Les limites de la planète sont déjà dépassées

Pourquoi traiter la biodiversité comme le climat ?

Créé le

12.11.2025

-

Mis à jour le

01.12.2025

Les faits sont clairs : le climat écrase les critères ESG. Mais savez-vous qu’il existe aussi une COP sur la biodiversité ? Voici pourquoi – et comment – les sociétés
de gestion doivent intégrer ce critère dans leur stratégie.

Depuis près de vingt ans, l’Association française de la gestion financière (AFG) est engagée en faveur des enjeux autour des critères extra-financiers environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), ainsi que dans l’investissement socialement responsable (ISR). C’est ainsi que fut créée, en 2001, la première Commission « investissement responsable ». Le développement au niveau européen d’un cadre réglementaire de la finance durable n’a fait qu’accélérer la prise de conscience de ces enjeux. À l’AFG, nous sommes convaincus qu’il est important de considérer l’ensemble des dimensions E, S et G : ainsi, l’investissement dans une thématique ne doit pas se faire aux dépens d’une autre.

Néanmoins, force est de constater qu’aujourd’hui, le monde de l’ESG se résume très souvent à sa dimension environnementale, et plus particulièrement à sa seule composante « climatique ». Et pourtant, le sommet de la Terre de 1992 avait permis la création de trois grandes conventions internationales. Les COP ! Une sur le changement climatique, une sur la lutte contre la désertification et une sur la diversité biologique, plus souvent désignée comme « COP biodiversité ».

L’interdépendance des enjeux démontrée

L’approche actuelle est parcellaire. À date, sept des neuf « limites planétaires » ont déjà été franchies : changement climatique, érosion de la biodiversité, perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, changement d’usage des sols, utilisation de l’eau douce, acidification des océans, introduction d’entités nouvelles dans la biosphère. Les deux dernières, l’appauvrissement de l’ozone stratosphérique et l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère, sont sur le point de l’être de manière globale. Face à cette situation, il est essentiel d’avoir une vision d’ensemble et de prendre conscience de l’interdépendance entre ces différents phénomènes, autrement dit de ne pas se focaliser exclusivement sur la question climatique. Cette interdépendance est d’autant plus manifeste que l’IPBES, la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, identifie le « changement climatique » comme l’une des pressions majeures qui contribuent à l’érosion de la biodiversité.

23 cibles fixées à horizon 2030

Ce n’est que récemment, avec l’Accord de Kunming-Montréal – adopté en décembre 2022 – et la fixation de 23 cibles à horizon 2030 pour enrayer le déclin de la biodiversité, que ce sujet a véritablement été placé « sous le feu des projecteurs » à l’échelle internationale. Cela se reflète également dans les produits financiers : en effet, dans un rapport d’août 20231, l’ESMA, le régulateur européen des marchés, indique que les fonds biodiversité ont connu une forte augmentation en termes d’encours les deux années précédentes. Cet intérêt est par ailleurs confirmé par les résultats de l’enquête annuelle de l’AFG sur l’investissement responsable : elle met en avant une progression de la prise en compte des neuf limites planétaires et du cadre de l’IPBES comme référentiel pour les fonds à impact. En 2024, leur utilisation a progressé, respectivement, de 15 % et 3 % par rapport à 2023.

De l’utilité de bien comprendre

Légitimement, nous pouvons donc nous poser la question suivante : la « biodiversité » est-elle en passe de devenir le nouveau « climat » ? Face à cette appétence accrue sur la thématique biodiversité, nous avons travaillé avec nos membres à la rédaction d’un guide pédagogique, pour les accompagner dans la compréhension de ce phénomène. L’objectif des travaux était double : d’une part, fournir les clés de compréhension de la biodiversité ; d’autre part, permettre aux sociétés de gestion de s’approprier ces connaissances pour intégrer concrètement cette thématique dans leur stratégie globale ou dans la conception de produits financiers.

Avant de développer une stratégie sur la thématique de la biodiversité, il est essentiel d’en maîtriser les contours, et notamment les notions de dépendances et de pressions ou d’impacts. Certaines entreprises dépendent par exemple directement de la biodiversité, en raison de leur secteur et leur activité : prenons l’exemple des besoins en eau ou en sols fertiles. On parle alors de dépendance aux services écosystémiques. Elles exercent également des pressions négatives sur la biodiversité, par exemple en polluant l’eau ou en changeant l’usage des terres.

