engagement de coûts supplémentaires. Les entreprises doivent également engager des dépenses supplémentaires pour définir leurs stratégies ESG, comme l’embauche de nouveaux salariés. Enfin, un risque réside dans le développement de cette finance durable. En effet, selon la théorie financière classique, il semblerait naturel d’incorporer les aspects ESG dans la stratégie d’une entreprise, mais cela ne se vérifie pas dans la pratique. Par conséquent, le développement de la finance durable constitue un combat permanent.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº10
Master 225 – Finance d’entreprise et ingénierie financière
Fondé en 1981, le Master 225 – Finance d’entreprise et Ingénierie financière a formé plus de 1 400 étudiants à l’exercice des métiers de la finance à des niveaux élevés de responsabilités. En s’appuyant sur une équipe pédagogique associant des professeurs reconnus dans leur spécialité et des professionnels renommés, le Master 225 offre une formation complète en finance d’entreprise. Ce diplôme prépare notamment aux métiers liés à l’ingénierie financière et aux opérations de haut de bilan, principalement exercés au sein des équipes de direction financière ou des banques d’investissement.