Ces données utiles, mais
à manier avec précaution

À partir de ces deux dimensions, il est également possible d’identifier les secteurs et activités pour lesquels la thématique biodiversité est matérielle et de développer en conséquence une stratégie adaptée. Pour identifier les enjeux prioritaires au sein de leurs portefeuilles et définir une stratégie d’investissement « biodiversité », les sociétés de gestion disposent aujourd’hui de plusieurs leviers. Elles peuvent s’appuyer sur des indicateurs d’empreinte biodiversité ou des indicateurs thématiques, comme les Principal Adverse Impact (PAI) du règlement SFDR sur les informations en matière de durabilité. Elles peuvent également analyser les dépendances et impacts afin de déterminer les secteurs et activités les plus matériels en matière de biodiversité. Sur ces deux approches d’analyse, potentiellement complémentaires, il existe des indicateurs largement utilisés (carbon biodiversity footprint, Mean Species Abundance...), des outils en accès libre (Encore, SBTN) et des cadres de références adoptés par un grand nombre d’acteurs (Finance for Biodiversity, TNFD).

À l’instar des datas relatives au climat, il existe plusieurs sources de données pour les données relatives à la biodiversité, avec des fournisseurs de données externes, voire des bases de données en accès libre. Si les indicateurs permettent de donner une première idée sur les principaux impacts des portefeuilles, il est important de rappeler qu’il existe encore certaines limites à leur utilisation. Par exemple, les indicateurs d’empreinte recourent à de nombreuses estimations, couvrent de manière parcellaire des pressions sur la biodiversité et ont encore, du fait de l’agrégation, des difficultés à identifier les enjeux pertinents pour les entreprises. S’agissant des indicateurs PAI, la couverture et la qualité des données ne permettent pas, à ce jour, de les utiliser pour un objectif de sélection des entreprises. Il est important que les sociétés de gestion aient conscience de ces limites pour construire une stratégie adaptée sur la base de plusieurs approches. Il est tout à fait pertinent de combiner à la fois une approche quantitative, via les indicateurs, et qualitative, en adhérant à des initiatives de Place ou en engageant un dialogue avec les entreprises en portefeuille.

Ces limites méthodologiques et la diversité des approches disponibles montrent clairement que la prise en compte de la biodiversité ne peut se réduire à un simple exercice de reporting. Pour devenir un véritable levier stratégique, elle doit impérativement s’inscrire dans une analyse approfondie des risques liés à la dégradation des écosystèmes. En effet, la perte de biodiversité se trouve à l’origine de risques de transition associés aux impacts et de risques physiques causés par les dépendances.

La biodiversité, un risque systémique

Les risques liés à la biodiversité sont également considérés comme des risques systémiques : ils peuvent donc affecter directement ou indirectement la performance financière des entreprises. La raréfaction de l’eau peut directement affecter la performance financière d’une entreprise dans le secteur de l’agroalimentaire, où la disponibilité et la qualité de cette ressource sont essentielles à la production. Pour une société de gestion, il est donc fondamental d’intégrer une analyse des risques biodiversité, afin de mieux anticiper les vulnérabilités de leurs portefeuilles.

Face à un contexte réglementaire en évolution et à une dégradation accélérée des écosystèmes dépassant déjà plusieurs limites planétaires, la biodiversité s’impose désormais comme un enjeu majeur dans les décisions et la réflexion des investisseurs.

Cependant, pour qu’elle soit pleinement intégrée dans la stratégie des sociétés de gestion, cette démarche doit aller au-delà des outils et des cadres méthodologiques. Elle nécessite la formation des collaborateurs et des équipes dirigeantes. En effet, seule une adhésion forte et claire des instances dirigeantes permettra de transformer l’ambition environnementale en leviers opérationnels. Intégrer la biodiversité, c’est non seulement répondre à un certain nombre d’exigences réglementaires (29LEC, taxonomie...), mais aussi anticiper les risques à long terme, identifier les nouvelles opportunités d’investissement. Et surtout, contribuer à la préservation de nos écosystèmes !

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº910
Notes :
1 ESMA, « TRV Risk Monitor », Report on Trends, Risks and Vulnerabilities n° 2-2023.